II. — Interprétation de i influence de la cardiopathie
sur la marche du cancer.
Nous avons, à dessein, placé nos observations dans un ordre tel que la malignité du cancer dont elles font le sujet va en décroissant de la première à la dernière, de sorte qu’il sera plus facile ainsi de trouver de quelle façon l’affe-ction -cardiaque agit sur la marche du néoplasme.
Folcher (15), en premier lieu, ayant observé des
cancers à forme latente chez des sujets atteints de lésions scléreuses du système artériel leur attribue cette particularité d’évolution des néoplasmes.
Mais, sans compter que dans ses cas il s’agissait de formes larvées, dissimulées, comme il le dit, par l’affection circulatoire, plutôt que de formes véritablement atténuées, il est facile de voir que parmi nos sujets ce sont précisément ceux qui étaient porteurs de lésions endocardiaques et par conséquent peu ou pas athéromateux, chez lesquels l’atténuation de la malignité a été maxima.
Pourrait-on accuser l’état humoral spécial du terrain arthritique, sans tenir compte de la maladie du cœur, qui ne serait pour ainsi dire que la signature d’une dyscrasie particulière ? On constate bien que parmi les sept premiers cancers, ceux dont les formes furent les moins modifiées, il y a cinq maladies artérielles, tandis que dans les cinq derniers, à marche très atténuée, on compte trois maladies rhumatismales. Mais on sait que pour Verneuil et ses élèves (Isch-Wall (57), Vignès (58), le terrain arthritique est un terrain d’élection pour le cancer, et de plus on ne s’explique pas ainsi pourquoi deux de nos sujets porteurs d’affections endocardiaques dont, une rhumatismale (obs. VII) rentrent dans la première catégorie de malades à cancer peu influencé et inversement, pourquoi une lésion athéromateuse (obs. IX) eut une influence marquée sur un cancer gastrique.
Il faut donc s’adresser à un autre facteur que l’arthritisme et on en arrive ainsi à considérer l’influence directe de la lésion cardiaque.
Gauthier (12) a donné une première interprétation, en s’appuyant d’ailleurs plutôt sur des observations de sujets porteurs de cœurs de Traube, que de cardiopathies valvulaires.
Il pense que la marche de la néoplasie est commandée par le poids du cœur et est d’autant plus lente que celui-ci est plus élevé.
Voici, à ce point de vue, ce que donne notre tableau :
Obs. I. — Cancer généralisé aux ganglions et au foie, évolution assez rapide, cachexie, cœur: 510 gr.
Obs. II. — Cancer à envahissement local assez marqué, cachexie, cœur : 290 gr.
Obs. III. — Cancer à évolution peu prolongée, cachexie, envahissement local assez marqué, généralisation aux ganglions et au foie, cœur : 300 gr.
Obs. IV. — Cancer opéré, cachexie modérée, ni récidive, ni généralisation au bout de trois mois et demi cœur : 230 gr.
Obs. V. — Cancer à évolution moyenne, peu de cachexie, très modérément généralisé aux ganglions, cœur : 360 gr.
Obs. VI. — Cancer latent, sans envahissement local, sans généralisation, cœur: 390 gr.
Obs. VII. — Cancer à évolutien longue, sans cachexie, sans envahissement ni généralisation, cœur: 265 gr.
Obs. VIII. — Cancer sans cachexie à évolution assez longue, sans envahissement ni généralisation, cœur : 325 gr.
Obs. IX. — Cancer latent, avec peu de cachexie, sans envahissement ni généralisation, cœur : 300 gr.
Obs. X. — Cancer à durée très prolongée, peu de cachexie, envahissement local très modéré, généralisation ganglionnaire, cœur : 460 gr.
Obs. XI. — Cancer opéré, sans récidive au bout de trois ans, cœur : 270 gr.
Obs. XII. — Cancer resté latent, arrêté dans son évolution, sans envahissement ni généralisation, cœur : 340 gr.
Il en ressort nettement que la marche du cancer n’a aucun rapport avec le poids du cœur, puisque, lorsque ce dernier atteint 310 grammes, cette marche peut être peu modifiée, tandis que lorsqu’il s’élève seulement à 263, 270, 340 grammes, la malignité du néoplasme peut être fortement atténuée.
Devrait-on alors chercher du côté de la forme de la cardiopathie, d’origine endocardiaque ou périphérique? Non, car nous l’avons déjà vu, si les maladies valvulaires primitives jouent, en général, un rôle plus actif, néanmoins, à cet égard, quelques affections propagées de l’aorte se comportent exactement comme elles.
Pour la même raison, on ne peut chercher, d’une façon absolue du côté de la localisation à un orifice, aortique ou mitral. Pourtant cette façon de concevoir les choses contient une part de vérité car, en fait, c’est l’intensité des troubles de la contractilité cardiaque qu’il faut prendre en considération au point de vue qui nous occupe; or, on sait que les phénomènes de
stase sont plus précoces et plus marqués chez les mitraux, donc chez les endocardiaques et partant chez les sujets qui sont, pour la plupart d’anciens rhumatisants, mais que ceci est une règle générale qui n’a rien d’absolu.
C’est ce que nous allons démontrer par l’étude attentive de nos observations.
Les sept premiers malades ne présentèrent jamais qu’un minimum d’accidents circulatoires, et tolérèrent en somme, assez bien leur lésion ; le sujet de l’obs. III seulement eut de la tachycardie, mais jamais d’arythmie ni d’anasarque et cette accélération intense du rythme cardiaque, sans asystolie, peut peut-être se mettre sur le compte d’une compression des pneumogastriques. Il est d’ailleurs à remarquer que le néoplasme dont cette malade était porteur est un de ceux qui restèrent latents. Ces sept malades sont précisément ceux dont les cancers furent le moins atténués.
Les cinq derniers au contraire présentèrent de l’asvstolie à un moment donné et moururent, pour la plupart du fait de leur affection cardiaque. La malade VIII eut à diverses reprises de l’anasarque, de la dyspnée, de la cyanose pour lesquels on lui donna de la digitale; la malade IX eut de l’arythmie, de la tachycardie, de l’anasarque, etc...; les malades X, XI et XII eurent au complet la scène de l’asystolie pendant un temps plus ou moins long. Ces cinq malades sont ceux dont les cancers furent le plus atténués.
Donc, en superposant les troubles cardiaques aux lésions constatées à l’autopsie, on voit que les athéromateux (obs. I, III, Y, VI), ou rarement les endocar-
diaques (obs. IV, VII), offrent peu de troubles circulatoires parce que leur affection est récente (athérome), aortique (athérome, quelquefois rhumatisme), univalvulaire, rarement double (rétrécissement ou insuffisance aortique athéromateux, quelquefois lésion rhumatismale), peu accusée (rétrécissement mitral peu serré) ; on constate, au contraire qne les endocardiaques (obs. X, XI, XII) et rarement les athéromateux (obs. IX) font de l’hyposystolie, parce que leurs lésions sont anciennes (rhumatismes du jeune âge, remontant dans un cas à trente ans), mitrales (rhumatismes), souvent complexes (insuffisance aortique et rétrécissement mitral), que leur muscle cardiaque est souvent atteint (myocarde mou, anévrisme ventriculaire, probablement par endocardite pariétale), ou que la maladie valvulaire est compliquée de lésions péricardiques, quand il s’agit d’un processus athéromateux (obs. IX).
En somme , pour résumer cette longue discussion , ce qui permet à une affection du cœur d'avoir une action d’ arrêt sur un cancer , ce n est ni son origine , ni sa forme , c'est uniquement la façon plus ou moins intense dont elle retentit sur le muscle cardiaque , c'est-à-dire le plus ou moins de stase dont elle s’accompagne. Comme il est facile de le prévoir , les affections mitrales ou mitro-aor tiques rhumatismales jouissent d'une sorte de prérogative sous ce rapport.
Ce qui démontre avec le plus de rigueur la vérité de cette assertion, c’est le parallélisme qui existe entre l’intensité des phénomènes de stase et l’atténuation de malignité du néoplasme vérifiée par la clinique et la nécropsie.
A ce point de vue une observation très curieuse est celle de la malade XI ; tandis que son épithélioma vulvaire récidivait une première fois après l’ablation, alors que son affection cardiaque était relativement silencieuse, après la deuxième intervention au contraire, la guérison fut définitive, parce qu’à ce moment son état de méiopragie cardiaque s’accentuait.
On peut déduire facilement de tout cela que les affections de l’appareil circulatoire ont, pour ce qui nous occupe, une importance directement proportionnée à leur retentissement sur l’état de contractilité de la fibre cardiaque : ainsi l’action d’un anévrisme de l’aorte est très faible (obs. II), tandis que celle d’une symphyse péricardique est assez considérable (obs. VIII) .