I. — Influence delà cardiopathie sur révolution
du cancer.
On peut, lorsqu’on veut apprécier la malignité d’un
cancer, s’appuyer sur un certain nombre de constatations cliniques : durée de l’évolution, intensité de certains symptômes (ulcération rapide causant des hémorragies, douleur vives dues à l’envahissement d’un grand nombre de filets nerveux, cachexie), apparition de récidive peu après l’ablation chirurgicale; ou anatomiques: développement considérable de la tumeur, généralisation ganglionnaire et viscérale.
La durée , tout d’abord, est une donnée difficile à apprécier, lorsqu’il ne s’agit pas d’un cancer extenre. Certains malades s’observant mal, le début de leur maladie reste longtemps insoupçonné et sa durée apparente varie ainsi dans une assez large proportion. Il apparaît
pourtant que dans nos cas où le cancer n’est pas resté latent et où la mort est survenue de son fait meme et non d’une affection intercurrente, l’évolution a été nettement ralentie.
Les durées ont été les suivantes :
Obs. I. — Cancer du corps thyroïde, 4 mois.
Obs. II. — Cancer de l’œsophage, 1 mois et demi.
Obs. V. — Cancer du plancher de la bouche, 4 mois et demi.
Obs. YII. — Cancer du cæcum, 2 ans.
Obs. X. — Cancer du col de l’utérus, 2 ans.
Si celles des cancers I, II et Y sont à peu près celles que l’on voit ordinairement, il est certain que les cancers VII et X ont eu une évolution ralentie (la moyenne étant de 12 à 15 mois).
Une deuxième constatation que la clinique permet de faire, c’est V intensité plus ou moins grande des symptômes fonctionnels.
Or, il est évident qu’un cancer à marche rapide, ayant un accroissement périphérique étendu, atteint et détruit un plus grand nombre de tissus et de blets nerveux; les conséquences en sont : augmentation des phénomènes douloureux, ulcération rapide des muqueuses et production d’hémorragies lorsqu’il s’agit d’organes creux, les artérioles étant sectionnées avant d’être oblitérées. De l’absence de ce syndrome résulte la latence des néoplasmes viscéraux ; or, nous voyons que sur nos douze cas, quatre fois, dans les observations III, VI, IX et XII, le cancer n’a pas été diagnostiqué pour diverses causes dont nous reparlerons, mais au premier rang desquelles il faut mettre l’absence de signes fonctionnels.
La malade de T observation III se cachectisait lentement et, à part quelques vomissements tenant à sa sténose œsophagienne, elle n’a jamais accusé aucun symptôme douloureux, n’a jamais attiré l’attention sur aucune sensation anormale. L’autopsie montra la présence d’un cancer de l’œsophage.
Le malade de l’observation VI ne présenta jamais aucun trouble digestif; il est vrai qu’il fut perdu de vue pendant les derniers mois de sa vie. A l’autopsie, on trouvait une tumeur gastrique de la dimension d’une pièce de 2 francs.
Dans l’observation IX, on notait que la malade « n’accuse aucun trouble digestif, ne vomit pas, n’a ni constipation, ni diarrhée ». Néanmoins, on découvrit à l’autopsie un néoplasme gastrique, assez étendu, recouvert par une muqueuse non ulcérée.
Dans l’observation X, on ne relève aucun symptôme utérin, ce que l’aspect de la lésion, qui fut une surprise d’autopsie et qui était entièrement arrêtée dans son évolution, permet facilement de comprendre.
Il est intéressant de signaler que dans aucun des cancers du tube digestif, il n'y eut d’hémorragie.
Enfin le développement de la cachexie est, lui aussi, parallèle à celui de la tumeur, puisque cet état particulier des téguments et des tissus n’est que la résultante de plusieurs facteurs : volume du cancer et quantité de toxines sécrétées, intensité des douleurs, répétition et abondance des hémorragies.
On peut voir, sur le tableau résumant les observations, que la cachexie a été d’une façon générale modérée ou absente, en particulier dans les observations VIII, X, XI et XII, où du moins qu’elle n’est apparue que d’une façon tardive.
Un dernier moyen clinique de vérifier la diminution de malignité d’un cancer, c’est cT observer les suites crime ablation chirurgicale et de voir s’il se produit ou non une récidive. Deux des douze malades faisant le sujet des observations subirent l’exérèse de leur néoplasme. La malade de l’observation IV fut opérée par M. Albertin de son cancer du col ; les suites de l’irftervention étaient excellentes, mais malheureusement elle succomba, plus d’un mois après, à une péritonite suraiguë, probablement consécutive à une imprudence du sujet. A ce moment l’autopsie montra que les restes des culs-de-sac vaginaux ne portaient pas trace de récidive.
La malade de l’observation XI fut opérée deux fois par M. Villard pour un épithélioma de la vulve ; dans la première intervention, on enleva tous les tissus envahis et un ganglion hypertrophié dans l’aine ; vingt mois après, deuxième intervention sur une récidive locale, on enlève tous les tissus dégénérés. Cetle fois, il n’y eut aucune récidive cliniquement, ni anatomiquement ; la malade ne mourut que deux ans après sa deuxième intervention, trois ans après le début de sa tumeur, du fait de son affection cardiaque.
Nous n’insisterons pas plus sur les constatations cliniques, quelquefois difficiles à interpréter, et nous passerons aux constatations anatomiques qui les complètent et les précisent.
Il est en effet très remarquable de voir combien la faible extension locale que faisait supposer la pauvreté en signes cliniques de nos néoplasmes, se vérifie anatomiquement, quels qu’en soient les sièges. Si l’on se reporte aux observations, on y constate effectivement
que les descriptions nécropsiques peuvent être résumées ainsi à ce point de vue :
Obs. I. — Cancer thyroïdien : pas d’envahissement du larynx ni de la trachée.
Obs. II. — Cancer de l’œsophage : adhérences à la plèvre et à l’aorte, mais pas d’envahissement marqué du médiastin.
Obs. III. — Cancer de l’œsophage : envahissement partiel du médiastin.
Obs. IV. — Cancer du col opéré.
Obs. V. — Cancer du plancher de la bouche : « on est frappé du fait que la néoplasie n’a pas de propagation » ; elle n’a pas franchi la barrière formée par le mylo-hyoïdien.
Obs. VI. — Cancer de l’estomac : tumeur proéminant dans la cavité, très nettement découpée des parties voisines, de la dimension d’une pièce de deux francs, à partie centrale déprimée et présentant à sa périphérie des prolongements allongés en forme de tentacules de poulpe.
Obs. VII. — Cancer du cæcum: cancer de 10 centimètres de hauteur, ayant des adhérences avec des anses intestinales voisines.
Obs. VIII. — Cancer du côlon : « tumeur peu exubérante n’oblitérant pas complètement la lumière de l’intestin ».
Obs. IX. — Cancer de l’estomac : tumeur étendue de la petite courbure occupant les deux faces de l’organe.
Obs. X. — Cancer du col de l’utérus : la partie supravaginale du col est envahie par le néoplasme, mais non complètement; le vagin n’est intéressé que dans sa partie tout à fait contiguë au col. Aucun envahissement de la vessie ni du rectum.
Obs. XI. — Cancer de la vulve opéré.
Obs. XII. — Cancer de la muqueuse de la cavité utérine. Cette observation est fort intéressante; on trouva en effet, à l’autopsie, la cavité utérine remplie d’une bouillie rougeâtre, adhérente sur un point assez limité, que l’examen microscopique montra être un épithélioma. Ce dernier avait toute l’apparence d’un cancer arrêté dans son développement, car cet aspect de « bouillie rougeâtre » plaidait bien plus en faveur d’une tumeur à évolution entravée et en voie de désintégration qu’en faveur d’un néoplasme au début.
L’observation III mise à part, on voit donc que les onze autres, en particulier la X et la XI, viennent à l’appui de l’opinion que nous avons émise : les cancers chez les cardiaques ont peu de tendance à V envahissement local.
Si l’on passe maintenant à l’examen de la colonne où est notée sur le tableau la généralisation ganglionnaire, il est facile de se rendre compte que seuls les malades I, III, Y et X eurent leur système lymphatique envahi, encore cet envahissement était-il modéré ; ainsi une partie des ganglions hypertrophiés du malade I étaient suppurés et non cancéreux. A propos du malade V, on relève ces mots sur le protocole d’autopsie : u on est frappé du fait que les ganglions sont peu envahis; on en trouve dans les régions sous-maxillaires et carotidiennes, mais ils sont petits ».
Ce fait, que la généralisation ganglionnaire ne se trouve que dans un tiers des cas, nous paraît très remarquable, d’autant plus qu’elle a été recherchée avec soin; ainsi il a été noté expressément qu’elle n’existait pas chez le malade de l’observation VI, atteint d’un cancer de l’estomac, observation où on lit : « on ne
trouve aucun ganglion envahi nulle part, point en particulier, sur le bord supérieur du pancréas ni au hile du foie » ; on se rend compte que cette constatation n’a pas été sans causer quelque étonnement.
De même dans l’observation IX, on a noté : « on ne trouve pas de ganglions dégénérés au niveau de la petite courbure », etc...
Quant à la généralisation viscérale, elle s’est rencontrée seulement dans deux cas, sous formes de noyaux hépatiques, dans les observations I et III ; ceux de la malade de cette dernière observation étaient d’ailleurs très petits, gros comme des têtes d’épingles.
On peut faire ici les mêmes réflexions que pour la généralisation ganglionnaire. Cette généralisation, sous forme de noyaux hépatiques seulement, ne se trouvant que dans un sixième des cas, est une chose anormale; il paraît certain que sur douze cancers dont six atteignaient le tube digestif, dont plusieurs eurent une évolution prolongée, on aurait dû rencontrer plus souvent des noyaux secondaires viscéraux, en particulier au niveau du foie.
On nous objectera sans doute que chacune des preuves que nous venons de donner, preuves tant cliniques qu’anatomiques, du peu de malignité des cancers chez les cardiaques, n’ont pas chacune une valeur bien considérable ; on rencontre en effet des cancers à évolution prolongée, on en rencontre d’autres qui sont peu envahissants, qui restent latents pendant toute leur durée, on en voit qui ne se généralisent pas, cela chez des sujets à cœur sain. Pourtant, lorsqu'on veut bien considérer que toutes ces preuves s’ajoutent, que
sur douze observations prises au hasard on n’en trouve aucune qui ne présente quelques particularités pouvant nous fournir des arguments, il paraît indubitable qu’une cause commune a dû agir sur ces douze malades pour rendre leurs tissus moins aptes à subir la dégénérescence carcinomateuse et qu’il faut en conclure que les cancers chez les cardiaques ont une marche notablement ralentie , une extension locale moins rapide et moins considérable, qu'ils se généralisent peu aux ganglions et aux viscères , s accompagnent d'une cachexie moindre ou plus tardive , s'ulcèrent moins rapidement que lorsqu'ils surviennent chez des sujets sains , que ce sont en un mot des cancers atténués. Il en résulte deux conséquences importantes : leur évolution, par suite de toutes ces circonstances, est souvent latente et leur ablation a plus de chances d'être radicale.
Une preuve que ces anomalies évolutives tiennent bien aux troubles cardiaques va nous être fournie par la constatation de ce fait, qu’elles sont d’autant plus évidentes que ces derniers sont plus accentués.