LES PLACES MAL DEPENDUES
La critique ne perd jamais ses droits : M. de Feoquîères el le maréchal de Boufflers. — La fiètre de capitulation, — Les places de Flandre ea 1664. — Conquête de la Hollande en i6Tâ. — Le colonel Dopas à Naêrden. Indulgence d*un conseil de guerre. — Sévérité autrichienne. Le gouTemeur de Brîsach. — Guerre de la succession d'Espagne : Toomay, Gand, Le Quesnoy. — Dix-huiliéme siècle : Capitulation de Minden. Pondichéry et Lally-Tollendal ; un assassinat juridique. — Guerres de la Révolution : Longwy, Verdun, Maubeuge. Un décret de la Couvenlion. Reprise de Landrecies, Le Quesnoy, Valenciennes et Condé. — Conquête ^o la HoUande et de la Belgique. — Saint- Sébastien et Figuiéres. — Perle de Tltalie en 1799. Peschiera, Pizzighetone, Ferrare, Milan, Turin, Alexandrie, Coni. — Reddition de Manloue ; Foissac-Lalour : acte arbitraire de Napoléon. — Les places prussiennes en 1803 et 1837: Spandau, Stettin, Custrin, Hameln, Czenstocbau. — Flessingue et le général Monnet. — Soissons el le général Moreau en Idi4. — Les places françaises en, 1815. — Les sièges de la guerre de 1870-1371 ; causes générales de la faiblesse des défenses.
A prendre au pied de la lettre les critiques formulées par les écrivains militaires, presque toutes les places assiégées auraient été mal défendues. Le maréchal de Boufflers lui-même, à Lille, n'a pas trouvé grâce devant Feuquières 5 on a reproché à Masséna de s'être laissé enfermer trop tôt dans Gênes; la garnison de Mayence, en 1793, a été blâmée pour n'avoir pas tenu quelques jours de plus ; enfin nous avons vu Osman-Pacha accusé d'entêté-
ment pour n*être pas sorti à temps de Plewna. Il en a été ainsi de bien d'autres défenses 5 la critique ne perd jamais ses droits. Mais il ne s'agit pas ici des fautes qu'a pu commettre tel ou tel commandant de place; il n'est question que des défenses qui ont donné lieu à des plaintes graves ou même à des poursuites et à des châtiments plus ou moins sévères. Ces défenses devraient, avons -nous vu, former deux catégories distinctes. Cependant les unes ayant été souvent l'objet d'une indulgence extrême et les autres ayant quelquefois été jugées avec une sévérité excessive, il paraît difficile de les examiner séparément. Je les comprendrai donc toutes dans une seule catégorie.
Il est à remarquer, d'abord, que la facilité avec laquelle, à certains moments de l'histoire, se sont rendues les places fortes d'un pays envahi ressemble à un mal contagieux, ou tout au moins épidémique. Il faut donc opposer à ce mal des remèdes énergiques, pour en arrêter les progrès. Le malheur est que le remède vient souvent trop tard.
Si nous interrogeons l'histoire militaire depuis la première guerre de Louis XIV jusqu'à nos jours, nous y trouverons plusieurs périodes pendant lesquelles a régné cette fièvre de capitulation. Nous allons les passer successivement en revue.
C'est d'abord la conquête de la Flandre, dans la guerre dite de dévolution. La plupart des places
OAPXrUL. IS
Otaicat alors , il est vrai , imparfaitement fortifiées et incomplètement armées- m.aÎB, parmi leurs gouverueiira, ce fut à <[ui se rendrait le plus vite, a Louîe « XIV entre dans Charleroi comme dans Paris » , dit Voltaire. A Tournai, les Imurgeois obligent le gouverneur à capitiiler après deux jours de siège ; Douai cède à quatre jours de tranchée, Oudcnarde à deux. Lille, bien fortifiée pourtant, défendue par une garnison de 6,000 liommes, semble devoir résister plus longtemps; mais la bourgeoisie en émoi pousse les hauts cris ; le peuple court aux remparts pour faire cesser le feu et, devant une telle manifestation, le gouverneur a la faiblesse de capituler après dix jours de tranchée. Dès lors, les comman dauta de place, séduits ou démoralisés, vont d'euxmêmes au-devant de la sommation.
En 16Ï2, les places de la Hollande sont prises, oï plutôt se laissent prendre, sans coup férir. Avant même le fameux passage du Rhin , Rheinberg Wesol, Burik et Oraoy ne tiennent pas quatre jours. Un oÊBeier mandait à Turenne : « Si vous voul «m'envoyer 50 chevaux, je pourrai prendre avi « cela deux ou trois places. » Ne dirait-oa pas lire le récit de la campagne de Prusse en 180S ?
Vingt-six places furent prises du 12 au 23 Juin. Le peuple hollandais , surexcité par la frayeur, devint féi-oce ; les frères de Witt, accusés de ne pas résister avec assez de vigueur aux entreprises de
Louis XIV, furent massacrés dans une sédition. Le prince d'Orange , nommé stathouder malgré eux et contre eux, faillit un instant éprouver le même sort ; mais il conquit la popularité en faisant pendre trois ou quatre commandants de place, qui d'ailleurs ne Tavaient pas volé. Celui de Rheinberg avait vendu la place aux Français et s'en était allé jouir à Maëstricht du prix de sa trahison ; Guillaume d'Orange l'y fit arrêter et punir de mort.
Luxembourg avait voulu profiter de la gelée pour tenter un coup de main des plus hardis sur La Haye, avec 12,000 hommes. Après avoir culbuté et détruit plusieurs régiments hollandais, il s'était vu arrêté par le dégel et avait livré au pillage trois ou quatre petites villes ; mais l'inondation ne lui laissait pour le retour qu'un chemin barré par le fort de Niwerburg. On le croyait perdu ; lui-même se demandait comment il se tirerait de là, lorsqu'il trouva les portes du fort toutes grandes ouvertes ; les officiers chargés de le défendre s'étaient enfuis. Guillaume en fit pendre plusieurs, dont deux colonels.
Déjà deux ou trois hommes de cœur, au lieu de céder à la conta^fion, s'étaient bravement défendus.
La Hollande , protégée par les inondations , retrempant son courage dans l'indignation en face des conditions que Louis XIV voulait lui imposer, avait cessé d'être une proie facile; les sièges devenaient une affaire sérieuse, comme le prouva bientôt celui de
Maëstricht où, pour la première fois, furent mis en pratique les nouveaux procédés imaginés par Vauban.
Bientôt les armes du roi de France, jusque-là victorieuses, subirent Téchec le plus humiliant. Une garnison de 2,200 hommes avait été laissée dans Naërden, sous les ordres d'un colonel nommé Dupas, dont les services passés inspiraient toute confiance. Par un mouvement rapide et habile, le prince d'Orange investit subitement cette place avec 12,000 hommes. Dupas perdit la tête et céda, ditFeuquières, aux obsessions des officiers qui T entouraient ; il capitula le quatrième jour du siège, se rendant prisonnier avec sa garnison. Louis XIV, Condé, Louvois, Luxembourg, à la nouvelle de cette incroyable capitulation, furent indignés et furieux. « La « garnison de Naërden s'est montrée aussi coquine « que les Hollandais », écrivait Luxembourg. « C'est « une action si vilaine », disait de son côté Condé, « et d'un si méchant exemple, qu'elle mérite un sé- « vère châtiment. » D'après Louvois, Dupas devait être puni avec la dernière rigueur, « mais tout le « sang de ce misérable », ajoutait-il, « ne nous ren- « dra pas Naërden. » Enfin, Louis XTV ordonna que tous les coupables fussent jugés et, après le jugement rendu, mis à mort immédiatement sans recours possible. Mais le conseil de guerre condamna seulement Dupas à la détention perpétuelle et à la dé-
gradation. Un des juges, à qui Ton demandait le motif de cette indulgence, répondit : « Il n^ a pas « de loi qui condamne un poltron à perdre la vie\ » Dupas obtint même la grâce de servir comme simple soldat et se fit tuer le plus bravement du monde, un an plus tard, à la défense de Grave, « montrant ainsi », dit Voltaire, « qu'il avait été injustement « puni * » . Voltaire se trompe : la conduite de Dupas montrait seulement, ce que cent autres exemples ont prouvé, qu'un homme peut être brave de sa personne et lâche dans le commandement.
Sous le règne de Louis XIV, les gouvernements étrangers se montrèrent généralement plus sévères que le roi de France sur Tarticle des capitulations. Pendant la guerre dite de la ligue d'Augsbourg, la place de Dixmude ayant été, en 1695, attaquée avec vigueur par M. de Montai et s* étant rendue après trois jours seulement de siège, le gouverneur de cette place fut condamné en Angleterre à avoir la tête tranchée. En 1692, le gouverneur de Deynse n'avait été condamné qu'à la dégradation, quoique à la simple lecture des faits il semble plus coupable que le précédent, car, investi seulement par de la cavalerie, il s'était rendu à la première sommation.
Un exemple de sévérité plus grande encore fut
i. Mémoires de Feuquières.
2. Vollairo, Siècle de Louis XIV; Camille Rousset, Histoire de Louvois ; Feuquiôres, Mémoires.
donné en 1703 par le gouvernement impérial. La place de Brisach, tenant pour l'empereur, avait été investie, le 15 août, par le duc de Bourgogne. Le comte d'Arco et le général Marcilly, Fun gouverneur et l'autre conmiandant de la place, trompés par une fausse démonstration de l'armée française, envoyèrent une partie de leur garnison s'enfermer dans Fribourg. Subitement investis, ils se défendirent médiocrement, paraît-il, et capitulèrent le 6 septembre, en sortant par la brèche avec les honneurs de la guerre. Ils furent traduits à Vienne devant un conseil de guerre ; le comte d'Arco eut la tête coupée, Marcilly fut dégradé ; le bourreau lui cassa son épée et lui en donna plusieurs coups sur la tête ; le lieutenant du roi et le major de la place furent également dégradés. Cet arrêt, au dire de Saint- Simon , fut généralement regardé comme d'une sévérité outrée.
Les deux dernières guerres de Louis Xr\^ furent marquées par de nombreux sièges ; on compte, de 1688 à 1713, 155 places prises, dont 10 d'assaut et les autres par capitulation. Les signes de décadence commençaient dès lors à se montrer dans l'armée française, et à côté de belles défenses, récompensées outre mesure peut-être par Louis XIV, l'histoire eut à enregistrer d'assez nombreuses défaillances.
En 1709, M. de la Mothe, un des lieutenants-
généraux les plus en vue pour le bâton de maréchal quoique d'une capacité médiocre ou plutôt d'une incapacité notoire, très protégé par le ministre Chamillard, fut envoyé à Gand pour prendre le commandement de cette place importante. La garnison comprenait 28 bataillons d'infanterie et plusieurs régiments de dragons; il y avait des vivres pour deux mois. La tranchée fut ouverte dans la nuit du 24 au 25 décembre ; le maréchal de Boufflers se préparait à marcher au secours de la place, lorsqu'on apprit qu'elle avait capitulé le 29, après quatre jours de tranchée. « La tête tourna à la Mothe » , dit Saint- Simon, « car il était entièrement incapable de lâ- « cheté et d'infidélité ; il se laissa empaumer par un « capitaine suisse, qui avait peur pour sa compagnie « et peut-être pour sa peau et qui lui persuada de « se rendre. » M. de la Mothe en fut quitte pour une lettre de cachet qui l'exila dans sa terre près de Compiègne \
La Jonquière, qui avait rendu Port-Mahon aux Anglais sans se défendre, fut traité plus sévèrement. Traduit devant un conseil de guerre à Toulon, il fut condamné à la prison perpétuelle, cassé de son grade, privé de ses pensions et de sa croix de Saint- Louis ; les principaux officiers de la garnison furent également emprisonnés. Le gouverneur d'Exilles,