‹ Les capitulations; étude d'histoire militaire sur la responsabilité du commandementChapitre 24 sur 116 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES BOUCHES IXmLES

Montlac à Sienne. — Les places espagnoles en ISIO et 1813. — Impossibilité de faire sortir les bouches inutiles une fois le siège commencé. — La Confédération suisse en idîO. — M. de Werder à Strasbourg. — Le général von Treskow à Belfort. — Renvoi des bouches inutiles avant rinvestissement. Campoverde à Tarragone. Rey à Saint-Sebastien. Davout à Hambourg. — Prescriptions des règlements actuels. — Les bombardements : Mé> zières en 1870. Le château de Lerida en idio. — Places cédant aux menaces : Valence en i5iâ. — Les assauts : Lubeck en 1806, Tarragone, Badajoz en isiâ. Récits anglais. Saint-Sébastien en 1813.

— Pillages systématiques. — Les soldats aurais. — Prise de Lucknowen 1857. — Brescia en 1511 et en 1849. Bayard etHaynau*

— Mesures à prendre pour la partie pauvre de la population.

A la question capitale des subsistances se rat- • tache le renvoi des bouches inutiles, c'est-à-dire des personnes quij ne pouvant aider, soit en se battant, soit en travaillant à la défense de la place, contribuent à diminuer la durée de la résistance en augmentant la consommation des approvisionnements. Aux époques moins civilisées que la nôtre, cette opération était aussi simple que cruelle ; on peut en juger par ce récit, que nous a laissé Montluc, du renvoi des bouches inutiles de la ville de Sienne, assiégée par les Espagnols :

« Je créai six commissaires pour faire la des-

« cription des bouches inutiles , et après bailler ce « rôle à un chevalier de Saint- Jean de Malte, ac- « compagne de 25 ou 30 soldats, pour les mettre « dehors... Je vous dis que le rôle des bouches « inutiles se monta 4,400 ou plus, que de toutes « les pitiés et désolations que j'ai vues, je n'en vis « jamais une pareille ni n'en verrai à l'avenir , à « mon avis ; et par trois fois , cette désolation et « pleurs dura. Ces pauvres gens s'en allaient à tra- « vers les ennemis, lesquels les rechassaient vers la « cité, et tout le camp demeurait nuit et jour en « armes à cet eflfet, car ils nous les rejetaient jus- « qu'au pied des murailles, afin que nous les re- « mettions dedans, pour plus tôt manger le peu de « pain qui nous restait et voir si la cité se voudrait « révolter, mais cela n'y fit rien et dura huit jours. « Ils ne mangeaient que des herbes, et il en mourut « plus de la moitié, car les ennemis les tuaient, et « peu s'en sauva. Il y avait un grand nombre de « filles et belles femmes; celles-là avaient passage, « car la nuit les Espagnols en retiraient quelques- « unes de celles-là pour leur provision, mais sans « que le marquis le sût, car il leur allait de la vie ; « et quelques hommes forts et vigoureux passaient « et échappaient la nuit ; mais tout cela ne venait « pas à la quarte-part, car le demeurant mourut. « Ce sont les lois de la guerre ; il faut être cruel « bien souvent pour venir à bout de son ennemi ;

OAPITUL. 6

« Dieu doit être bien miséricordieux en notro ea^" « droit, qui faisons tant de maux. »

Nous n'en sommes plus là, mais sous le premier Empire, les garnisons françaises défendant les places de TEspagne, ont quelquefois essayé non pas de faire sortir, mais de laisser sortir les femmes et les enfants ; leurs compatriotes et les Anglais qui assiégeaient ces places, les ont impitoyablement repoussés et forcés de rentrer. Quelquefois, au contraire, dans le cas où les Français furent les assiégeants, ils ne s'opposèrent pas à la sortie des habitants paisibles. Lorsqu'on 1811, Soult assiégeait cette ville de Badajoz qui devait subir tant de pénibles traverses, la bataille de la Gevora débloqua un instant la place ; un grand nombre d'habitants en profitèrent pour s'éloigner; on ne fit rien pour les en empêcher. A Malte, en 1801, Vaubois voulut faire sortir les femmes, les enfants et les vieillards; mais les assaillants les repoussèrent brutalement, et Vaubois, touché de leur situation, les laissa rentrer . dans la ville.

Aujourd'hui, il n'est pas admis dans le droit des nations civilisées qu'en pays étranger on expulse les habitants d'une ville assiégée : à plus forte raison, ne le fait-on pas dans son propre pays. Quant à les laisser sortir d'accord avec l'assiégeant, cela semble difficile. D'une part, les règlements et les usages interdisent au gouverneur d'une place d*a-

il- LES PLACES FORTES. 83

-*/ivoirr" avec rennemi d'autres communications que celles qui sont absolument indispensables; en outre, il peut y avoir de graves inconvénients à autoriser une mesure dont pourraient profiter certaines gens, pour porter au dehors des renseignements utiles à l'ennemi. D'autre part, l'assiégeant sait qu'en diminuant le nombre des bouches à nourrir dans la place, il augmente la durée de la résistance, et il est peu probable qu'il se laisse toucher par les souflfrances de la population. La guerre n'est point une affaire de sentiment ; la guerre de sièges est particulièrement cruelle.

Pendant la dernière guerre, cependant, des sociétés suisses obtinrent du général Werder de laisser sortir de Strasbourg, le 11 septembre, environ 2,000 personnes, femmes, enfants et vieillards, qui furent ainsi soustraites aux horreurs du bombardement. A Belfort, des tentatives furent faites pour obtenir le même résultat. Le président de la Confédération suisse avait écrit au colonel Denfert pour le prier d'autoriser la sortie des femmes, des enfants et des vieillards. Le colonel lui répondit qu'il autorisait en eflfet à sortir les personnes qui, sans inconvénient, pourraient quitter la place, si l'assiégeant consentait à un armistice pour les laisser passer. Le général von Treskow, qui commandait l'armée assiégeante, ne répondit pas à la lettre qui lui fut écrite à ce sujet et le colonel

Denfert resta sourd aux sollicitations qui lui furent adressées par le préfet et par le maire pour le prier de faire une démarche auprès de F ennemi. Plus tard, des prisonniers ayant été tués et blessés par un obus tombé sur la prison dans laquelle ils étaient renfermés, les officiers allemands protestèrent contre la situation qui leur était faite par le gouverneur. Celui-ci leur répondit que, si le général ennemi voulait consentir à laisser partir les personnes inofFensives, comme le demandait le président du Conseil fédéral, il était prêt à mettre les prisonniers en liberté, et il transmit la demande adressée en conséquence par ces officiers, au général von Treskow^ qui leur répondit militairement: « 11 m'est impossible de donner suite à votre de- « mande. Il dépendait de vous de vous rendre pri- « sonniers ou non. Ayant pris le premier parti, vous « devez aussi en supporter les conséquences *. »

Puisqu^l y a tant de difficultés et d^nconvénients à faire sortir les bouches inutiles après Tinvestissement de la place, il est bon d' employer tous les moyens possibles pour s'en débarrasser avant que la place soit investie. A Tarragone, en 1811, le

1. Le colonel Denfert se garda bien de transmctiro au général von Troskow la lettre même des officiers allemands, ce qui eût établi entre Tassiégeant et les prisonniers renfermés dans la place une communication sévèrement et justement interdite par les règlements; il no transmit de cette lettre qu'une copie modifiée.

S. Oussieuz, le Siège de Belfort.

général Campoverde , qui commandait Tannée espagnole, mit dehors tous les habitants qui ne pouvaient donner aide à la garnison et organisa militairement, en un corps de 4,000 hommes, ceux qui restèrent dans la ville. A Saint-Sébastien, en 1813, le général Rey se refusa à laisser séjourner dans la ville les familles espagnoles alliées au parti du roi Joseph, qui s'y étaient réfugiées après la bataille de Vitoria. Il ne pouvait d'ailleurs, s'attendant d'un moment à l'autre à être attaqué, distraire un seul homme de la garnison pour escorter ces familles, qui cependant risquaient d'être fort maltraitées si elles tombaient aux mains de leurs compatriotes. Elles partirent, escortées par cent gardes du corps de Joseph, blessés et malades, et elles eurent la chance d'arriver sans encombre à Bayonne. Nous avons vu qu'à la même époque, le gouverneur de Pampelune put, avant le blocus, faire sortir un certain nombre d'habitants. A Hambourg, en 1813, au moment où la place allait être bloquée, le maréchal Davout invita tous les habitants à se pourvoir de vivres et les prévint que toute famille dépourvue de moyens de subsistance serait inexorablement renvoyée de la ville. Le moment venu, 20,000 habitants, sur 80,000, furent renvoyés dans la ville d'Altona.

Les nouveaux règlements prescrivent au gouverneur d'une place d'éloigner sa propre famille ainsi que celles des commandants de troupe et chefs

de service de la garnison , aussitôt que Tétat de siège est déclaré. Le but de cette prescription est facile à comprendre. On a voulu, à la fois, montrer que le gouverneur et les commandants de troupe, dans une place assiégée , ne doivent plus avoir d^autre famille que la garnison de cette place et leurs troupes, les empêcher d^être les témoins journaliers et intimes de souflfrances qui pourraient amollir leur courage, et les préserver de la tentation de sacrifier leur devoir au salut des leurs.

Le gouverneur est armé des pouvoirs nécessaires pour faire sortir les bouches inutiles, mais il doit se conformer, pour prendre cette mesure, aux prescriptions du ministre ou du commandant en chef de Tarmée dont il dépend. Il y a là, outre les nécessités de la défense, une question d^humanité. Nous avons vu plus haut, par les exemples de Verdun en 1792, de Valenciennes en 1793, de Laon et de Soissons en 1870, que les démarches des autorités civiles et les démonstrations des habitants pouvaient, dans certains cas, paralyser les efi'orts et la bonne volonté de la garnison. D'un autre côté, les maux de la guerre sont assez grands pour qu'on ne doive pas s'efforcer d'en garantir les faibles, ceux dont le concours est inefficace et qui sont exposés à périr oa à souffrir, sans que leur mort ou leurs souffrances puissent aider au salut du pays. L'histoire du passé, aussi bien que celle de nos

dernières guerres, nous fournirait plus d'un exemple de bombardement ayant causé la mort de victimes innocentes; et il ne faudrait pas remonter bien haut pour avoir à retracer les scènes d'horreur qui ont presque toujours accompagné les assauts. Il est inutile de revenir sur les bombardements de Lille en 1792, de Valenciennes en 1793, de Strasbourg, de Bitche, de Phalsbourg, de Toul, de Verdun en 1870. Celui de Mézières a été, proportions gardées, un des plus terribles ; la ville entière fut incendiée; 60 habitants furent tués, sur une population de 4,000 âmes. A ce compte, Paris eût compté 30,000 morts dans sa population civile.

ALerida, en 1810, le gouverneur espagnol n'avait pas pris ses mesures pour évacuer à temps la ville, prise d'assaut par les Français, et se réfugier dans le château avec la garnison. Lorsque, le 13 juin, la place fut emportée d'assaut, une foule d'autant plus affolée qu'au début du siège elle avait vociféré contre les Français et proclamé la défense à outrance, suivit les troupes, en se mêlant presque aux soldats, poussés de maison en maison par les assaillants. Une partie pénétra même dans le château ; le gouverneur effrayé fit lever le pont-levis ; tout le reste demeura entassé dans les fossés et dans les chemins couverts. Les femmes, les enfants, les vieillards, qui n'avaient pas pu gagner le château, se réfugièrent dans les églises. Suchet mit dea

gardes pour les y protéger. « Lorsque, le 24, au matin, « le bombardement du château commença, chaque « bombe qui tombait dans les groupes de combattants « et de non-combattants y portait la terreur et la « destruction. Tous les efforts du gouverneur et des « militaires furent enchaînés par la présence de « cette masse d^ habitants et de paysans sans armes, « qui, de la fureur populaire, tombaient tout à coup « dans le découragement et la crainte de la mort. « Il ne resta plus à la garnison qu'à arborer le dra- « peau blanc ^ » A Valence, en 1812, une menace de bombardement suffit pour déterminer le général Blake à capituler avec 18,000 hommes, cédant ainsi au vœu hautement exprimé par la population, qui voulait éviter la destruction complète de cette riche cité.

Les prises d'assaut ont été rares de nos jours; à peine pourrait-on citer celle de Constantine. Nos généraux y prirent toutes les mesures nécessaires pour protéger la population ; nos soldats eux-même& furent saisis de pitié, en voyant les habitants qui fuyaient et cherchaient, pour se soustraire aux violences des vainqueurs, à se précipiter dans les ravins, où un grand nombre avaient déjà trouvé la mort. Mais toutes les armées ne se comportent pas ainsi , et quelquefois, d'ailleurs, les efforts des chefs

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