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CHAPITRE IV

Leb capitulations dans la principauté bulgare. — I.ja façon dont elles sont exercées.

Tout cet ensemble complexe de traités, d'usages, de Chartres antiques, de notes, et de règlements diplomatiques est intégralement en vigueur, nous Tavons vu, dans la principauté bulgare suivant l'article 8, du traité de Berlin : Les immunités et privilèges des sujets étrangers, ainsi 'que les droits de juridiction et de protection consulaire tels qu'ils ont été établis par les capitulations et les usages resteront en pleine vigueur tant qu'ils n'auront pas été modifiés du consentement des parties intéressées.

Depuis cette époque, aucune nouvelle disposition n'est venue modifier cette situation et nous avons fait remarquer en passant que des faits de la nature de ceux qui ont rattaché la Roumélie Orientale à la Bulgarie, actes de violence, que l'Europe a tolérés mais jamais approuvés ne constituaient certes pas un motif suffisant pour détruire un état de choses si

nettement arrêté par le concert euitqpéen. Avant comme après les événements roumélioles^ la principauté demeure soumise aux capitulations telles qu'elles existaient vis-à-vis de la Turquie le 25 juin 1878.

Les divers personnels consulaires européens ont donc sur les limites du territoire bulgare, la juridiction que nous avons étudiée dans le précédent chapitre, vis-à-vis de leurs ressortissants et de leurs nationaux : droit de protection et de police, — organisation et compétence du tribunal consulaire, — inviolabilité du domicile, existent en Bulgarie, comme en Turquie et créent ici comme là aux étrangers la situation exceptionnelle que Ton sait. Ajoutons que la Roumélie a pu changer au point de vue international d'état civil, mais qu'elle n'en reste pas moins, dans la même situation de souveraineté diminuée, vis-àvis de l'Europe, que les capitulations y existent, qu'elles y sont appliquées, et que la révolution dont elle a été le théâtre, en changeant les conditions politiques de son existence, n'a pas eu toutefois la force de modifier la situation que lui était faite par les traités antérieurs comme, ainsi que nous Pavons indiqué plus haut, semblaient le considérer certains organes de la presse anglaise.-

Mais les capitulations elles-mêmes ne sont rien, tout dépend de la façon dont elles sont appliquées : nous avons indiqué comment en Roumanie elles

avaient été maintenues ; — comment en Serbie elles Tavaient été aussi par le congrès de Berlin et de quelle façon dans ces deux pays leur réalité n'avait pas tardé à devenir lettre morte. — En Roumanie, depuis le congrès, aucun acte officiel cependant n'était venu mettre un terme et en Serbie aucune entente internationale n'avait positivement infirmé la décision des plénipotentiaires du concert européen : seuls des traités de commerce avaient été passés, entre la Serbie et l'Autriche, la Russie, l'Angleterre, l'Allemagne, traités séparés dont une clause entre autres portait l'abandon formel des privilèges séculaires fruits de ces capitulations, et la France^ dans Tarticle 26 du traité de commerce du 19janvier 1886, avait renoncé aux mêmes droits. La Russie enfin dès 1860, en avait fait autant vis-à-vis des provinces moldo-valaques, à la veille de devenir ce royaume de Roumanie.

Tout cela, du moins, avait laissé subsister en droit beaucoup du régime ancien, que l'Europe ne revendiquait plus. Il est vrai, que la Serbie, comme la Roumanie émancipés depuis longtemps, et depuis longtemps provinces autonomes avaient fait l'apprentissage de leur indépendance: un code civil avait été promulgué en Serbie, dès le 24 mars 1844, un code de commerce, le 26 janvier 1860, un code pénal le 20 mars de la même année, un code sur les sociétés et les faillites le 17 mars 1861, un code de procédure

civile, et un code d'instruction criminelle en 1865 ; la Roumanie avait elle aussi sa législation en rapport avec les législations européennes, et dans ces conditions, l'Europe avait fermé les yeux et tout en réservant le principe, n*en avait plus exigé des expressions journalières.

La situation de la Bulgarie n'était pas la même : venue plus tard à la liberté, ayant donné des exemples de violence dans ses mœurs, elle devait subir un stage qui aujourd'hui encore n'est pas terminé. Du moins les diverses nations européennes dans l'exercice de leurs droits en Bulgarie ont-elles, selon les cas et aussi selon les époques et les relations plus ou moins bonnes qu'elles avaient avec la principauté, mis plus ou moins de ménagements dans leurs procédés et dans leurs façons d'agir : TAutriche qui n'a jamais eu pour la Bulgarie qu'une médiocre sympathie et qui, parmi ses innombrables races, la race hongroise ennemie née de la race bulgare, n'a cessé d'avoir à Sofia, une attitude violente sinon provocatrice au moins très énergique ; elle a conservé toutes ses immunités dans le fond, comme dans la forme et exige de ses agents une fermeté véritable dans le libre jeu de ses droits. Ajoutons que toutefois une détente semble se produire, que les rapports se font plus fréquents entre Vienne et Sofia et que M. Daneff, alors président du conseil de la principauté, dans un discours qui remonte à la fin de

1001 et sur lequel nous reviendrons plus loin, se félicitait de ce changement politique. — Il en est résulté de la part des agents diplomatiques autrichiens une certaine modération, une moindre arrogance, qui jusque-là, — nous le verrons tout à l'heure — avait laissé une blessure saignante au cœur des patriotes bulgares.

La Russie elle, a eu des alternatives successives, d'intimité fraternelle et de refroidissement hostile avec la Bulgarie. Alexandre de Battemberg, le premier prince qui ait régné à Sofia, était le parent et l'allié de la Cour de Pétersbourg; — jusqu'à la venue de la révolution rouméliote Tinfluence russophile la plus absolue ne cessa de lui dicter toutes ses décisions^ le choix de ses ministres et les tendances de sa politique. — Des froissements dlntérèt l'arrivée au ministère de M. Raraveloff, la révolution rouméliote furent les causes d'un premier conflit, bientôt envenimé encore entre la Bulgarie et la Russie par l'abdication du prince Alexandre et l'élection du prince Ferdinand de Saxe-Gobourg, que le czar ne voulut point reconnaître comme souverain.

La régence de M. Stambouloff qui avait précédé cette crise, son choix comme chef du nouveau cabinet, son attitude violemment hostile à la Russie, les manifestations hostiles que lui dictèrent ses sentiments semblèrent rendre la rupture définitive et l'on put croire un instant que la Bulgarie, perdant le souvenir des S3rvices rendus par la Russie, ne

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reviendrait jamais aux jeunes traditions qui avaient présidé à sa naissance. Toutefois la chute bruyante de Stambouloff, les tragiques incidents qui précédèrent et suivirent sa mort, le ministère Stoïloff, préparèrent une réconciliation que la majorité du peuple bulgare désirait et appelait de tous ses vœux.

Un événement soudain, que nul n'attendait et qui émut l'opinion fut la cause officielle de ce rapprochement annoncé par les modifications dont nous venons de parler : le prince Ferdinand était catholique, sa femme l'était-elle aussi et la différence de religion existant entre le peuple bulgare-grec orthodoxe dans sa presq d'unanimité, et son souverain avait excité souvent des froissements à peine dissimulés et des mécontentements faciles à exploiter contre le prince Ferdinand. Ce fut avec une grande joie patriotique et nationale que la Bulgarie apprit en février 1896 que le prince Boris, héritier du trône serait baptisé dans la religion grecque malgré les préjugés de la famille du souverain, qui l'avait, diton, détourné d'une telle résolution dictée cependant par une habileté délicate destinée à lui ramener tous les concours hésitants et toutes les fidélités suspectes. — « J'ai, fidèle au serment donné à mon peuple bien-aimé, déclarait le prince dans un manifeste, résolu de ma propre initiative de franchir tous les obstacles et d'offrir sur l'autel de la patrie le plus immense et le plus lourd des sacrifices. J'annonce

donc à tous les Bulgares que le 2/14 février de Fannée courante^ fête de la Purification la saiiite confirmation sera conférée à l'héritier du trône, Boris, prince de Trnovo, d*après le rite de Téglise nationale orthodoxe. »

L'enthousiasme populaire qui accueillit cette nouvelle devait redoubler encore lorsqu'on apprit que le tzar serait le parrain du jeune prince et qu'il serait représenté à cette cérémonie par son envoyé spécial le comte Koutousow : la Bulgarie voyait avec allégresse ce double résultat : un gage sérieux donné à la stabilité du trône, et le retour à l'ancienne politique conforme aux intérêts et conforme à la reconnaissance. Si nous avons rappelé cet épisode qui marquera une date dans l'histoire de la Bulgarie c'est que la cordialité la plus grande, à peine troublée pour quelques rares nuages vite dissipés, n'a cessé depuis lors de régner entre le gouvernement de la principauté et la Russie, et les façons dont les capitulations sont observées par les agents consulaires russes à Sofia a subi le contre coup naturel soit de l'intimité des premières et des dernières années, soit de la froideur de la période intermédiaire qui n'existe plus et que la reconnaissance par la Russie du prince Ferdinand comme souverain de la Bulgarie, chose qu'elle n'avait pas encore consentie à foire, a achevé d'effacer.

La France tout en ne se départissant pas d'ime

absolue courtoisie et sans jamais créer de difficultés au gouvernement princier, a toujours conservé dans son attitude une fermeté digne, n'excluant pourtant pas une absolue cordialité ; nous verrons qu'elle a su défendre à l'occasion le privilège de ses nationaux qui sont ceux de toute l'Europe et qu'elle n'a reculé, ni devant les conséquences de cette attitude qu'elle avait cru devoir prendre, ni devant les responsabilités qui lui incombaient.

L'Italie, suivant l'exemple de l'Autriche son alliée a souvent fait preuve soit d une mauvaise volonté hautaine^ soit de procédés inutiles ou blessants pour rhonneur national bulgare. L'Angleterre et l'Allemagne enfin sans rien retrancher du programme commun à toutes les grandes puissances, ont su éviter le plus souvent des complications trop faciles à naître, en se tenant sur une réserve adroite, en admettant des tempéraments aux usages et en ménageant les susceptibilités et les questions irritantes, dans la mesure toutefois où l'intérêt de leurs nationaux n'était point en jeu.

C'est surtout au point de vue des droits de douane, et nous avons vu dans le précédent chapitre quelle est en pays turc la situation des étrangers à cet égard, que les capitulations pèsent le plus lourdement au peuple bulgare : le régime financier du pays en est gravement compromis ; des facilités de fraude, de contrebande sont en quelque sorte recon-

nues aux nationaux européens qui ne laissent pas que d'en profiter. « La Bulgarie^ état chrétien^ dit M. Drandar dans son ouvrage : Les événements politiques en Bulgarie^ depuis 1876 jusqu'à nos jours, fut obligée de conserver les soi-disant capitulations qui permettent aux sujets étrangers de jouir de tous les droits des citoyens bulgares sans être soumis ni à l'auto-* rite des lois, ni à la juridiction des tribunaux de la Bulgarie. Chaque sujet étranger est encore autorisé à faire le commerce qui lui platt sans payer un centime au Trésor public. »

En réalité, il y a de l'exagération dans ces paroles. Néanmoins, les Russes d'abord, les Autrichiens ensuite, favorisés par une telle situation, n'ont pas tardé à prendre au point de vue commercial et industriel et au détriment des sujets bulgares une importance particulière dans la principauté. Au lendemain de la chute d'Alexandre-de-Battemberg, de la brouille qui semblait définitive avec la Russie, StamboulofT alors régent et dictateur, se rapprocha de TAutriche et de l'Angleterre, et trouva dans ces deux pays des encouragements officiels à sa politi-^ que et des secours pécuniaires importants. Un essor considérable de l'activité autrichienne en résulta dans la principauté. M. Drandar dans le même livre que plus haut, s'exprime de la sorte sur ce double mouvement économique et politique.

« Le but de l'Autriche, c'est de recommencer en

Bulgarie les intrigues qui lui ont si bien réussi en Serbie. Elle veut d'abord discréditer à force d'anarchie gouvernemeutale, la Constitution démocratique et faire remettre le pouvoir à une aristocratie de cour plus facile à séduire et à acheter. Plus tard elle prêtera de l'argent au gouvernement et se fera donner hypothèque sur les beaux revenus du pays, afin d'avoir ministres et finances à sa discrétion. De cette façon, elle sera en situation d'exiger les traités de commerce qui permettront aux marchands et aux producteurs autrichiens de tuer par la concurrence^ le commerce, l'agriculture, les industries qui voudraient se fonder. »

Ces paroles prophétiques ne se sont pas réalisées à la lettre, mais il est certain que le chiffre des affaires fait par l'Autriche en Bulgarie, le développement de son influence, la création de maisons importantes de crédit permettant de soutenir les initiatives privées, tout cela, a trouvé dans les capitulations permettant un libre échange presqu'absolu entre l'Autriche et la Bulgarie, un stimulant vraiment décisif et dont on ne saurait contester rimportance. Ajoutons que cet effort, qui semble se ralentir depuis la chute du ministère Stambouloff, et le rapprochement de la Russie et de la Bulgarie, avait été dirigé surtout contre la prééminence moscovite, longtemps victorieuse sans contrôle à Sofia, et qu'une ligue magyare, présidée par le comte

Zichy, avait pour seule mission d'extirper du sol bulgare Tinfluence russe : « Le comte, dit M, Drandar, devait plus tard se convaincre lui-même que son entreprise était vaine, et que la haine des Russes ne pouvait jamais descendre bien avant dans le cœur d'hommes qui ont été endormis dans leurs berceaux^ au chant de chansons russes^ de ces chansons que nos mères ont chantées sur notre sommeil d'enfant et que nos femmes répètent encore au-dessus <lu berceau de nos fils. »

Cet état de choses n'a cessé depuis cette époque de donner lieu à des manifestations qui ne laissent aucun doute sur le sens véritable qu'on doit leur attribuer. Dans une interview accordé par le docteur Daneff, ministre des affaires étrangères à Sofia, à M. André Levai, rédacteur en chef de la Revue d*Orient, en octobre 1801, l'homme d'état bulgare s'exprimait en ces termes : « II est tout naturel que nous inclinions du côté de la Russie, du côté de Ja grande puissance à qui nous devons notre indépendance, et qui nous a rendu de nombreux et importants services que nous ne pouvons oublier. Il serait même triste qu'il n'en fût pas ainsi, car la Bulgarie ferait montre d'une rare ingratitude.

« On a beaucoup parlé à tort et à travers de la visite que nous ont rendue le grand duc Alexis et l'escadre russe de la mer Noire l'été dernier. Gela n'a été qu'un acte de courtoisie, non une manifesta-

tion politique. La flotte russe croisait dans la mer Noire et tout naturellement fit escale à Varna et à Burgas. On s'est demandé pourquoi le grand-duc vint en Bulgarie avant d'aller en Roumanie, ce qui aurait été sa route directe, et pourquoi il alla ensuite à Constantinople. Voici la vérité : Le prince Ferdinand était sur le point de partir pour l'étranger et pria le grand-duc de venir un peu plus tôt ; c'est pourquoi son Altesse Impériale vint à Varna avant d'aller à Constanza ; quant au toast porté par l'amiral russe HildebrÀhd à la fraternité des armées russo-bulgares, il ne faut pas oublier que la jeune armée de la principauté a été formée par des officiers russes et qu'il y a un grand nombre d'officiers qui ont reçu leur instruction militaire en Russie et qui ont pris part à la guerre de 1877-1878. On voit donc que la fraternité des armées existe réellement. « En ce qui concerne l'Aulrichs-Hongrie je suis heureux dédire que, depuis que le ministère actuel est entré en fonctions, nous n'avons eu à nous plaindre ni au point de vue politique, ni au point de vu ^ économique. Il y a quelques jours, en revenant de Paris, je me suis arrêté à Vienne, et là j'ai fait la connaissance du comté Goluchowski qui m'a reçu de la façon la plus courtoise et la plus aimable.

« C'est surtout aux capitulations que l'on doit que de petits incidents relatifs aux intérêts de simples particuliers donnent lieu quelquefois à un échange

de viies amicales. Toutefois, les cabinets de Vienne el de Sofia sont d'accord en ce qui concerne l'opportunité qu'il y aurait d'abroger ce régime, ce qui ne saurait subsister plus longtemps en Bulgarie. J'espère que cette question sera tranchée de la manière la plus satisfaisante dans le projet de convention consulaire qui se prépare entre les deux Etats.

«J'ai entendu dire qu'aucun état vassal de l'empire ottoman ne pourrait être débarrassé des capitulations avant d'obtenir son indépendance complète. Ceci est inexact. En dehors de la Bosnie, l'Herzégovine et l'île de Chypre où ces capitulations n'existent plus de fait, il y a aussi la Roumanie qui s'est émancipée de ce régime aux termes des conventions passées avec la Russie en 1869 et avec l'Autriche en 1873. Je crois savoir que la Russie n'élèverait aucune objection. »

Avant d'aller plus loin, remarquons tout de suite que M. Daneff commettait une erreur sans doute volontaire sur ce fait que la Roumanie était encore vassale de l'empire ottoman et que la situation pri- . vilégiée de la Bosnie, de l'Herzégovine et de l'île de Chypre avait pour raison que les deux premières de ces trois provinces étaient occupées par l'Autriche- Hongrie et la dernière par l'Angleterre.

Notons aussi que la sympathie pour la Russie apparaît à chaque ligne et que nous sommes loin de

l'époque où Stambouloff résumait toute sa politique dans la haine de cette même Russie. Enfin, de cette déclaration ressort le sentiment très net que les capitulations représentent la grande affaire pour la principauté.

€ Le D' Daneff déclarait ensuite, continue M. Levai, que l'emprunt bulgare de 120 millions de francs, placé ces temps derniers en France rendrait encore plus étroits les liens d'amitié qui avaient toujours existé entre ce pays et la Bulgarie. Son Excellence s'est dit un grand admirateur de la civilisation française et un partisan sincère de l'expansion française en Orient. Le ministre fait d'ailleurs, ajoutait-il, tous ses efforts pour activer les relations commerciales des deux pays. Des pourparlers sont engagés depuis quelque temps au sujet de l'établissement d'un service de navigation entre Varna, Burgas et les ports de la France. Ces pourparlers se poursuivent de façon satisfaisante. Le service en question aurait une grande utilité pour les exportations des céréales bulgares.

« La Bulgarie est seulement désireuse d'améliorer ses relations commerciales avec l'Angleterre, pays qui reçoit déjà des quantités considérables de produits bulgares et qui exporte sur la principauté des marchandises de fabrication anglaise. Le commerce allemand avec la Bulgarie fait des progrès rapides aux dépens du commerce de T Autriche-Hongrie.

«Selon le D' Daneff, les relations de la principauté

avec ses deux voisines du Nord : la Serbie et la Roumanie étaient des plus satisfaisantes. Enfin le ministre faisait les déclarations suivantes au sujet de la Macédoine, pays qu'il qualifiait de casse tète oriental : « Ce n'est ni la Serbie, ni la Bulgarie, ni la Grèce qui résoudront le * problème macédonien hérissé de difficultés effroyables. Il serait d'ailleurs puéril de supposer que la principauté cherche à soutenir cette question-là. Â mon avis, l'action tant individuelle que collective des petits états des Balkans devrait se borner à la tentative d'obtenir la mise en vigueur de l'article 23 du traité de Berlin sans contrôle .des grandes puissances. Dès qu'on aura accompli cette tâche Tesprit populaire se calmera et la tranquillité de la Bulgarie cessera d'être troublée par l'immigration des Macédoniens que la misère pousse aux pires excès. J'estime quant à moi que c'est la Turquie qui profitera surtout de cet arrangement, puisque

ce sera la Turquie qui aura rétabli l'ordre et la tranquillité dans ses provinces européennes. »

Nous verrons dans la conclusion de cette étude comment la question macédonienne, ce casse-tête oriental comme le disait très justement M. Danef, et la façon sanglante dont elle a essayé de se résoudre, sans d'ailleurs y parvenir, a pu avoir son influence sur ces capitulations. Tenons-nous en à celles-ci, à l'état d'esprit des Bulgares vis-à-vis d'elles et à la situation diplomatique extérieure que reflétaient ces

intéressantes déclarations du ministre des Affaires étrangères de la principauté. A cet égard d'ailleurs, et à la même époque, dans un discours prononcé devant le parlement bulgare, cet homme d'état faisait des réflexions analogues.

Il y a eu dans Thistoire bulgare deux courants qui se sont traduits par deux politiques séparées par un événement culminant : la chute de Stamboulof.

De ces deux courants Tun est russophile^ l'autre russophobe; l'un est conforme aux traditions, à l'origine, à Thistoire de la principauté ; il est profondément ancré dans Tâme du peuple, il est conforme également à la sentimentalité, aux souvenirs de la délivrance nationale succédant aux épreuves et évoquant la Russie libératrice et le tzar sauveur. L'autre est superficiel, il est Tœuvre d'un seul homme d état, par certain côté remarquable, par d'autres néfaste'; ce même Stambouloff. Il faut noter un autre fait qui a son intérêt parce qu'on le retrouve chez tous les peuples des Balkans : quand l'élément russe perd du terrain c'est au profit de l'élément autrichien et réciproquement. Chez ces peuples jeunes des Balkans on trouve dans la politique intérieure, l'ombre tutélaire des deux grandes puissances qui ont été pour l'empire ottoman les grands adversaires, et comme conséquence, pour les nationalités esclaves, les deux grands patrons. Cette double influence ne va pas sans jalousies, sans heurts et sans froissements.

En dehors de la Russie et de FAutriche, les autres états européens ont sans doute leur place au soleil, mais ils ne jouent pas le rôle que les chancelleries de Vienne ou de Pétersbourg ont à Belgrade ou à Sofia. A Belgrade, c'est l'Autriche qui parle et agit pour donner ses conseils^ son éducation militaire, et jusqu'à sa langue que la majorité des Serbes parle concurremment avec la langue nationale. Tout à Sofia semblait devoir être subordonné à la Russie : les Bulgares sont Slaves, la religion est la même qu'en Russie, c'est àSan-Stefano que s'ébaucha l'idée de la grande Bulgarie demeurée si chère aux patriotes bulgares ; le premier souverain qui régna à Sofia, Alexandre de Battenberg était parent aux Romanofl. Nous avons parlé des difficultés qui amenèrent entre la Russie libératrice et la Bulgarie ingrate ou du moins oublieuse, confiée à la poigne de Stambouloff et à la direction ondoyante du prince Ferdinand un refroidissement suivi d'une hostilité qui en arriva à la rupture. Nous avons indiqué qu'à cette rupture avait succédé un rapprochement accueilli par l'enthousiasme de tout un peuple.

Toute l'histoire des capitulations réside dans cette double évolution.

Les agents russes ou autrichiens appliquèrent à l'occasion leurs droits plus ou moins sévèrement suivant les rapports momentanés de leurs gouvernements avec la principauté. Lorqu'Alexandre de Bat-

tenbepg devançait les désirs de la Russie, TAutriche se montrait soupçonneuse et hautaine et réclamait l'application stricte, sévère et parfois brutale des capitulations. Elle y mettait parfois de la violence et même des éclats. Ce fut au tour de la Russie d'être méticuleuse à l'excès lorsque l'Autriche devint le point d'appui de toute lapolitiqae de StamboulofT. Lors de la nouvelle entente russo-bulgare cet étrange jeu de bascule eut un nouvel épisode : l'Autriche formula des exigences et traduisit sa mauvaise humeur par des rigueurs inusitées jusqu'au jour où, ayant compris, qu'elle ne pourrait faire oublier les services rendus par la Russie, elle vint à composition et se radoucit.

Depuis cette époque, les capitulations semblèrent devoir être appelées à une prompte disparition sinon en droit, du moins en fait : à cet égard les paroles de M. Danef que nous reproduisons plus haut étaient significatives. Mais la question irritante de le Macédoine, les excès sanglants dont cette province fut le théâtre, du fait des bandes bulgares, rendit l'Europe circonspecte et moins prompte à se dessaisir de ses privilèges. Nous y reviendrons.

Contentons-nous de remarquer une fois pour toute que dans l'histoire journalière et fastidieuse de ces capitulations en Bulgarie depuis le congrès de Berlin, les facteurs politiques ont changé sans cesse. Ce fut la Russie d'abord, puis l'Autriche et T Angleterre,

puis de nouveaa la Russie qui firent preuve de modération, selon rintérêt de Theure présente. Entrer dans les détails, relater les échanges de vue innombrables, les mille faits insignifiants de procédure, comporteraient de trop longs développements dont l'inutilité le disputerait à la monotonie désespérante.

Un seul conflit retiendra notre attention, dans la seconde partie de cet ouvrage : il est peut-être, entre tous, le plus symptomatique, le plus fécond par ses conséquences, celui qui à le plus ému l'opinion ; il nous intéresse particulièrement nous autres Français puisqu'il a été causé par un de nos compatriotes et que c'est le gouvernement français qui l'a résolu.

Nous voulons parler de l'affaire Ghadourne qui troubla un instant la quiétude de la diplomatie et eut son retentissement jusqu'à la Chambre des députés, à Paris, ou un ministre dont le talent le dispute à l'habilité, posa du haut d'une tribune retentissante le problème des capitulations dont il devait affirmer Texistence menacée par la politique cauteleuse du dictateur Stambouloff.

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