Camille Roussel, le Comte de Gisors
Dans cette même guerre de Sept ans, qui valut à la France la perte de ses colonies, une triste capitulation, dont j'ai parlé plus haut, livra aux Anglais Montréal et le Canada. La perte de Pondichéry devait donner lieu à des événements plus désastreux encore.
Irlandais d'origine, nommé gouverneur des établissements appartenant à la Compagnie des Indes orientales, M. de Lally-Tollendal avait reçu la mission de réformer les abus. Il s'y appliqua sans aucune espèce de tact, avec toute la dureté et toute la violence d'un caractère hautain et emporté, ne réussissant qu'à se faire un ennemi de chacun des habitants de la colonie, officiers, magistrats, fonctionnaires, marchands, etc. Après quelques entreprises malheureuses dans lesquelles il fit preuve du plus grand courage, il fut réduit à s'enfermer dans Pondichéry, d'où l'escadre française avait été chassée par une flotte anglaise. Sa petite garnison, qui ne dépassait pas 1,000 hommes, fut bientôt bloquée par une armée de 22,000 hommes sur terre et par 16 vaisseaux de haut bord sur mer. Par ses menaces de mort, sans cesse prodiguées contre ceux qui parlaient de se rendre, par la violence inquisitoriale avec laquelle il fit rechercher les approvisionnements dans toutes les maisons, sans excepter celles des plus hauts fonctionnaires, par ses propos inconsidérés à l'égard de tous ceux qu'il accusait de
déprédations, Lally acheva de s'attirer la haine générale. Son énergie sut cependant maintenir tout le monde dans le devoir; mais après un blocus de plusieurs mois, pendant lesquels la Ville, la garnison et lui-même endurèrent toutes les souflFrances possibles, à bout de forces et de ressources, sommé par le conseil de la ville et par F unanimité du conseil de défense de cesser une résistance inutile, il fut obligé de se rendre aux Anglais, le 14 janvier
1761. A peine eut-il signé la capitulation qui lui avait été ainsi arrachée, que son autorité cessant, sa vie fut menacée, et qu'il faillit être tué par les habitants; il dut être protégé contre leur furie par une garde anglaise. Pendant la traversée des Indes en Angleterre, ses compagnons Taccablèrent d'injures et de récriminations et, arrivé en Europe, il fut l'objet des attaques les plus violentes, des accusations les plus odieuses. Autorisé par le gouvernement anglais à venir se justifier en France, il fut enfermé à la Bastille, au mois de novembre
1762. Il y resta dix-huit mois sans être interrogé, sans amis, sans appui, sans pouvoir s'occuper de sa défense, tandis que ses ennemis puissants, parmi lesquels figuraient des parents de Choiseul et d'autres ministres, mettaient tout en œuvre pour grossir l'orage amassé contre lui.
Enfin, le procès fut commencé au printemps de 1764; il dura deux ans, après lesquels, sans avoir
même pu obtenir Tassistance d'un conseil, Lally fut, par jugement du 6 mai 1766, condamné à être décapité comme convaincu d'avoir trahi les intérêts du roi, de TEtat et de la Compagnie des Indes, d'abus d'autorité , vexations et exactions. Le premier chef d'accusation était fondé sur la reddition de Pondichéry, imputable à tout autre qu'à lui. Les autres chefs n'étaient appuyés que sur des allégations sans preuves. Ce vieillard, dont le corps était couvert de blessures et qui, à défaut d'autres qualités, avait déployé dans l'Inde un courage incontestable, fut traîné à l'échafaud, après qu'on l'eut bâillonné pour l'empêcher même, de protester de son innocence. A peine était-il mort, que, par un de ces retours d'opinion si fréquents dans notre pays, son sort excita l'intérêt public ; il y avait eu cela d'odieux que tous les puissants du jour s'étaient acharnés contre un étranger sans appui. Voltaire écrivit en faveur de la mémoire de Lally un de ses plus éloquents plaidoyers. Le fils de la victime, arrivé à l'âge d'homme, entreprit avec une persévérance infatigable et un talent émouvant, l'œuvre de sa réhabilitation, et l'arrêt du Parlement de Paris fut tardivement cassé, en 1778. Il est triste de penser que le seul gouverneur de place forte puni de mort pour avoir capitulé, depuis le début du règne de Louis XIV jusqu'à la Révolution, ait été victime d'une injustice ou tout
au moins d'une partialité et d'une cruauté révoltantes.
La culpabilité des commandants de place de Longwy et de Verdun, condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire pour les capitulations de 1792, était du moins indiscutable, quelque excuse qu'elle pût avoir. Le commandant de Longwy était un homme âgé, brave et bon officier, capable même de se bien défendre, au dire de Dumouriez, mais dont le bon vouloir fut complètement paralysé par les habitants et par la garnison, divisée en deux partis, hostiles Fun à l'autre; il fut exécuté en même temps que. sa femme, qui n'avait pas voulu le quitter et avait demandé à partager son sort. Le il décret de la Convention qui appliquait la peine de
mort à tout individu ayant rendu ou proposé de rendre une place française, lui fut rétroactivement appliqué. Quant à la capitulation de Verdun, une enquête fut ordonnée par la Convention sur les faits qui l'avaient précédée, accompagnée et suivie. Après un rapport du député Cavaignac, l'Assemblée renvoya l'affaire au tribunal de Sainte-Menehould, puis au tribunal révolutionnaire. Celui-ci condamna à mort le successeur de Beaurepaire dans le commandement de la place de Verdun, Joseph de Keyon, un colonel d'artillerie en retraite, nommé Grimoard, accusé d'avoir porté une écharpe blanche après l'occupation de la ville par les Prussiens, un
bourgeois convaincu d'avoir été le principal promoteur des rassemblements qui provoquèrent la capitulation, plusieurs autres individus sur lesquels pesaient des charges diverses, enfin les femmes et les jeunes filles jugées coupables d'être allées au camp des alliés porter des fleurs et des dragées au roi de Prusse. Cette dernière condamnation est une de celles qu'on a le plus reprochées au tribunal révolutionnaire.
Les commandants de Mayence et de Valenciennes furent, avons-nous vu, arrêtés après la reddition de ces deux places et mis en liberté, grâce à l'intervention des représentants du peuple, témoins de leurs eflfbrts. Le général Chancel n'eut pas le même bonheur àMaubeuge. Lui seul avait cependant proposé aux généraux commandant les troupes bloquées sous les murs de cette place, de faire une sortie pour prendre l'armée assiégeante entre deux feux, lorsque Jourdan et Carnot vinrent l'attaquer et la battre à Wattignies; il ne fut pas écouté. Carnot, dans son rapport, se plaignit violemment de l'inertie de la garnison, sans l'attribuer à personne. La faute en fut très injustement imputée au général Chancel, et il la paya de sa tête.
Lorsque, dans les derniers mois de l'année 1793, l'armée, réorganisée par Carnot, commença la série des succès qui aboutirent à la libération du sol national et à la double conquête de la Belgique et
de la Hollande, les garnisons étrangères semblèrent à leur tour atteintes du mal de capitulation. La Convention avait, sur la proposition du Comité de salut public, rendu un décret portant que les quatre grandes places françaises tombées au pouvoir de Tennemi (elle entendait par là Valenciennes, Condé, Landrecies et le Quesnoy) seraient sommées de se rendre à discrétion et que, dans le cas de refus, après un délai de vingt-quatre heures, les garnisons de ces places seraient passées au fil de Tépée. Il semble que les puissances étrangères auraient dû tenir fort peu de compte des menaces de la Convention et n'y répondre que par une autre menace, celle des représailles. Les historiens racontent cependant que les commandants des quatre garnisons se laissèrent impressionner par le décret de la Convention 5 les défenses de ces places furent en effet des plus médiocres.
Les places de la Belgique et de la Hollande ne se défendirent pas mieux, en 1794, contre l'armée de Pichegru. Vanloo, avec une garnison de 4,000 hommes et 160 bouches à feu de gros calibre, capitula après quatre jours de tranchée ouverte. Le général Laurent, qui Favait assiégée avec une division de 5,000 hommes, sans équipage de siège, fut blâmé pour n'avoir pas fait la garnison prisonnière de guerre. Sur un autre point, l'armée de la Moselle s'emparait en un jour du fort de Rheinfels, situé sur la
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■ rive gauche du Rhin , près de Saint-Goar . Au premier coup de canon, la garnison, jugeant la prise du fort inévitable, s'empressa de Tabandonner et de passer sur la rive droite. Cette fois le commandant du fort fut traduit devant un conseil de guerre et condamné à mort, pour n'avoir pas défendu le poste qui lui était confié.
Cette même année, la place de Saint-Sébastien, en Espagne , se rendait avec une facilité sans égale au général Moncey, commandant Tarmée des Pyrénées-Occidentales. Des divergences d'opinion politique divisaient la population en deux partis ennemis, et la garnison elle-même n'échappait pas à ces dissensions. L'illustre La Tour-d'Auvergne, alors capitaine de grenadiers, envoyé en parlementaire par Moncey, sut profiter adroitement de cette situation en gagnant par ses discours l'alcade et même le gouverneur. La garnison s'écria qu'elle voulait se défendre; l'àlcade et les habitants supplièrent le gouverneur de ne pas attirer sur la ville un feu qui la réduirait en cendres. « Mais, capitaine » , dit alors le gouverneur , « vous n'avez pas « encore tiré un seul coup de canon sur ma citadelle ; « faites-moi au moins l'honneur de la saluer; sans « cela vous sentez bien que je ne puis la rendre. » La Tour-d'Auvergne sortit pour faire tirer le seul canon de 8 dont disposait l'armée ; les batteries de la place y répondirent par une grêle de boulets,
CAPITUIt. 13
mais le premier grenadier de France revint auprès du gouverneur et le décida enfin à capituler. La garnison fut emmenée prisonnière de guerre , et Tarmée française entra dans Saint-Sébastien, aux acclamations du peuple.
Un fait plus extraordinaire encore se passa dans les Pyrénées-Orientales. Le 20 novembre 1794, après la bataille de la Montagne-Noire, les troupes de la division Augereau, sous les ordres de Pérignon, se présentaient devant Figuières, une des plus belles forteresses connues, remarquable surtout par ses casemates qui s'étendent sous toute la surface des remparts. La garnison comptait 10,000 hommes; elle était bien pourvue de tout, mais composée en grande partie de fuyards, réfugiés dans Figuières après la bataille et fortement démoralisés. Connaissant cette situation, Pérignon n'Lésita pas à attaquer Figuières avec 15,000 hommes. Dès que ses batteries eurent commencé le feu , il somma le gouverneur, André Torrès, de se rendre sous peine d'être passé au fil de Tépée avec toute la garnison. André Torrès réunit alors le conseil de défense qui, à l'unanimité et vu la disposition des troupes, conclut à capituler. 10,000 hommes furent ainsi envoyés prisonniers en France, abandonnant au général Pérignon un armement formidable et les plus riches appro visionnem ent s .
Le général Torrès et les officiers de son état-major
furent traduits devant un conseil de guerre. Le gouverneur et trois officiers furent condamnés à mort; le roi d'Espagne, se montrant indulgent, commua leur peine en un exil perpétuel. Cet exemple montre, mieux que tout autre, jusqu'où peut aller la démoralisation après une bataille perdue, car ce même André Terres s'était montré, au siège de Toulon, un valeureux soldat.
En 1799, la marche rapide des armées coalisées, la corruption qui marqua la fin du Directoire et les malversations qui se multiplièrent à cette époque dans l'armée comme dans toutes les administrations, affaiblirent le moral des garnisons de l'Italie. A part la glorieuse résistance d'Ancône, que j'ai signalée plus haut, la défense de la citadelle de Tortone et de deux ou trois autres places, l'histoire des sièges pendant cette campagne de 1799 ne présente que des faits peu honorables pour les armes françaises.
A peine Schérer, battu à Vérone et à Magnano, avait-il reculé jusqu'à la ligne de l'Adda, que les places du Mincio furent investies. Peschiera fut bloquée sur terre et sur le lac de Garde ; les batteries de l'assiégeant commencèrent leur feu le 4 mai, et dès le 7, le commandant de la place, sommé de se rendre, capitula sous la condition que la garnison, forte de 1,000 hommes, rentrerait en France, après avoir pris l'engagement de ne pas servir de six mois. Le même jour capitulait aussi la
forteresse de Pizzighettone, attaquée le 3 mai ; Texplosion d'un magasin à poudre avait accéléré ce dénouement; la garnison ne comptait d'ailleurs que 600 hommes. AFerrare, cernée par des bandes d'insurgés, le commandant ouvrit les portes de la ville au général autrichien Klenau ; il se retira dans la citadelle avec sa garnison de 2,000 hommes, jurant de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité, mais le 23 mai, après deux jours de bombardement, un magasin à poudre ayant encore pris feu, il se rendit aux mêmes conditions que Peschiera et Pizzighettone. Le 24, le commandant du château de Milan, à qui Moreau avait fait promettre de résister jusqu'à la mort, ouvrait ses portes au prince de HohenzoUem, après 24 heures de feu. Le général Fiorella, chargé de défendre Turin, avait abandonné aux Autrichiens et aux Russes la ville, dans laquelle le mauvais esprit des habitants rendait sa position difcile, et il s'était retiré dans la citadelle. Sommé de se rendre, le 16 juin, il refusa, mais après un bombardement exécuté sans interruption par 300 bouches à feu pendant 29 heures, il demanda de luimême à capituler. Les conditions qu'il proposait ne furent pas acceptées ; le feu reprit avec plus de violence, et le 21 les brèches étaient ouvertes. Les canonniers piémontais abandonnaient les remparts et refusaient de servir; Fiorella se vit réduit à capituler, le 23 juin, aux mêmes conditions que les
autres commandants de place ' . Ce général fut plus tard violemment accusé de s'être mal défendu 5 il est certain cependant que la défection des Piémontais dut enchaîner sa bonne volonté. Il est à remarquer, d'ailleurs , que les Autrichiens employèrent, pour réduire les places d'Italie, des moyens beaucoup plus puissants que ceux en usage dans l'armée française, où, jusqu'à ces derniers temps, les officiers du génie, trop confiants dans leur science, ont persisté à ne pas admettre le bombardement comme procédé d'attaque.
La citadelle d'Alexançlrie fut rendue de même, le 22 juillet, par le général Gardanne, à Sowarow, au moment où la place ne pouvait plus répondre au feu des assiégeants et où un assaut général allait être tenté.
Le 28 novembre, le prince de Lichtenstein, avec un corps d'armée autrichien, se présentait devant la place de Coni, la clé du Piémont, et sommait le commandant français de se rendre. Sur son refus, le bombardement commençait, et une grêle de projectiles tombait sur la ville. Les habitants envoyèrent une députation au général autrichien, pour lui représenter qu'étrangers à la résistance, ils ne devaient pas en être punis. Lichtenstein leur répondit que les habitants d'une place assiégée ne pouvaient
1. La durée de rengagement de ne pas servir était portée à un nn au lieu de six mois.
être distingués de la garnison, et qu'il ne consentirait à cesser le feu que si cette garnison se rendait. Le commandant de la place envoya alors un parlementaire et capitula après deux jours de tranchée ; la garnison était forte de 2,500 hommes.
Mais la capitulation qui donna lieu, à cette époque, aux critiques les plus vives, fut celle de Mantoue, qui passait pour une place imprenable et qui, en 1796, n'avait été réduite que par la famine. Nous avons vu que Bonaparte s'était occupé lui-même de l'approvisionner largement pour un an 5 il n'y avait donc rien à craindre de ce côté. Le commandement de la place avait été confié au général de division Foissac-Latour, ancien officier du génie, ayant les plus beaux états de service. Mais la garnison ne comptait que 9,400 hommes, effectif diminué en fait par les maladies et insufiîsant pour une place de cette étendue. En outre, les dispositions des habitants étaient détestables , et leurs intelligences avec l'ennemi paralysèrent plus d'une fois les efforts de la défense. La place fut assiégée par une armée de 40,000 hommes, avec 600 bouches à feu. L'investissement avait eu lieu au commencement de juin, mais le siège, suspendu par les opérations des armées en campagne , ne devint réellement sérieux qu'à partir du 10 juillet. La garnison était déjà affaiblie par les maladies, et faute d'hommes on dut abandonner plusieurs ouvrages importants, notam-
ment le fort Saint-Georges, qui avait joué un rôle considérable dans le siège de 1796.
Le bombardement commença le 23 juillet. Les batteries de la place furent promptement réduites au silence, plusieurs magasins à poudre sautèrent ; le feu continua à raison de 12,000 coups par jour^ la garnison perdait, soit par le feu, soit par les maladies, environ 400 hommes toutes les vingt-quatre heures. Elle était réduite à 3,500 hommes, lorsque le général Kray, commandant l'armée de siège, fit sommer de nouveau le gouverneur de se rendre. Un conseil de guerre, composé de quarante-cinq officiers supérieurs, fut convoqué : deux ofiiciers seulement conclurent à continuer la défense ; six déclarèrent que Ton pourrait tenir encore deux ou trois jours; trente-sept émirent Tavis qu'il était nécessaire de capituler immédiatement. En conséquence, la place fut rendue le 30 juillet ; la garnison rentra en France, avec condition de ne pas servir jusqu'à échange. Les ofiiciers furent envoyés en Autriche pour trois mois, à titre d'otages*.
La chute de Mantoue acheva la perte de l'Italie. La défense en fut imputée à crime au général Fois-