AGHA VELI
Il va trouver ses chevaux roux, Tachetés comme une panthère, Qui du sabot bêchent la terre, La dent longue et l'œil en courroux.
— « Plus vite qu'un cerf dans la plaine,
Plus vite que Taile du vent,
Bien avant le soleil levant.
Au bout du monde qui me mène ? »
Un vieux cheval, cheval pur sang, Aux flancs meurtris de mainte entaille Dans le combat et la bataille, Hume la brise en hennissant :
— « Plus vite qu'un cerf dans la plaine,
Plus vite que l'aile du vent.
Bien avant le soleil levant,
Au bout du monde je te mène. »
88 AIRS ET RÉCITS
Ils laissent derrière les monts, Derrière, ils laissent les montagnes ; Par les forêts, par les campagnes, Ils passent comme des démons.
Les houx géants mordent la selle, Et le sabot saigne au caillou, Et dans Tair glacé le hibou Les frôle, en fuyant, de son aile.
Ils laissent derrière les monts.
Derrière, la campagne brune ; Dans la rafale, au clair de lune, Ils passent comme des démons.
Le pic où la Lamie hiverne Est descendu sitôt monté.
Et le Dragon épouvanté Frissonne au fond de sa caverne.
AGHA VELl 89
Ils vont, pareils à des démons, Passant le gué, sautant le fleuve, Ils vont, qu'il grêle, ils vont, qu'il pleuve, Par les ravins et par les monts.
Le sang zèbre sa peau de bistre, La vase lui monte aux mollets ; Voilà que le pont du Palais Tremble sous leur galop sinistre.
Nul chant de luth répercuté Dans la tourelle et sous les porches ; De rouges languettes de torches Oscillent dans l'obscurité.
Une procession arrive Escortant un cercueil tout blanc, Et Velî demande, tremblant Comme le roseau sur la rive :
90 AIRS ET RÉCITS
— «Les prêtres et les fossoyeux, Dites, quelle est la jeune morte Que dans ce cercueil on emporte Couchée en ses cheveux soyeux ?
— C'est la belle aux yeux bleus, la blonde,.
La blonde aux baisers de carmin ; Elle allait épouser demain Le fils du roi de Trébizonde. »