‹ Les capitulations; étude d'histoire militaire sur la responsabilité du commandementChapitre 31 sur 116 · LES DÉFENSES TRIOMPHANTES · texte numérisé non relu

LES DÉFENSES TRIOMPHANTES

Quatre catégories de défenses au point de vue du dénouement. Défenses triomphantes. Défenses glorieuses. Défenses critiquées ou blâmées. Défenses châtiées. — Mézières et le chevalier Bayard.

— Metz et le duc do Guise. — Montai à Charleroi. — Supériorité de l'attaque sur la défense. Vauban. La défense doit imiter les procédés de l'attaque. — Saint-Jean -d'Acre. — Djezzar-Pacha et Phelyppeaux. — Les contre-approches. — Badajoz en isil. Le commandant Lamarre. — Encore la défense de Burgos et le général Dubreton. — Davout à Hambourg. La place n'est rendue qu*à Louis XVIIL La justice envers Davout. — Caruot à Anvers.

— Silistrie en 1864. Moussa-Pacha. — Sébaslopol doit ôtre citée parmi les places qui n*ont pas été prises. — Proportions colossales du siège de Sébastopol. Avantages de la défense. Difficultés de l'attaque. Défaut d'unité dans le commandement. — Les héros de la défense : Kornilof, Nachinef, Kroulef, Totleben. Fortifications improvisées. — Le Mamelon-Vert, les ouvrages Blancs, la Quarantaine, le cimetière. Combats des 22 mai, 7 juin, 18 juin. Assaut du 8 septembre. Honneurs rendus en Russie aux défenseurs de Sébaslopol. — La résidence de Lucknow en 1857.

Après avoir étudié les divers éléments qui sont de nature à influer sur le degré de résistance d^une place et qui, en dehors de la valeur de la place ellemême, doivent être pris en considération pour juger la conduite d*un gouverneur, il resterait à passer en revue T histoire des défenses les plus remarquables en bien ou en mal. Les citer toutes serait aussi long que fastidieux. Pour s*en faire une idée, il

suffira de savoir que, seulement dans la période de 1688 à 1713, marquée par deux grandes guerres, celle de la triple alliance et celle de la succession d'Espagne, il y eut 155 places perdues par capitulation et 10 autres prises d'assaut. Dans la guerre d'Espagne, de 1808 à 1813, les Français seuls ont assiégé 33 places. Il faut donc se borner à étudier les défenses qui paraissent présenter un ca-^ ractère particulièrement intéressant ou instructif et dont plusieurs, du reste, ont déjà été rappelées plus haut.

On peut les classer en quatre catégories distinctes : 1** les' places qui, par une belle défense, ont repoussé l'ennemi ou donné à une armée de secours le temps de les délivrer 5 2° les places qui, malgré une belle défense et faute d'être secourues, ont été prises d'assaut et ont capitulé ; 3** les places dont la défense passe pour avoir laissé à désirer ; 4° les places dont la mauvaise défense a donné lieu à des poursuites contre leurs gouverneurs ou commandants.

La première catégorie est naturellement la moins nombreuse, car il y a longtemps que l'on a dit : ville assiégée, ville prise. Certaines villes honorent encore cependant la mémoire des hommes dont la bravoure et l'habileté les ont préservées du malheur de tomber au pouvoir de l'ennemi.

A Mézières, il y a peu d'années encore, et peutêtre l'usage en a-t-il été continué, on célébrait avec

pompe Tanniversaire de la délivrance de la ville par Bayard, en 1521. Il n'y avait pas, au temps dont je parle, de fête publique sans cérémonie religieuse. On exhibait une vieille bannière, que les pompiers escortaient jusqu'à T église, où un prêtre prononçait T éloge du Loyal serviteur. De la chaire, le prêtre pouvait apercevoir un boulet prussien, logé depuis 1815 dans la voûte du monument et qui est tombé sans doute avec la voûte elle-même sous les obus de 1870. Mézières n'avait plus, en Vannée terrible, un Bayard pour la défendre ; mais les soldats allemands qui la bombardaient ne se seraient pas laissé prendre au stratagème naïf qui trompa leurs ancêtres*.

A Metz, avant 1870, on ne prononçait pas Toraison funèbre du duc de Guise qui, d'octobre 1552 à janvier 1553 , défendit victorieusement la ville contre Charles-Quint en personne, mais son nom et son image se voyaient partout. Un beau vitrail du peintre Maréchal, représentant l'illustre Balafré, décorait l'escalier de l'Hôtel de Ville. Je ne pense pas que, depuis 1870, le conseil municipal de Metz ait remplacé le portrait du duc de Guise par celui de Bazaine.

1. On sait que Bayard écrivit au duc Robert de la Marck une lettre dans laquelle il racontait qu'une armée de 12,000 hommes arrivait à son secours; il eut soin de faire prendre le porteur do cotte lettre par les assiégeants, qui s'empressèrent de décamper.

Sous Louis XIV, la place de Charleroi, brusquement investie, en 1673, par le prince d'Orange, trouva ce que Metz n'a pas trouvé en 1870 : un homme. Montai, le gouverneur, était absent pour le service du roi. A la nouvelle de Tinvestissement, il prit avec lui cent cavaliers d'élite des plus braves et des mieux montés ; il arriva le 19 décembre au soir aux environs de l'armée hollandaise, passa la nuit dans un bois, et, le matin, au petit jour, tandis qu'on relevait la garde du camp, il traversa rapidement le bivouac, jeta par terre d'un coup de pistolet un major espagnol, surprit la grand'garde avant qu'elle se fût mise en défense et fit son entrée dans la place avec 60 hommes, aux applaudissements de la garnison. « Une violente canonnade et une vigoureuse sortie », dit M. Camille Rousset, dans son Histoire de Louvois, « apprirent aux assiégeants quel était « l'officier résolu qui venait de leur jouer ce tour de « guerre. » — « Montai tint lieu de secours » , écrit Louis XIV dans ses Mémoires : « à peine était-il « entré que les armes tombèrent des mains des enne- « mis. » Court et bel éloge, auquel Montai aurait peut-être préféré le bâton de maréchal, qui lui fut promis vingt fois, qui lui était octroyé par l'armée et le public comme au plus brillant et plus vigoureux officier de cavalerie de l'époque. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les meilleurs services sont payés par des promesses.

Maëstricht, si magnifiquement défendue parCalvo et secourue par le maréchal de Schomberg, Oudenarde, la seule place dans laquelle se soit enfermé Vauban, figurent au nombre de celles qui, à cette époque, déjouèrent les efforts de leurs assaillants. Vauban venait de faire faire à Tart de l'attaque un pas que la défense n'a pas encore trouvé" le moyen de compenser entièrement, malgré les progrès de rartillerie. Jusque-là, les assiégeants cheminaient vers la place en s'abritant dans de longs boyaux en zigzag; Vauban eut Tidée de relier ces cheminements par des tranchées qui enveloppaient la partie de la fortification soumise aux attaques et dans lesquelles se tenaient, à Tabri des feux de la place, les assiégeants, aussi bien disposés pour marcher en avant que pour repousser les sorties de Tassiège. Il inventa, en outre, le tir à ricochet, qui permet d'atteindre un but couvert par un épaulement. Les places qui se sont le mieux défendues sont celles dans lesquelles les ingénieurs ont appliqué à la défense les procédés de l'attaque. A ce titre, comme à beaucoup d'autres, le siège de Saint- Jean-d'Acre doit fixer l'attention. Saint- Jean-d' Acre est le premier écueil contre lequel échoua la fortune de Bonaparte; c'est le seul jusqu'à Baylen, Torrès-Vedras et Moscou. L'admiration pour les défenseurs de cette place doit être un peu diminuée, il est vrai, par le fait qu'ils étaient maîtres de la

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mer, qu'ils avaient une flotte à leur disposition et pour eux la supériorité du nombre. L'équipage de siège, embarqué à Damiette sur six tartanes, avait été capturé en mer par les Anglais et servit à Tarmement des remparts qu'il était destiné à renverser. Les assiégés avaient pour eux le fanatisme musulman, l'obstination farouche de Djezzar-Pacha, le gouverneur, l'habileté d'un Français, un émigré, le colonel Phelj-ppeaux , qui déploya des talents hors ligne et une activité sans égale. L'armée assiégeante avait aussi un ingénieur de premier mérite, Caffarelli, des chefs, comme Lannes et RejTiier pour entraîner les colonnes d'assaut, des généraux tels que Kléber et Junot pour couvrir le siège contre les armées de secours, et au-dessus de tous, Bonaparte. Le siège dura 62 jours. L'artillerie et le génie furent en désaccord, comme toujours; mais Bonaparte était là pour prendre les résolutions.

Dans une première période, les canons de campagne dont disposait l'assiégeant ne firent qu'une brèche imparfaite ; un assaut fut repoussé. Bonaparte courut au secours de Kléber, qu'entourait Farmée de Damas, et il gagna la bataille du Mont- Thabor, mais il perdit Saint-Jean-d'Acre parce que, pendant ce temps, Phelyppeaux était entré dans la place. Les gros canons des Français, enfin arrivés, avaient pris le dessus sur l'artillerie de la défense ; la partie semblait perdue pour Djezzar-Pacha;

Tingénieur émigré sut obtenir sa confiance. Profitant du nombre et de Tardeur des assiégés, Phelyppeaux les fit travailler à des cheminements de contre-approche, qui enserraient les tranchées de Tassiégeant et les prenaient à revers. C'étaient comme deux sièges qui marchaient Tun contre l'autre. Mais la défense pouvait perdre du temps, parce qu'elle avait des approvisionnements indéfinis et la certitude d'être secourue ; Bonaparte, au contraire , avait hâte d'entrer dans Saint- Jean-d' Acre avant la nouvelle armée que devait y amener une flotte. L'assaut fut brusqué; il coûta beaucoup de monde, et l'on ne réussit à prendre qu'une partie de la place. Les secours étaient arrivés; continuer l'attaque devenait impossible. D'ailleurs, quelques paroles, échappées aux Européens qui étaient dans la ville, avaient appris au chef de l'armée française les événements récemment accomplis en Europe ; sa pensée n'était déjà plus tournée vçrs l'Orient ; il eut comme une vision de la haute destinée qui l'attendait en France; il donna l'ordre de la retraite, et le siège fut levé. Il avait coûté 10,000 hommes à la garnison et 2,400 à Li petite armée de Bonaparte, savoir 500 tués, dont les généraux Caffarelli, Bon et Rambeaud; 1,700 blessés, dont Lannes, Duroc et Beauharnais. Les- deux ingénieurs étaient morts : l'un, Caffarelli, des suites d'une blessure, entouré des respects et salué des

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regrets de toute Tarmée française ; l'autre succombant à la fatigue, tant il s'était donné de mouvement pour ranimer une garnison dont il était la tête : Français expirant, comme plus tard Moreau, au milieu des ennemis de la France, auxquels il avait enseigné Tart de vaincre ses concitoyens.

Supposons un instant que Pheljppeaux ne fût pas un Français : nous pourrons alors admirer sans arrière-pensée cette belle défense de Saint-Jeand'Acre, qui peut-être servit plus tard de modèle pour une défense plus célèbre encore \

Le nombre des villes qui ont été assiégées de 1792 à 1815 est considérable; d'après un relevé fait par le général de Blois, il s'élèverait à 222, parmi lesquelles 64 ont été bombardées. Les coups de foudre de Jemmapes, de Fleur us, de Rivoli, de Marengo, d'Austerlitz, dléna, de Friedland, de AYagrara ont détourné Fattention des opérations moins éclatantes des sièges, dans lesquelles pourtant, assiégés ou assiégeants, les Français ont accompli des prodiges. Parmi toutes les villes assiégées, c'est la minorité qui a pu résister. Cependant Lille et Thion ville en 1792, Landau, Dunkerque, Maubeuge en 1793, Cadix en 1810, Badajoz en 1811, Burgos en 1812, Hambourg, Anvers en 1813 et 1814, et quelques autres encore ont su repousser

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