CHAPITRE I
L'ori^ne des capitulations en Bulgarie et le
congrès de Berlin.
La Bulgarie en tant qu'Etat nouveau est née du traité de San-Stefano et du congrès de Berlin.
La nation bulgare, d'origine slave, se trouve répartie dans la péninsule des Balkans, au sud du Danube ; elle se rencontre non seulement dans la principauté actuelle, mais encore dans la Roumélie Orientale, la Macédoine, s'étend jusqu'à la mer Egée, effleure la Thessalie, en contact ici avec les Grecs, là avec les Roumains et les Serbes ; — c^est une race jeune et forte, tenace, remuante, joignant à la souplesi^e orientale, une grande énergie et un grand cou-
rage ; sa situation dans les Balkans, autrefois secondaire et presque nulle, prend chaque jour une importance nouvelle et, si l'union des nationalités chrétiennes grecques, latines ou slaves doit se faire en Orient, la Bulgarie semble aujourd'hui en mériter l'hégémonie et être appelée à jouer le rôle magnifique d'unification réservé jadis à la Prusse en Allemagne et »u Piémont en Italie.
La naissance de cette nation bulgare se perd dans la nuit de l'histoire et son antiquité même rend impossibles des hypothèses précises touchant ses origines primitives. Sans doute des peuplades slaves venues des bords du Volga et des steppes immenses de la grande plaine du Nord, jetées en avant par les invasions tartares et devenant par nécessité, invasion elles-mêmes ont-elles envahi la vallée du Danube, passé le fleuve inondé la montagne et la plaine, et se sont-elles installées dans des territoires abandonnés ou pris, après en avoir chassé les aborigènes ou les avoir asservis. Des faits semblables ont marqué l'aurore de toutes les puissances européennes, au premier chapitre de leur histoire, lors de la formidable poussée des barbares contre l'empire romain en décadence.
Les Bulgares, au milieu des populations grecques se partageant alors la péninsule, devinrent l'ennemi pour elles au même titre que le Turc, et dès avant l'apparition de celui-ci dans ces parages. Soumis de
droit d'abord à Constantinople, mais en réalité indomptés, ils ne tardèrent pas à secouer le joug, épris qu'ils étaient de leur sauvage indépendance, et en 679, Âsparuh fondait TEtat bulgare, en réduisant les chefs rivaux de bandes éparses et sans cohésion et en les groupant autour de lui.
Ses successeurs depuis Krum, jusqu'à Michel et Siméon luttèrent contre Byzance et lui infligèrent de ces désastres lointains et sanglants qui frappent l'imagination et qu'on rencontre comme des points de répère dans la confusion du moyen âge. Constantinople finit pourtant par triompher de ces hordes conquérantes, à peine civilisées, poussant leurs incursions hardies jusqu^aux portes mêmes de la capitale et rentrant ensuite dans leurs marais, leurs montagnes et leurs forêts chargées de butin et des dépouilles d'un luxe oriental. L'Etat bulgare fut asservi et en 1186 seulement, à l'appel des deux frères Arsène et Pierre, il se souleva, pour retrouver l'antique liberté des époques héroïques. Ce ne fut qu'une courte lueur brillante, un ennemi nouveau, plus redoutable que des Grecs théologiens amollis de bien-être et de bonne chère arrivait innombrable et fanatisé à la conquête du monde chrétien dont Constant inople était la forteresse avancée, et, en l'année 1388, les Turcs prenaient Trnovo, la capitale et la ville sainte des Bulgares : un nouveau flot d'invasion recouvrait les invasions précédentes,
pour de là se précipiter vers TEuPope occidentale et venir y briser son dernier effort.
Ce fut alors pour les Bulgares un sommeil de près de cinq siècles, à peine troublé de loin en loin quand les exactions ottomanes devenaient trop fortes, par une révolte locale vite réprimée dans des flots de sang, un long et monotone martyrologe d'une nation à qui on désapprend sa nationalité, d'un peuple esclave, qui n'a plus foi dans l'avenir et qui ne songe qu'aux souffrances du présent. Seuls, les souvenirs militaires et glorieux des temps de victoire demeuraient dans l'esprit populaire, célébrés par des poètes vagabonds à la façon des aèdes antiques, répétés dans la foule et retenus par lambeaux. C'est ainsi que les Bulgares conservaient leur histoire déformée par la fiction et la poésie, agrandie et élargie par elle, vulgarisée par la chanson nationale jusqu'au fond de la plus infime bourgade; c'est ainsi que les générations successives surent que leurs ancêtres avaient été libres et par la liberté avaient accompli de grandes choses: dans la pensée publique le désir de l'indépendance subsista, légué de père en fils avec son héritage, patrimoine inaliénable et respecté.
Et en Balgarie, comme en Italie, comme en Allemagne, comme dans les contrées voisines de la RouniHnie et de la Serbie, la renaissance littéraire pré
céda ea la préparant la renaissance politique, en fut la raison directe et la véritable cause.
Deux oppressions pesaient sur la Bulgarie, aussi lourdes toutes deux, aussi odieuses : Tune politique, celle de la Turquie ; Tautref religieuse, celle du clergé grec, rapace et cruel. Se débarrasser de ce double joug: tel fut le rêve amoureusement caressé, Tespoir ardemment désiré, l'instant appelé par tous les vœux dans la première moitié du siècle. Une histoire de Bulgarie, — la première, — avait été publiée par un moine du mont Athos, Païssy ; elle avait passé de mains en mains et avait profondément troublé la conscience populaire ; des associations s'étaient secrètement fondées, avaient étendu leurs réseaux sur tous les pays bulgares, préparant l'émancipation et recrutant des adeptes pour la sainte cause. La lutte se cantonna d'abord sur le terrain religieux : la haine contre le prêtre grec était encore plus forte que la haine contre la soldatesque turque. En 1767 le dernier archevêque national bulgare, résidant à Ochrida en Macédoine, avait été déposé et remplacé par des ministres orthodoxes venus du' Phanar ou des villes levantines, différents par la langue et les mœurs, soutenus par les autorités ottomanes et se livrant à toutes les exactions sous prétexte de pratiques du culte.
En 1836, les villes de Scopié et de Samokoff tentaient d'échapper à cette domination d'autant plus
croelle qu'elle frappait à la fois la conscience et la fortune, défendait jusqu'à la pensée et tentait à défor» mer les aspirations, à modeler les âmes. Le mouvement échoua ; d'autres lui succédèrent, ils ne réussirent pas davantage, mais le peuple bulgare ne se découragea pas et après bien des alternatives, bien des espérances trompées et bien des martyrs en 1870 un exarchat bulgare était installé solennellement à Ck>nstantinople .
La liberté religieuse était conquise, restait la liberté politique. Depuis 1850 l'agitation se maintint à l'état endémique dans les provinces bulgares, tantôt plus, tantôt moins violente, mais grondant toujours sourdement pour éclater par instant en coup de tonnerre. Ces agitations encouragées par la Russie devaient prendre xuie importance spéciale, lors de la grande crise qui s'ouvrit pour l'Orient à la fin de 1875. Toutes les populations chrétiennes, accablées d'impôts et de vexations de toutes sortes et ne croyant pas aux promesses de réformes faites par la Porte ou plutôt arrachées à celles-ci par l'Europe, résolurent, lasses qu'elles étaient d'invoquer le bon droit méconnu, de faire appel aux armes. Ce fut une traînée de poudre : l'insurrection partit des confins du Monténégro et de la Serbie, s'étendit à la Bosnie, déborda en Macédoine et envahit la Bulgarie au mois d'avril 1876 ; jamais le mouvement n'avait été aussi large, jamais la répression ne fut plus terrible. L'armée serbe qui
^ était entrée en campagne fut écrasée à Zaïtschar, et
^ les bandes bulgares cernées de toutes parts par des
hordes féroces de bachi-bouzouks, massacrées en détail. Des atrocités furent commises, des femmes, des enfants suppliciés et par toute l'Europe courut un grand cri de pitié. Mais le pays où il eut le plus decho ce fut chez les Russes, car les Bulgares c'étaient des Slaves aussi^ presque des compatriotes, ils étaient martyrs de la même religion et dans leurs veines coulait le même sang.
Le czar Alexandre II ne sut pas résister à Tentrainement de tous ses sujets, et malgré les efforts de FAngleteri'e, favorable en secret à la Porte, il se prépara ouvertement à la guerre. En même temps il envoyait le général IgnatiefT^ panslaviste déterminé^ ancien ambassadeur à Constantinople, auprès du sultan avec des propositions qui équivalaient à un véritable ultimatum : l'autonomie pour la Bosnie et l'Herzégovine et surtout pour la Bulgarie, des garanties pour tous les chrétiens et tous les étrangers en Orient. La Turquie sembla céder pour gagner du temps^ — puis promit aux représentants des puissances qui s'étaient entre temps réunis en conférence à Constantinople, la promulgation d'une constitution impossible : mais elle repoussa toute idée d'autonomie pour les provinces chrétiennes. Les diplomates quittèrent aussitôt Constantinople et IgnatiefiT s'éloigna en proférant des menaces de guerre ; celles-ci
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d'aillenrs ne tardèrent pas à se réaliser et après des alternatives diverses qui ne firent qu'envenimer le conflit^ la Russie lançait son manifeste de rupture le 24 avril 1877.
Les hostilités, après divers retours de fortune inattendus et qui montrèrent ehez les Turcs un ressort^ qui semblait brisé par une décadence déjà plus que séculaire, après des épisodes héroïques et sanglants, se dénouèrent brusquement en faveur de la Russie : les Balkans furent forcés, la citadelle de Kars^ la plus importante du Caucase, enlevée, et Plewna, le dernier rempart de la résistance ottomane, succomba à son tour après un siège épique qui couvrit de gloire Osman-Pacha, son intrépide défenseur.
Dans une situation aussi tragique, privé d'armées, de ressources, n'ayant plus même d'illusions et d'espoir, le sultan devait céder sous peine de voir les régiments russes pénétrer dans l'antique Stamboul, ce carrefour de la civilisation orientale : et les conditions de paix quelque dures qu'elles fussent valaient mieux que cette perspective dont le premier résultai aurait été d'exaspérer jusqu'à la fureur le fanatisme mulsuman.
Il souscrivit donc à toutes les exigences, s'inclina devant jtoutes les humiliations et signa le 3 mars 1878 le traité de San-Stéfano, qui parachevait Tœuvre de Pierre le Grand et de Catherine et anéantissait cette puissance ébranlée, sans doute, mais encore redou-
table jusque dans ses convulsions d'agonie, qu'était la Sublime Porte, jusqu'à la veille encore.
Sans parler de l'indépendance absolue qui était octroyée à la Roumanie et à la Serbie — dernière phase naturelle de l'évolution commencée pour ces deux pays depuis un siècle, — la principauté nouvelle de Bulgarie prenait des proportions à ce point considérables qu'elle mutilait en quatre tronçons d'inégale importance les dernières possessions européennes de la Turquie : cette Bulgarie partait du Danube, enclavait d'une part Constantinople, d'autre part Salonique, comprenait toute la Bulgarie proprement dite et toute la Roumélie, touchait d'une main à la mer Noire et de l'autre, à la mer Egée, englobait la Macédoine et tels districts de la Thessalie du Nord, étranglait enfin en une bande de terrain étroite, les communications de l'Albanie et de la Bosnie, provinces demeurées ottomanes, et s'avançait vers le Monténégro, qui, doublé lui-même, achevait de donner à l'empire turc, déchiré en lambeaux, une configuration bizarrement contournée, sans groupement et disparate. Si l'on ajoute à ce tableau rapidement esquissé, des conditions très dures aussi en Asie : à savoir la cession du territoire de Khotour à la Perse, à la Russie, l'abandon des villes de Batoum, Ardahan, Kars, Alaschkert, Bayazid, la prise de possession par la Roumanie sur le Danube du Sandjak de Touldjà, on comprendra la déchéance
irrémédiable qui frappait la Sublime Porte an traité de San-Stefano : l'Europe l'admettait désarmée et faible, elle ne pouvait consentir à cet abandon véritable de soi-même, à cet abaissement, qui n'était qu'une abdication, et à la nouvelle de tant de modifications profondes, plusieurs puissances manifestèrent le désir, la volonté inavouée encore mais menaçante déjà, de faire entendre raison aux Russes dans un congrès ; c'était d'ailleurs, depuis longtemps, l'habitude historique et diplomatique de remettre le sort de la question d'Orient aux mains d'une réunion d'ambassadeurs où les appétits de chacun modéraient ceux de tous les autres.
Ce fut à F Angleterre, qui était, ou se croyait, plus atteinte, que vint cette idée, et elle la communiqua aigrement à la Russie. Celle-ci ne redoutait guère l'Angleterre isolée ; elle se croyait sûre de l'alliance autrichienne : le 26 mars, le czar faisait savoir, par une note très âpre au Foreign-Office, qu'il refusait d'entrer dans les vues de TAnglelerre et de lui donner satisfaction.
Mais l'Autriche devait encore manquer à la diplomatie russe, comme elle l'avait déjà fait lors de la guerre de Crimée : Andrassy connaissait le prix de Talliance autrichienne et voulait la faire payer au cabinet de Saint-Pétersbourg à sa juste valeur ; il répondit donc aux ouvertures du général Ignatieft, envoyé à Vienne, par des exigences si rigoureuses
que celui-ci les refusa sans même essayer de les discuter; le chancelier autrichien demandait en effet, en échange d'une entente possible^ que la Bosnie et THerzegovine soient occupées par les troupes austro-hongroises, que la Serbie et le Monténégro reconnus indépendants, soient toutefois liés à TAutriche par des traités militaires et commerciaux et soient incorporés avec celle-ci dans une sorte de ZoUverein, tout à Tavantage de la grande monarchie danubienne. A ce compte une seule puissance aurait tiré des avantages véritables de la guerre russo-turque, et cette puisssance eût été T Autriche.
L'échec de ces négociations fut connu à Londres, et rendit aussitôt menaçante l'attitude du Foreign-Oftice. Celui-ci croyait d'ailleurs pouvoir compter aussi sur la France : la crise amenée à la fin de 1877 par les espérances illusoires du maréchal de Mac-Mahon, s'était terminée par le triomphe définitif des républicains; le duc Decazes, ministre des affaires étrangères, avait été remplacé par M. Waddington, Anglais d'origine et très anglophile; dans ces conditions le cabinet de Saint- James, dans lequel lord Derby venait d'être remplacé par lord Salisbury aux affaires étrangères, adressa le 1^^ avril à Saint-Pétersbourg une nouvelle note de protestations fort nette et presque brutale. Le conflit prenait une tournure aiguë et tragique.
Serait-ce la guerre ? La Russie, quelque affaiblie
qu'elle pût être alors, Teût acceptée sans doute, si Tattitude froide de rAUemagne ne l'eût laissée isolée en face de l'Europe menaçante. Aux ouvertures faites à Berlin par la diplomatie russe, M. de Bismarck fit la sourde oreille, parla du danger toujours imminent sur la frontière française, bref se déroba. Dans une pareille situation, malgré les vaines bravades du mois de mars, une guerre aurait été pour la Russie témérité folle et le chef du cabinet de Saint- Pétersbourg, Gortchakoff, le comprit d'autant mieux que son tempérament et ait plus réfléchi et plus timoré; aussi le 7 avril adressait-il à Londres une communication par laquelle il demandait à l'Angleterre de présenter ses conditions, et se déclarait prêt à les discuter.
Ces conditions, lord Salisbury les transmit dans son mémorandum secret à l'ambassadeur de Russie à Londres, le comte SchouvaloiT. Colui-ci retourna à Saint-Pétersbourg, en passant par Berlin, et les fit accepter par son gouvernement ; un congrès européen devait se réunir à brève échéance ; mais le mémorandum en question préparait la tflche à ce congrès en réglant les points importants et en bornant en réalité le rôle souverain des assises européennes à des points insignifiants et de détails. La Bulgarie devait être ramenée à des proportions plus sages, la Roumélie aurait seulement une autonomie administrative dont l'importance et la forme
seraient postérieurement discutées, la Russie renoncerait à ses conquêtes asiatiques et ne se dédommagerait pas de la dette de guerre qu'on pensait ne pouvoir être payée par la Turquie en occupant de nouveaux territoires. Le 30 mai la Russie souscrivait à toutes ces concessions : le rôle du congrès était donc très limité et s'il eut un éclat inaccoutumé, les solutions étaient en réalité arrêtées d'avance, 11 ne fit que les consacrer dans une forme plus solennelle et au nom de l'Europe entière.
Le 13 juin le congrès s'ouvrait à Berlin sous la présidence du prince de Bismarck ; jamais le vieux chancelier n'avait joué rôle plus large, jamais sa diplomatie ferme, adroite et avisée ne lui avait valu de triomphe sinon plus profitable au moins plus éclatant et plus prodigieux. Tous les grands diplomates de l'Europe étaient réunis dans une sorte de cour plénière et il dirigeait les débats avec l'autorité incontestée que lui donnaient ses récents triomphes.
A côté d'Andrassy et de Gortchakoff, à côté de Schouvaloff, on voyait Beaconsfield, Waddington, Carathéodory-Pacha : depuis les éblouissements de l'épopée napoléonienne d'Erfurt et de Dresde, et le congrès de Paris en 1856, l'Europe n'avait vu réunis autant de grandes figures et de grands noms. La lutte d'ailleurs fut vive dès le premier jour, âpre même par moments entre l'Angleterre et la Russie : elle
donna lieu à des séances orageuses et à des discus« sions passionnées.
Le 25 juin 1878, le congrès s'occupa plus spécialement de la Bulgarie ; comme nous l'avons vu l'importance donnée à cette principauté lors du traité de San-Stefano, avait été l'une des causes qui avaient déterminé de la part du concert européen les réserves qui avaient abouti en dernière analyse au congrès actuel ; le conflit initial même était né en partie entre la Russie et la Turquie de cette question particulièrement brûlante puisqu'elle touchait au problème toujours délicat et jamais résolu des nationalités esclaves. Fallait-il s'en tenir à des demi-mesures, doter les Bulgares d'un fantôme d'indépendance et laisser sous le joug ottoman une partie de la nation bulgare, ou, au contraire, au nom de ce principe des nationalités, achever d'un coup l'œuvre de relèvement et de résurrection et, d'après le plan russe, faire de cette Bulgarie reconstituée un Etat uni et fort, absolument indépendant comme ses sœurs de Roumanie et de Serbie, comprenant avec la Roumélie, une partie de l'antique Macédoine et allant delà mer Noire à la mer Egée ; fallait-il faire très peu ou beaucoup, en réalité tout ou rien : la question entière était là. Par réaction contre l'œuvre russe et aussi par un sentiment de condescendance et de pitié pour la Turquie, ou plus exactement de crainte de voir s'écrouler, après une agonie séculaire, et avec toutes
ses conséquences, la Sublime Porte anéantie^ l'Europe s'arrêta aux demi-mesures ; l'avenir et un avenir prochain devait surabondamment montrer combien insuffisantes elles étaient et combien vaines étaient aussi les prévisions de la diplomatie et les calculs des plénipotentiaires.
En même temps et parallèlement à cette première difBculté, résolue d'ailleurs dès avant le congrès par la convention intervenue le 30 mai entre la Russie et l'Angleterre, il s'en posait une seconde moins brûlante sans doute et d'ordre plus juridique, mais présentant elle aussi son importance et son intérêt. Laisserait-on subsister comme par le passé, du temps de la domination turque, les capitulations en Bulgarie, ou au contraire ferait-on table rase des traités existants, qui avaient diminué au profit de l'Europe la souveraineté turque à l'intérieur ; limiterait-on la souveraineté bulgare elle aussi, et les étrangers domiciliés dans les limites du nouvel Etat auraient-ils une situation privilégiée. — Le congrès se rangea à cet avis par un sentiment de défiance envers un peuple à peine émancipé et habitué dès longtemps aux mœurs et à la civilisation ottomanes.
Des précédents militaient d'ailleurs en faveur de cette thèse, très soutenue au sein du congrès et consistant à maintenir dans leur intégrité toutes les coutumes et tous les usages capitulaires dans la nouvelle principauté. Il semblait que l'Europe voulait main-
tenir tous ses droits et que sa générosité en faveur des populations bulgares, très large tant qu'elle s'exerçait pour le compte et au détriment de la Turquie, n'existât presque plus dès qu'il s'agissait de toucher à des immunités personnelles aux puissances, parties délibérantes dans ce concert européen. La Roumanie
— même après le congrès de Paris, même depuis les événements, présents à toutes les mémoires, qui avaient amené la réunion effective de la Hollande et de la Valachie sous le gouvernement du prince Couza,
— était restée soumise en droit aux exigences imposées jadis à la Porte et à la diminution de souveraineté que celle-ci subissait de temps immémorial, au point de vue de la juridiction des étrangers domiciliés sur son sol. Bien plus, malgré l'indépendance complète que cette Roumanie s'était assurée, un prêtant à la Russie le concours spontané, empressé et enthousiaste de son armée, et le passage sur son territoire, les diplomates, par défiance envers un Etat si jeune, hésitant encore et comme ébloui par sa récente liberté, ne voulaient pas abandonner les antiques privilèges d'un trait de plume et malgré l'opposition très vive de la Russie Tarticle 47 du traité de Berlin avait solennellement déclaré qu'en Roumanie, « les droits acquis resteraient en vigueur « tant qu'ils n'auraient pas été modifiés d'un com- 4c mun accord par la principauté et les parties inté- « ressées. »
Cet article d'ailleurs constatait seulement un fait sans portée, Tavenir devait le laisser lettre morte et débarrasser sans négociation ni secousse la Roumanie de cette dernière entrave apportée au libre développement de son indépendance.
En Serbie une situation semblable existait, appuyée sur des textes identiques, plus précis encore. Les capitulations avaient résisté là aussi à l'autonomie presque absolue et déjà plus que cinquantenaire de la monarchie nouvelle dont la première lueur de liberté) et le premier frémissement d'insurrection vengeresse remontaient au commencement du siècle et au vieux Miloch.
Cette situation devait être, elle aussi, consacrée au congrès de Berlin, malgré l'affranchissement défini* tif et la rupture des derniers liens de vassalité avec la Porte, et l'article 37, plus catégorique encore que l'article 48, affirmait « que les immunités et privi- « lèges des sujets étrangers ainsi que les droits de « juridiction et de protection consulaires tels qu'ils € existent aujourd'hui, resteront en pleine vigueur « tant qu'ils n'auront pas été modifiés d'un commun « accord par la principauté et les puissances inté- « ressées. » Ici encore l'affirmation était nette et formelle et pourtant elle reste, comme pour la Roumanie, purement platonique ; — les principes n'en étaient pas moins strictement et étroitement posés et les signataires du congrès de Berlin se réservaient
ainsi un moyen d'action possible, qui bientôt du perte devait demeuper à l'état de texte stépile, au cas où les deux nouveaux poyaumes ne pépondpaient pas suffisamment dans i'avenip à la confiance qu'on leur témoignait.
Dans ces conditions il eût été illogique, dangepeux même, d'agip diffépemment vis-à-vis de la Bulgapie, sous peine de voir ses voisines et ses aînées se révol* tep contpe une indulgence qu'elles n'avaient pas connue et que jupidiquemenl elles ne connaissaient pas encope. Mais, comme nous le veppons, à la diffépence de la Sepbie et de la Roumanie, le maintien des capitulations à la jeune pplncipauté ne devait pas être une vaine formalité et un apticle inutile. En effet tous les membres du congpès n'étaient pas également bien disposés poup les Bulgapes et Bismapck, Andpassy, Waddington, poup ne citep que les ppincipaux ne voulaient pas Iflchcp la bpide à des gouvepnements à peine formés, et inexpépimentés, sans avoip dans la main un fpein puissant, capable de tempépep leups apdeurs. Seule, la Russie, pap peconnaissance, et suPtout poup gardep et augmentep si c'était possible sa ppépondépance et sa populapité incontestées à Sofia et l'Angleteppe au nom des ppincipes, d'un libépalisme assez vague mais tpès en honneup à Londpes, en péalité poup se péconciliep dans la mesupe du possible avec les populations danubien* nés, dont sa politique avait contpecappé jusque-là les
aspirations, et en profiter dans Tavenir, admettaient Tune et l'autre, d'accord pour cette fois, la suppression définitive des capitulations dans la principauté, suppression énergiquement repoussée par la majorité des diplomates pour des raisons que nous avons énumérées tout à l'heure.
Voici, d'après le procès-verbal de la séance du 25 juin 1878, de quelle façon et à la suite de quelles discussions le problème fut enfin tranché contre la Bulgarie et en faveur des grandes puissances à la fois juges et parties intéressées dans un débat de cette sorte.
« Sur le cinquième alinéa, le comte Schouwalofi*, 4c s'arrêtant aux mots : les capitulations et les usages, « demande la suppression du mot usages comme « trop vague et pouvant donner lieu à des abus. Lord « Salisbury et le comte Andrassy consentent à cette « radiation. M. Desprez dit qu'il est de notoriété « que les capitulations sont insuffisantes, rudimen- « taires et n'ont donné que les principes généraux « de la juridiction et de la protection consulaires. « Les usages sont le complément nécessaire des « droits stipulés dans les traités. M. Desprez en cite < des exemples et regarde utile de maintenir le mot « usages. Le comte SchouwalotT répond qu'il ne « s'agit ici que de la Bulgarie et rappelle que la Rou- « manie n'a pas tenu compte des usages depuis qu'elle « a développé ses institutions judiciaires. Lord Bea-
« consQeld ne croit pas nécessaire de s'expliquer en « ce moment sur les capitulations qui sont encore 4c Fobjet de diverses négociations, il ne faudra pas « les sauvegarder, si elles sont inutiles : il y aurait « lieu sans doute de leur donner une forme addi- « tionnelle dans le cas contraire, mais l'expression
< de son excellence est qu'elles sont destinées à dis-
< paraître. Après ces déclarations, le congrès con- 4c serve le dernier alinéa de la proposition des trois
< puissances en y ajoutant la phrase suivante : tant
< qu'ils n'auront pas été modifiés du consentement « des parties intéressées. »
Karathéodory-Pacha, délégué turc, devait dire le dernier mot et donner la moralité de cette discussion: ce fut une assurance de plus donnée à l'Europe, touchant les dispositions de la Porte et sa docilité ; une reconnaissance publique des capitulations à la face du monde par le gouvernement qui les supportait :
< Karathéodory-Pacha, ajoute le procès-verbal, dit € qu'au surplus, sauf les quelques points sur les- € quels le congrès pourrait apporter des modifica- € tions, l'état des choses existant dans les autres € parties de l'empire en ce qui concerne les traités « et les conventions, restera appliqué dans la Rou- « mélie Orientale. »
La Roumélie et la Bulgarie restaient donc, au point de vue spécial des capitulations, soumises au même sort et identifiées au reste de l'empire turc.
C'est cette situation que constatait le traité de Berlin, résumant tout ce qui précède dans son article 8, qui libellait ainsi sa souveraine volonté : « Les « immunités et les privilèges des sujets étrangers, « ainsi que les droits de juridiction et de protection « consulaires tels qu'ils ont été établis par les capi- € tulations et les usages, resteront en pleine vigueur, < tant qulls n'auront pas été modifiés du consente- € ment des parties intéressées. »
Ce sont les événements eux-mêmes, que ne peut mener à son gré la diplomatie la plus avisée, qui sont venus donner tort à cette conception d'une Bulgarie rétrécie, avec une Roumélie à gouvernement séparé et autonome. Il y avait trop d'intérêts communs, trop d'affinités de mœurs et de races entre les deux pays, — ici et là on parlait la même langue, — ici et là, on avait eu les mêmes espoirs ; — ici et là les mêmes illusions. L'union avait pu être retar* dée, elle n'était qu'ajournée : elle devait se faire.
Le mouvement unioniste commença sourdement dès le lendemain du congrès de Berlin, — après que la commission européenne, chargée d'exécuter pratiquement les décisions de celui-ci, eut enlevé aux intéressés leur dernière lueur de confiance, dans la possibilité de reviser la sentence souveraine rendue par les assises européennes. Des sociétés de gymnastique armées se fondèrent, ayant à leur tète un comité central composé de MiM. Ëiloff, Louds-
^ kanoff et Velitchkoff. MM. Jankouloff et Guechoff
furent, de leur côté, envoyés à travers l'Europe, pour aller porter aux chancelleries Técho des doléances rouméliotes et des plaintes bulgares. Leur mission demeura vaine : du moins excita-t-elle de vives sympathies et suscita-t-elle à la cause nationale bulgare d*ardents défenseurs. Aleco-Pacha Bogoridi fut, à cette époque, nommé par la Turquie, gouverneur de la Roumélie : il y demeura cinq ans, jusqu'au 17 mai 1884, et avec sa souplesse grecque, ne se montra pas hostile aux aspirations de la province qu'il gouvernait ; tous les directeurs et tous les préfets à deux exceptions près furent bulgares, et leur choix, malgré les protestations de la Porte, fut maintenu. A l'occasion de l'élection de la chambre, les citoyens furent laissés libres et envoyèrent à Plovdif, comme il fallait s'y attendre, une majorité écrasante de Bulgares (31 Bulgares, trois Turcs et deux Grecs). En même temps, les sociétés de gymnastique prenaient un essor nouveau, comptaient 20.000 adhérents, s'occupaient ouvertement de politique, au point que la Porte, justement inquiète, demanda et obtint leur licenciement. Elles se transformèrent aussitôt et fondèrent leurs contingents dans les milices communales, avec l'assentiment du commandant de celles-ci, le général Strecker ; elles continuèrent de cette sorte leur propagande, en lui donnant une allure presque officielle.
Cette propagande devait s'égarer un instant. Le prince Alexandre de Battemberg était peu populaire en Bulgarie ; ses adversaires politiques, parmi lesquels KaravelotF, exilés par lui, se réfugièrent en Roumélie, y fondèrent un journal, le Nesaçissimost, et présentèrent comme possible, défendirent la candidature d'Aleco-Pacha comme souverain des Bulgaries-Unies. L'influence de leur parti un instant prépondérante ne tarda pas d'ailleurs à diminuer et les Rouméliotes divisés se rapprochèrent pour faire triompher leurs espérances sans s'arrêter sur les noms rivaux de telles ou telles personnalités adverses. Cependant la faction russe, et la faction antirusse, cette dernière patronnée et protégée ouvertement par Aleco-Pacha, continuèrent à troubler le pays ; et lorsque les pouvoirs du gouverneur arrivèrent à leur terme, Tinfluence de Saint-Pétersbourg à Constantinople parvint à faire remplacer Aleco-Pacha par M. Krstewitch. La nomination ne pouvait pas arrêter le mouvement national qui se préparait : les partisans de l'union immédiate dont l'organe principal était le journal la Borba préparèrent la révolution ; des sociétés secrètes innombrables, admirablement organisées, en rendirent l'exécution facile et le 17 septembre 1885, la troupe fraternisait avec les paysans révoltés à Plowdiff. M. Krstewitch devait s'incliner devant les faits accomplis, contre lesquels il ne pouvait d'ailleurs plus rien, et l'union de la
T AMAZ.
Roumélie à la Bulgarie était proclamée au milieu des acclamations enthousiastes de tout un peuple en délire.
La nouvelle de ces événements troubla profondément TEurope. La Russie elle-même, si favorable pourtant à la Bulgarie, mais blessée depuis quelque temps déjà par les symptômes d'indépendance envers elle que manifestait le prince Alexandre blâma ouvertement la tentative violente faite par la Roumélie qui blessait gravement les conventions arrêtées au congrès de Berlin et réserva son approbation. L'Europe imita la Russie, ne reconnut pas ouvertement le fait accompli, mais le toléra : les Bulgares n'en demandaient pas davantage. ••
Par la suite, certains se sont appuyés sur les incidents que nous avons brièvement rapportés, pour prétendre que la Bulgarie était — de par ces inci* dents même, -— débarrassée de toutes ces capitulations. Puisque, disaient-ils, l'acte final du congrès de Berlin a été violé sans même que les signataires de cet acte aient protesté, il tombe tout entier avec les charges diverses qu*il comportait. Une telle opinion se retrouve à plusieurs reprises dans la presse anglaise. Le raisonnement prétait plutôt à rire mais les Bulgares prenaient trop facilement leurs désirs pour des réalités : l'Europe ne songeait pas à abdiquer des droits qu'elle considérait encore comme
nécessaires et les Bulgares ne lui firent pas partager leur opinion.
Avant comme après les événements de 1885, l'Europe exerce les privilèges que lui confèrent les capikolationSy avant comme après la Bulgarie et la Roumain demeurent soumises à leurs exigences. Une révolutioa ne suffit pas pour faire tomber l'existence et le respeol des traités, leurs obligations et leurs conséquences.