‹ Les capitulations en BulgarieChapitre 3 sur 10 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sources, déyeloppement, histoire des

capitulations.

Une question se pose tout d'abord : quel est le domaine, quelle est l'étendue des capitulations dans la principauté de Bulgarie ? A cette question la réponse sera simple et nous Tavons déjà faite dans le précédent chapitre. On peut dire que toutes les capitulations en vigueur en Turquie au moment du congrès de Berlin sont demeurées les mêmes après que la principauté eut été détachée de la Sublime Porte. Toutes ces capitulations ont gardé leur force d'autrefois, ont survécu, appuyées sur des coutumes déjà séculaires et des conventions antiques remontant à Tancienne monarchie ; elles ont survécu, disons-nous, aux régimes écroulés, aux trônes effondrés, à toutes les crises et à toutes les révolutions, conservées par l'Europe où tout change, à Tusage de cet Orient où rien ne bouge, comme figé et cristallisé en une forme définitive à Tabri du progrès et des civilisations.

Il n'entre pas dans le plan de ce travail d'étudier ces coutumes si nombreuses et parfois si confuses et ce sera à grands traits^ en s'en tenant aux lignes maîtresses, aux points saillants^ aux arêtes vives, que nous esquisserons en quelques lignes rapides cet édifice puissant et compliqué des capitulations auquel chaque âge a apporté son tribut et sa pierre, telles ces monstrueuses cathédrales sans unité de conception ni de style, qui ont mis mille ans à se construire et ont gardé l'empreinte de dix siècles consécutifs, depuis les soubassements jusqu'aux clefs de voûte : des tranches d'histoire superposées, une genèse en granit de vingt générations d'hommes.

Longtemps la société chrétienne étroite et fermée de TEurope féodale du moyen âge avait vu dans le Turc l'infidèle, c'est-à-dire l'ennemi commun, différent par sa race et par ses mœurs des peuples catholiques comme il en différait par sa religion, conquérant altier et à demi-barbare qui menaçait cette chrétienté tout entière d'une destruction absolue, résultat d'un asservissement total. Longtemps tous les royaumes nés sur les débris monstrueux de l'empire carolingien, unis par cette origine quelque peu commune et surtout par le péril commun, avaient lutté contre le Croissant au nom de la croix, et contre Mahomet au nom du Christ.

Il fallut les rivalités naissantes des jeunes couronnes d'occident, à peine émancipées après les

luttes intestines et les guerres civiles^ et l'apparition timide encore mais pourtant puissante de l'idée de nationalité, dominant et remplaçant peu à peu l'idée de religion, pour modifier cette coalition permanente^ tacite, et supérieure à tous les conflits particuliers, ce lien qui existait entre les fils de l'Eglise, prenant leur mot d'ordre à Rome, contre les peuplades toujours conquérantes et parfois féroces du Kalife-sultan, souverain au temporel comme au spirituel et concentrant entre ses mains le double prestige de grand empereur et de grand pontife.

La France et l'Allemagne ayant pris conscience d'elles-mêmes, avaient pressenti du même coup les causes du conflit pendantes entre elles deux, dans ces plaines merveilleuses du Rhin et des Flandres : elles inauguraient avec Taurore du xvr siècle une lutte de quatre cents ans qui n'est pas résolue aujourd'hui encore. Cette lutte trouva son expression dans deux monarques : l'un François P% le souvrrain léger, frivole et courageux à la façon chevaleresque des romans d'aventure; l'autre, Charles-Quint, Allemand par son père, et par sa mère Espagnol, et qui réunit dans un effort démesuré et presque surhumain la couronne du Saint-Empire romain germanique à celle de l'Aragon et des Castiiles, tenant la Flandre d'une main, le Milanais et Naples de l'autre ; tandis que des aventuriers merveilleux allaient lui conquérir dans des mondes nouveaux et vierges un autre

empire si prodigieux qu'il dépasse rimagination et la laisse interdite.

Le duel entre ces deux hommes fut long et terrible ; il eut ses alternatives et ses retours de fortune : il remplit de son fracas l'histoire de toute cette époque.

Par tradition et aussi comme fils atné de TËglise François !•* prince chrétien, avait longtemps vu dans le Turc, l'infidèle et l'ennemi séculaire. Jamais ses prédécesseurs ne s'étaient résignés à abdiquer cette idée profondément ancrée dans l'esprit du temps jusqu'à devenir un principe strict de droit des gens féodal ; et tout au plus Louis XII avait-il signé avec le sultan d'Egypte Quanson Ghouri, par l'intermédiaire de Philippe de Parés, notre premier consul à Alexandrie, en 1510, un traité quelque peu nébuleux et vague, qui contenait pourtant en germe l'esprit des capitulations futures.

La nécessité, plus forte que l'idée religieuse elle^ même, le danger pressant, la coalition d'Henri YIIJ et de Charles-Quint devaient réduire François I" à se rapprocher de Constantinople, d'abord en secret, comme en cachette, avec un sentiment de honte inavouée, puis ouvertement, en mettant bas les masques, au grand jour des chancelleries et au grand scandale des diplomates ; en 1534, Jean de la Forest, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, était officiellement accrédité auprès du sultan et ce fut le cardinal

Duprat, prince de l'Eglise, qui rédigea, par une ironie des choses, les premières instructions qui aient jamais été données à un ambassadeur chrétien auprès du commandeur des croyants : celui que l'histoire a décoré du nom prestigieux de Soliman le Magnifique. Ce sultan dont le règne présente Tapogée de l'islamisme, et lé dernier effort, le plus puissant aussi, de la civilisation orientale contre la chrétienté, flatté dans son orgueil de conquérant et heureux, après avoir efTrayé TEurope par la marche triomphante de ses invasions, de négocier avec elle et de devenir un facteur politique dans les combinaisons des couronnes d'occident, en jetant^ sur le plateau de la balance, le poids de sa redoutable épée, accepta les avances du chef des Francs ; un an plus tard en 1535 était signée entre la Turquie et la France la première capitulation. C'était une brèche ouverte au flanc du droit des gens féodal à allures théologiques : on peut faire remontera cette date la première manifestation du droit international public moderne.

Le texte du traité qui accompagnait cette première capitulation de 1535 est inconnu : mais les capitulations qui l'accompagnaient faisaient de la France la protectrice avouée et en quelque sorte officielle de tous les étrangers résidant en Orient, sans distinction, et il n'est pas douteux que dès cette époque le commerce chrétien du Levant se soit accompli à l'abri du pavillon français, sous le contrôle direct de nos repré-

sentants en Turquie : sauf pour les marchands de Venise et de Florence, dont les métropoles possédaient elles aussi des consuls aux Echelles par suite de l'importance déjà ancienne de leurs if'elations^ avec la côte de l'Asie Mineure et avec Gonstantinople où les deux républiques italiennes avaient fondé depuis longtemps des colonies et des comptoirs, même avant Tarrivée des Turcs en Europe, et depuis la prise de Gonstantinople par les Croisés, lors de la création de l'empire latin de Byzance. Ce fut donc la France qui concentra entre ses mains toute l'activité commerciale de la mer Egée et de l'Archipel, au profit des ports nouveaux qui grandissaient sur la côte méditerranéenne de la métropole. Son influence a laissé des traces profondes et indélébiles dans ces parages et aujourd'hui encore, quelque diminuée et partagée que soit cette influence, la grandeur des souvenirs que nous avons laissés est telle, si vivante et si jeune malgré son éloignement, que les étrangers de nationalité, de langue, de mœurs diverses, sont connus de Smyrne à Stamboul et sur tous les marchés mahométans sous le nom générique et bien caractéristique de Francs : notre pavillon a marqué ainsi par cette expression vulgaire l'importance glorieuse et incontestée de son passage triomphal et de sa domination.

Cette politique, si brillamment inaugurée par François P', si frappante par son originalité hardie.

si féconde en résultats considérables, fut continuée travers le xvr siècle tout entier tant par Henri II que par Charles IX, avec une rectitude de conduite entièrement conforme à nos intérêts : elle ne se démentit pas une minute. En 1569, au plus fort des guerres de religion, Claude du Bourg renouvelait encore nos anciens privilèges à la suite de difficultés intervenues entre un certain juif Miquez et la France, agrandissait encore notre rôle en l'affirmant une fois de plus.

Mais déjà les scrupules effarouchés qui avaient accueilli les premières coquetteries de François I** et de Soliman s'étaient effacés en Europe : la Réforme avait étouffé et desséché sous son vent d'indépendance et de doute bien des dogmes de scolastique, bien des illusions de foi naïve et peu à peu à la parole de Luther, de Calvin et plus tard de Machiavel, la politique égoïste des temps modernes remplaçait la fraternité chrétienne du moyen ftge ; l'idéal se rétrécissait en s'abaissant et l'intérêt de chacun, devenant de jour en jour supérieur à l'intérêt de tous, faisait disparaître celui-ci dans Téloignement définitif de l'histoire.

L'Espagne, les républiques italiennes, les nations riveraines de la Méditerranée ne parlaient plus d'excommunication pour la France, elles la jalousaient au contraire pour la situation prépondérante qu'elle exerçait en Orient et qui s'augmentait chaque

jour d'un titre de plus jusqu'à devenir exclusive, — même pour le secours efficace qu'elle apportait au commerce chrétien des Échelles, grftce à la double autorité de son nom et de son drapeau. Ces Etats cherchaient des avantages analogues, cherchaient surtout à détruire un monopole qui blessait leur amour-propre plus encore que leur intérêt, — leur prestige plus encore que leur commerce, tendaient à partager avec nous les résultats d'une diplomatie avisée et tenace, sans en avoir supporté les dangers et le poids.

En 1558 les Génois, en 1562, en 1574, en 1578 les Florentins, — déjà cependant plus qu'à moitié dégagés de notre tutelle, — tentèrent d'avoir eux aussi leurs consuls ; eux aussi leurs pavillons, leurs capitulations et leurs traités. Enfin la république de Raguse, tributaire de la Turquie, obtint pourtant le droit, grâce à la faveur du grand-vizir, d'avoir un consul à Alexandrie, et le pavillon ragusais flotta dans Tarchipel à côté du nôtre malgré les inutiles protestations de notre ambassadeur François de Noailles et ses appels à son gouvernement : les guerres civiles qui déclaraient alors la France retenaient ailleurs l'attention royale et l'absorbaient tout entière. Mais telle était encore, malgré l'anarchie intérieure, notre prestige en Orient, que Sébastien Juyé, envoyé spécial français près de la Porte, aidé en cela par la jalousie toujours en éveil de Venise, parvenait une

fois de plus à faire repousser les prétentions sans cesse rejetées et sans cesse renouvelées de Florence, malgré le sultan lui-même, favorable à cette république^ dans un moment de caprice souverain.

Ce fut, à cette époque, notre dernier succès diplomatique à Constantinople ; la lutte était d'ailleurs inégale : trop de rivalités puissantes, de menées souterraines nous menaçaient de toutes parts et en 1579, malgré les efforts de notre ambassadeur, M. de Germigny , grâce aux présents somptueux de la reine Elisabeth et aux intrigues du marchand anglais Guillaume Harébone, l'Angleterre recevait de la Porte la promesse d un traité de capitulation.

Le but de la France dans cette situation critique fut de rendre cette promesse illusoire et d'en détruire les effets.

L'ancienne splendeur qui demeurait attachée à la personne de nos ambassadeurs, les souvenirs récents encore de l'époque où la France, seule des nations chrétiennes, avait exercé le rôle de haute protectrice sur le négoce européen du Levant, rendaient notre influence sur le sultan et son entourage malgré tout prépondérante et redoutable, grâce aux précédents qui la fortiûaient.

S'appuyant sur Venise, dont les intérêts étaient identiques aux nôtres, notre diplomatie entraîna contre la politique anglaise soutenue par les Ragusais cette rivalité souterraine, toute de corruption et de

ruses, propre au pays de Torient. Elle eut des alternatives d'échecs et de succès : en 1581 M. de Germigny, notre ambassadeur, parvenait à enlever de haute lutte le renouvellement de nos capitulations ; par celles-ci le monopole absolu de notre pavillon sur tout le commerce chrétien de TArchipel, même fait par des navires anglais, était solennellement consacré. Mais l'année suivante, par un revirement brusque, habituel à la cour capricieuse de Constantinople, Guillaume Harebone, ce marchand britannique dont nous avons parlé et dont les intrigues ne se décourageaient pas, était accrédité auprès du sultan avec le titre ofBciel d'ambassadeur ; en 1583 les engagements pris en 1579 recevaient leur exécution : TAngleterre obtenait à son tour un traité de capitulations, s'affranchissait de notre bannière et reprenait sa personnalité propre et envahissante, longtemps tenue en échec par la nôtre.

C*était le premier pas fait par les puissances rivales pour s'affranchir de notre suprématie; c'était surtout un exemple offert aux jalousies toujours en éveil des républiques italiennes et des nations ennemies qui supportaient avec peine notre domination justifiée cependant par les services d'autrefois, rendus par nous, sans compter, un siècle durant.

Aussi la mauvaise humeur de la France fut-elle évidente et se montra-t-elle en quelque sorte officiellement par des manifestations publiques : le suc-

cesseur de M. de Germigny^ Lancosme, obéissant aux lettres pressantes d'Henri III, refusa de reconnaitre le titre de Harebone, et, de ce chef, d'entrer en relations avec lui, et si Henri IV se résigna à accepter le fait accompli il n'en continua pas moins à contrecarrer par tous les moyens possibles les efforts de l'Angleterre. Celle-ci, d'ailleurs, une fois installée dans la place, cherchait déjà à nous supplanter et à hériter de notre situation, qui demeurait, malgré tout, de premier ordre, même après de tels accidents : amoindrie sans doute, mais toujours redoutée grftce à la grandeur des souvenirs qu'invoquait la France lointaine mais respectée dans l'esprit des musulmans.

Ce fut contre cet envahissement que se concentrèrent tous les efforts des ambassadeurs français : M. de Brèves d'abord, M. de Gontaut-Bîron, baron de Salignac, ensuite. L'Anglais sir Thomas Glau^er prétextant les rapports d'amitié et les similitudes d'intérêts qui unissaient sa patrie à la Hollande et à la Flandre, tenta d'acquérir à notre détriment, à force d'arguties et d'audace, la clientèle de ces deux pays. En 1605, M. de Salignac obtenait la promesse du grand-vizir, illusoire puisqu'elle était verbale, que les Anglais ne toucheraient en aucune façon aux droits de la France ; mais en 1606, grftce aux cadeaux faits aux conseillers favoris du sultan et peut-être au sultan lui-même, Glauwer reprenait d'un seul

coup un avantage inattendu et faisait ranger la protection du commerce hollandais sous le pavillon britannique. Cette fois^ la France protesta officiellement : le conflit prit une tournure aiguë. M. de Salignac menaça le grand- vizir des canons et des armées du roi très chrétien et des représailles françaises. Devant de telles menaces que notre auréole en Orient rendaient plus terribles, le grand-vizir prétendit avoir été outrageusement trompé par la perfidie de l'Angleterre, feignit une vertueuse et apparente indignation, rejeta sur une équivoque le succès obtenu par Glauwer, mil en demeure celui-ci de renoncer à ses privilèges. Bref, Glauwer dut s'y résigner et T Angleterre, après quelques hésitations, voyant ses intrigues percées à jour et d'ailleurs gouvernée par rindolence prétentieuse autant qu'ignorante de son nouveau souverain Jacques I" se retira devant nos réclamations loyales dont nous nous déclarions prêts à soutenir la légitimité par tous les moyens. Sir Glauwer dut accepter purement et simplement la radiation de l'article de son traité incriminé par la France, suppression qui, quelques jours plus tard (1607), était reconnue et confirmée dans des capitulations nouvelles qui nous étaient accordées. Malgré tout, l'année suivante, sans se lasser, les Anglais réclamaient une fois de plus la protection du commerce flamand et hollandais et s'en emparaient de fait sinon de droit, en imposant à la crédulité facile

à surprendre des musulmans que les Provinces- Unies faisaient partie de leur domaine territorial.

Ainsi les hostilités continuèrent entre les deux puissances occidentales rivales, sourdes mais sans trêve, avec des revirements et des retours subits^ des surprises de chaque jour, une àpreté mutuelle, un acharnement réciproque qui puisait ses principaux moyens d'action dans les influences occultes et quelque peu mystérieuses de palais et de harem : histoire intéressante au premier chef, poignante par moment et qui mériterait qu'on s'y arrêtât avec plus d'attention si sa complexité même, ses mille détails, ses innombrables recoins d'ombre ne la rendaient étrangement longue et compliquée et par conséquent presque indéchiffrable dans ce court exposé, dans ce résumé de quelques pages.

D'ailleurs le commerce flamand et hollandais, cause de difficultés sans cesse renaissantes, résolues parfois en apparence, jamais apaisées, allait bientôt mettre d'accord, au moins à son sujet, la double diplomatie anglaise et française, en s'échappant à l'influence de toutes les deux.

Après des luttes héroïques, les Pays-Bas, à force de persévérance et de sacrifices, étaient arrivés à secouer le joug espagnol impatiemment supporté. L'insurrection des Gueux soutenue par une nationalité puissante en ressources, active, au commerce

prospère et à Ténergie indomptable malgré les effort» de Philippe II, du prince Farnèse, le meilleur de ses lieutenants^et des vieux bataillons espagnols qui passaient pour invincibles, avait triomphé de tous les obstacles ; le drame avait été long, et avait eu ses scènes tragiques ; mais la mort d'Egmont, la ténacité des patriotes épris d'indépendance, attachés à leurs franchises communales antiques et respectées comme à une religion ancestrale, avaient enfin porté leurs fruits ; et 1 eloignement de TEscurial d'où le tils de Charles-Quint du fond de son cabinet de travail, sombre et redoutable, avait mené largement la politique de l'Europe, la mort de celui-ci, la faiblesse de Philippe III son successeur, incapable d'embrasser, comme son père, d'un regard, d'une conception et d'une pensée son immense empire, tout cet ensemble de causes avait contribué à hâter la solution du conflit, solution d'ailleurs dès longtemps prévue. En 1609 les Etats généraux des Provinces-Unies pouvaient signer avec une légitime fierté un traité de paix par lequel la cour d'Espagne reconnaissait l'existence internationale de celles-ci, l'expansion hollandaise longtemps comprimée prenait dans le monde un essor nouveau; des colonies merveilleuses et lointaines se fondaient aux Indes Occidentales ; les vaisseaux du jeune Etat sillonnaient les océans, ses marins recevaient le nom significatif de rouliers des mers, et en 1662, comme résultat de cette situa-

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lion incontestée, les Hollandais recevaient à leur tour des capitulations du sultan, installaient des consuls dans les Echelles et un ambassadeur à Constantinople.

Dès lors les défections se multiplièrent ; en 1606 l'empereur d'Allemagne, Matbias, signait à Situa- Torok, après une guerre presque ininterrompue d'un siècle, la paix avec la Turquie ; en 1617 des lettres patentes accordaient aux sujets allemands et autrichiens le droit de commercer sous leur bannière nationale ; en 1680 les Hollandais renouvelaient leur traité d'une façon plus précise encore, enjoignaient à leurs marchands de n'avoir d'autre étendard que le leur propre ; en 1664 le marquis Durazzo venait représenter auprès de la Porte la république de Gênes; en 1666, il était officiellement accrédité. L'Angleterre n'était pas étrangère à ces atteintes portées sans cesse à notre autorité, elle y applaudissait et les préparait sournoisement dans Tombre. Voyant qu'elle ne pouvait pas hériter de notre influence, elle préférait, par jalousie, la ruiner au profit des autres puissances, quitte à ne retirer de son jeu aucun avantage personnel et immédiat.

Louis XIV à cette époque, occupé par sa politique continentale, par des guerres sans cesse renouvelées et qui prenaient plus d'ampleur à mesure que les prétentions et l'orgueil du grand roi devenaient plus menaçants pour l'existence des couronnes occiden-

taies, voyant son horizon rétréci par des obstacles prochains, se dressant aux frontières voisines, perdait un peu de vue les intérêts plus lointains, mais si importants, et par cela même si contestés, de la France dans les pays d'Orient.

Sans doute, les instructions d'Hugues de Lionne à M. de la Haye, envoyé comme ambassadeur en Turquie, protestaient en termes assez vifs contre les capitulations octroyées aux Anglais et aux Hollandais, et violant ouvertement l'esprit comme la lettre des capitulations françaises ; mais c'était protester en vain et pour la forme contre les faits depois longtemps acquis et sur lesquels il était étrangement superflu de revenir, puisqu'une sorte de prescription leur était assurée par des précédents de toutes sortes. A la même époque, par une ironie des hommes et des choses, les Génois, comme nous l'avons vu plus haut, obtenaient à leur tour le droit de cité officiel à Constantinople.

Aussitôt M. de la Haye menaçait formellement et un peu à la légère, de se retirer avec tous les résidents français, espérant obtenir satisfaction immédiate et éclatante par ce moyen d'intimidation : ses menaces demeuraient d'ailleurs inefficaces et il n'en restait pas moins à son poste. C'était un recul doublé d'ime humiliation ; les Turcs le comprirent, en éprouvèrent de la joie et le prestige de la France en fut profondément atteint ; nos nationaux furent mal-

traités, notre commerce battu en brèche et pour remédier à cette situation désastreuse en tous points, mais qu'expliquaient assez les lourdes fautes commises, Louis XIV envoyait spécialement en Orient, M. de Noirtel, pour les renouveler en les rajeunissant une fois de plus, les conventions précédentes el les antiques parchemins.

Celui-ci parla d'abord haut et ferme et ne demanda rien moins que le retour intégral aux premières capitulations ; il réclamait pour la France le droit exclusif de battre pavillon dans l'Archipel ; il demandait pour elle, au nom de la tradition, l'hégémonie du commerce, avec la clientèle chrétienne tout entière étroitement groupée autour de son drapeau. De pareilles exigences se rencontraient déjà, nous l'avons vu, dans les instructions données à M. de la Haye : elles étaient excessives, blessaient le droit des gens et constituaient un flagrant anachronisme. On était en 1670 ; le duc de Beaufort, cousin du roi, quelque peu chevalier errant depuis la Fronde, aventurier princier de haut vol, romanesque et fou, venait avec l'aveu tacite de Louis XIV, qui voyait là un moyen d'employer au dehors une énergie quelque peu turbulente, de partir pour la Crète avec des allures de croisé pour porter secours aux chrétiens opprimés.

La Porte en avait éprouvé un mécontentement très vif : elle voyait à juste titre dans l'expédition

projetée la main de la France ; elle repoussa donc et non sans quelque hauteur les prétentions de M. de Noirtel au sujet du traitement à faire subir aux nations ennemies dont les droits acquis constituaient autant de titres éminemment respectables. La négociation se tratna pendant trois ans : elle devait finir une fois de plus par le triomphe au moins partiel de la France ; l'article 6 de la convention du 5 juin 1673 nous donnait un droit exclusif de protection sur les étrangers non ofBciellement représentés à Gonstantinople ; mais une fois de plus, aussi^ en 1675, Fambassadeur anglais signait avec la Porte un traité qui nous refusait ce droit accordé solennellement la veille. La politique de bascule et d'alternatives continuait, érigée en système et mise à Tordre du jour.

Dans le courant du xviir siècle la personnalité en tous points remarquable d un ambassadeur français, le marquis de Villeneuve, allait rendre, pour un moment, à notre pays une situation de premier ordre ; il allait jouer un rôle politique habile autant qu'avisé en Orient, très approprié aux circonstances, se glisser entre les partis en présence, les«diviser et en profiter.

En 1718, TAutriche victorieuse des Ottomans après une longue guerre, avait signé le traité avantageux de Passarovitz. Après avoir débordé jusqu'à Vienne, trente années plus tôt dans une marche en avant, assiégé cette ville que devait seul sauver l'héroïsme

de Sobieski et menacé rexistence de la chrétienté tout entière, dans cet effort suprême et inattendu de fanatisme conquérant, les Turcs refoulés déjà au traité de Carlowitz avaient vu, à la suite des retentissantes victoires du prince Eugène, cette défaite devenir définitive et irrémédiable pendant l'époque suivante où s était dressée en face de leur puissance déjà ébranlée, la puissance rivale mais déjà formidable dans sa sauvagerie même de la Russie et de Pierre le Grand. La Turquie devait commencer dès lors cette décadence invincible qui n'est pas consommée aujourd'hui encore mais dont la marche fatale ne s'est pas arrêtée une heure. Les caprices tout puissants et le plus souvent puérils et désordonnés de sultans autocrates, l'amollissement dans une vie sédentaire et pacifique des anciennes peuplades à demi disciplinées, belliqueuses et nomades, qui avaient peu à peu, dans le repos et dans le bienêtre, désappris la guerre, l'administration supérieure de l'empire ouvertement dissolue où la concussion était devenue un moyen de gouvernement, les intrigues et les factions de palais^ les révolutions de harem et par conséquent l'instabilité absolue des pouvoirs publics, les assassinats, les complots, les conspirations militaires des janissaires, allaient rendre cette décadence rapide autant que profonde et précipiter l'empire turc dans Tanarchie préliminaire des effondrements définitifs.

En 1718, les Impériaux avaient renouvelé les capitulations accordées cent ans plus tôt à Tempereur Mathias : c'était le moment précis où la catastrophe de Law, après avoir donné un brusque coup de fouet à notre commerce, le paralysait brusquement aussi dans son essor: et le pavillon autrichien avait paru à côté du nôtre dans la mer Egée. Mais TAutriche n'était pas seule ; elle avait entraîné après elle tous ses clients, tous ses Etats satellites, sujets ou vassaux, morcelés, répandus à travers toute l'Europe sans cohésion et sans lien que l'Espagne d une part, l'empire de l'autre, remorquaient péniblement à leur suite depuis Charles-Quint: Naples et la Sicile et avec elles toute l'Italie où l'influence autrichienne demeurait la plus forte, grâce aux bataillons de reitres, répandus à travers la péninsule et excitant par leur présence le respect ou la crainte du Saint-Empire et de son chef.

En 1737 la Suède à son tour, malgré les récents désastres de Charles XII, s'afl^ranchissait de notre tutelle, en 1740 les Deux-Siciles. Vingt ans auparavant le marquis de Bonnac, diplomate français, avait essayé en vain de faire affirmer de nouveaux droits: la Porte, par les moyens dilatoires où elle excellait si bien, avait éloigné indéfiniment sans l'écarter absolument toute idée de capitulations nouvelles et notre commerce ainsi assiégé de tous côtés n'avait pas

tardé à diminuer, s'éparpillant de plus en plus entre des mains sans cesse plus nombreuses.

C'est alors que survint le marquis de Villeneuve. Il savait que les grandes crises sont favorables aux projets hardis et qu'à la faveur de bouleversements profonds on peut reprendre d'un seul coup des droits depuis longtemps abandonnés^ des intérêts et des usages tombés en désuétude et frappés d'oubli.

Il avait su attirer à lui, dès les premiers mois de son séjour à Constantinople en 1730, le Capitan Pacha, Djanum Codjea. Une confiance réciproque n'avait pas tardé à s'établir entre ces deux hommes qui partageaient les mômes ressentiments, caressaient les mêmes projets, entrevoyaient les mêmes lointaines espérances. Ennemis déterminés l'un et Tautre de l'Autriche Villeneuve et Djanum-Codjea devaient s'entendre et dans leurs conversations souvent familières et intimes le premier poussait le second à la guerre contre les deux Empires autrichien et moscovite. Il lui rappelait les succès récents remportés par ceux-ci contre les Turcs, les humiliations subies, les territoires perdus, le prestige abaissé ; il promettait tout bas et mystérieusement la neutralité bienveillante de la France et peut-ôtre sa médiation décisive à Theure propice. Bref ces encouragements secrets ne tardèrent pas à porter leurs fruits : la lutte reprit après une paix boiteuse qui n'était qu'une trêve ; elle dura jusqu'à

1740, avec des alternatives de fortune diverses, jusqu'au jour où les Turcs, dans une pointe hardie, apparurent devant Belgrade que leur avait arraché le traité de Passarowitz ; assiégèrent étroitement la ville, prôts à se répandre à nouveau, semblait-il, à travers les opulentes plaines hongroises du Danube, vers Pesth ou plus loin encore, entraînés par le mirage des villes occidentales et riches, jusqu'à Vienne peut-être, qu'ils avaient jadis, aux heures de conquête, effleurée plus d'une fois de leurs mains tendues sans arriver à la saisir.

C'est alors que Villeneuve, quittant Constantinople en médiateur, revêtu de la double autorité redoutable d'ambassadeur de France et de plénipotentiaire turc ajoutant à la splendeur que lui conféraient déjà ces deux titres prestigieux celle d'un luxe oriental bien fait pour frapper et pour conquérir les imaginations mahométanes ; se dirigea lentement vers Belgrade, pour y décider souverainement et sans appel de la paix et de la guerre. Jamais peutêtre à travers l'histoire, notre politique n'avait eu d'aussi fructueux, d'aussi magnifiques résultats, jamais notre rôle en Orient n'avait été plus large, n'avait eu tant d6 véritable grandeur et n'avait plané d'aussi haut.

La paix que le marquis de Villeneuve sut arracher à l'Autriche était trop avantageuse pour le sultan pour que celui-ci ne s'en montrât pas reconnaissant

pour notre pays. Cette paix rendait les territoires jadis perdus à Passarowitz, elle relevait surtout l'âme musulmane abattue par les récents désastres et prompte à se décourager comme à s'exalter. D'ailleurs de tels résultats ne furent pas pour la France seulement honorifiques ; ils eurent une conséquence immédiate dès longtemps prévue par Villeneuve et que sa diplomatie habile avait su réaliser: quelques mois tout au plus après le traité de Belgrade le sultan, par gratitude, renouvelait à la France les capitulations longtemps menacées par des rivalités envahissantes.

Les capitulations de 1740 furent à proprement parler les dernières jusqu'à aujourd'hui. Une fois encore un article spécial donnait à notre pays, à l'exclusion de tout autre, la protection du commerce chrétien dont les gouvernements n'avaient pas de représentants accrédités à Constantinople (art. 32 et 38) et l'activité dévorante de Villeneuve, rendit, quelques mois du moins, ce droit théorique, une réalité. Bientôt les malheurs, les hontes nationales accumulés, les déceptions de la guerre de la Succession d'Autriche malgré ses brillants faits d'armes, la guerre de Sept Ans surtout, ses échecs lamentables, le triomphe définitif de l'Angleterre, l'abdication de notre négoce entre ses mains, la perte de nos colonies admirables, et plus que tout cela l'apathie coupable de Louis XV, l'incapacité flagrante de ses minis-

très, les coteries et les cabales de cour, les secrets d'une diplomatie souterraine aux mains de courtisans et de petits maîtres, allaient réduire à néant de si nos nobles et de si généreux efforts. Du moins est-ce assez qu'ils aient laissé leur trace profonde et indélébile dans l'histoire.

Ce fut précisément au lendemain même des succès que nous avons rapportés que notre influence un instant reconquise allait sombrer de nouveau et cette fois pour toujours. On ne tarda pas à considérer la France conme un pays à Tesprit charmant, à la littérature exquise, mais à la décadence assurée; on ne la respecta plus dès qu'on eut cessé de la craindre ; et elle de son côté prit à tâche, semble-t-il,dans cette période, de consacrer son effacement en essayant de se faire oublier sur la scène diplomatique du monde.

Les résultats d'une pareille politique ou plutôt d'une pareille absence de politique ne tardèrent pas à se faire sentir, en Orient surtout, où les souvenirs mêmes de notre ancienne hégémonie étaient intolérables à nos rivaux.

En 1756, le Danemark^ la Prusse devenue redoutable grâce à l'énergie de son grand roi, en 1761 ; en 1781 l'Espagne et la Russie en 1785 reçurent successivement, et à notre détriment, des capitulations identiques aux nôtres et avec ces capitulations le droit d'avoir un ambassadeur permanent auprès de la Sublime Porte. Déjà, en 1747, le sultan autorisait

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