‹ Les capitulations; étude d'histoire militaire sur la responsabilité du commandementChapitre 53 sur 116 · Mémoires dictés à Sainle-rélène · texte numérisé non relu

Mémoires dictés à Sainle-rélène

dont une fin tragique a préservé la mémoire de Toubli, mais général assez médiocre au dire de tous ses contemporains, il fut dans cette circonstance un des sauveurs de la France, grâce aux fautes commises par le duc d'York. Cette même convention d'Alkmaër fit d'ailleurs jeter les hauts cris en Angleterre et souleva des émeutes dans la ville de Londres.

Convention dJ El-Arich. — Pendant que ces événements se passaient en Europe, Bonaparte, instruit des désastres de la France par des journaux que, non sans malice, lui avait fait remettre le commandant de l'escadre anglaise, sir Sydney Smith, avait quitté l'Egypte en compagnie de quelques affidés et^ au milieu des croisières ennemies, courant le risque d'être pris à chaque instant, il cherchait à gagner les côtes de Provence pour aller mettre au service de son pays l'épée de Montenotte et de Rivoli. Avant de partir, il avait dû. désigner un de ses lieutenants pour commander après lui l'armée d'Egypte ; il ne s'était arrêté à ce choix qu'après avoir longtemps hésité entre Kleber et Desaix. Désirant avoir co dernier auprès de lui en Europe, il avait en définitive laissé le commandement à Kléber, mais sans pouvoir lui parler avant son départ et lui laisser ses instructions verbales. Toutefois, il lui traça en quelques lignes très nettes la ligne de conduite à suivre, lui indiquant notamment dans quelles circonstances et dans quelles conditiors rf.rmce poi.r-

rait évacuer l'Egypte, si cela devenait nécessaire. Kléber n'aimait pas Bonaparte ; il était de sa nature peu porté à l'obéissance ; enfin, il était froissé du départ subit du général en chef, qui ne l'avait même pas attendu au rendez-vous qu'il lui donnait *. Il prêta donc une oreille complaisante aux propos des mécontents et commit deux actes blâmables : 1** Persuadé que Bonaparte n'avait pu traverser la Méditerranée sans être pris et le regardant comme perdu, il écrivit au Directoire une lettre pleine de récriminations contre lui et accompagna cette lettre d'un exposé de la situation de l'Egypte, qu'il avait signé sans en vérifier les chiflfres et les allégations. Il envoya le tout en double ; une des expéditions parvint à Paris et fut reçue par Bonaparte, devenu consul ; l'autre, remise à un messager maladroit, tomba entre les mains des Anglais, qui en tirent leur profit et crurent, d'après le rapport de Kléber, que l'armée française d'Egypte était dans un état de misère complète. 2** Il entra en pourparlers et entama des négociations avec sir Sydney Smith, pour l'évacuation du pays confié à sa garde. En outre, par ses récriminations violentes contre son prédécesseur, il compromit la discipline de l'armée. Les états-majors et les officiers se partagèrent en promoteurs déclarés d'un retour en France, qui ne pouvait s'obtenir que par une capitulation, ou plutôt,

1. On sait que, pour éviter la croisière anglaise, l'amiral Ganteaume fit partir l'expédition avant riioure convenue.

car ce mot de capitulation les révoltait tous, par une convention avec T ennemi, et en partisans du maintien de Tarmée en Egypte. Desaix, et au-dessous de lui, Menou et Davout, étaient à la tête de ces derniers, qui formaient la minorité. Quant aux soldats, ils aspiraient presque tous à revoir leur pays. Sir Sidney Smith ne pouvait être d'ailleurs qu'un intermédiaire entre Kléber et le grand-vizir, qui se préparait à franchir les frontières de la Syrie avec une nouvelle armée turque. Desaix, désigné pour négocier au nom de Kléber, conclut la convention d'El- Arich* cette convention, communiquée par le général en chef aux officiers généraux de Tarmée, fut approuvée par eux à l'unanimité. Davout, alors général de brigade, protesta cependant contre cet acte, après l'avoir signé par esprit d'obéissance, et quitta l'Egypte avec Desaix.

« La convention d'El-Arich » , dit Napoléon dans ses Mémoires j « était honorable dans toutes ses clauses, « rédigée avec soin ; aucune précaution n'y avait été « négligée. L'armée française devait se retirer avec « tout son matériel, ses armes, ses bagages, sur les « trois places d'Alexandrie, de Rosette etd'Aboukir, « où elle devait s'embarquer pour la France sur des « bâtiments turcs; à cet effet, un armistice de trois « mois était conclu, et les différentes places occupées « actuellement par l'armée française, devaient être « évacuées successivement à des dates déterminées. »

OAPITUL. 10

On sait comment Kléber procéda à T exécution de cette convention. Il fit évacuer les places désignées et se préparait à prendre la route d'Alexandrie, lorsque lui parvinrent, presque à la fois, deux informations de natures bien différentes. Le gouvernement anglais, persuadé, d'après la lettre de Kléber, tombée entre ses mains , que l'armée d'Egypte était réduite aux abois , faisait notifier, dans les termes les plus insolents, à cette armée, par lord Keith, commandant en chef de la flotte de la Méditerranée, qu'elle était prisonnière de guerre. En même temps, le colonel Latour-Maubourg, envoyé par Bonaparte, débarquait à Alexandrie et racontait les événements du 18 brumaire ; il remettait à Kléber une lettre et une proclamation dans lesquelles, adroit politique, l'ancien général en chef de l'armée d'Egypte, devenu premier Consul , semblait ne tenir aucun compte des accusations dirigées contre lui par son successeur. L'insolence des Anglais rendit à Kléber son énergie un instant assoupie, et l'armée, au langage de son ancien chef, retrouva son ancienne ardeur. On connaît le court et sublime ordre du jour de Kléber : Soldats^ on ne répond a ces infamies que j)ar des victoires, le réveil du lion, la bataille d'Héliopolis et 1 1 reprise du Caire.

Convention du Caille, -r- Après la mort de Kléber, le premier Consul eut le tort de laisser le commandement au général Menou, qui l'avait pris en vertu

du droit d'ancienneté. Brave, honnête et instruit, paraît-il,- mais incapable, tracassier et par-dessus tout ridicule, Mcnou s'était fait musulman, avait épousé une femme cophte et priait en public, aux • avertissements du muezzin, le visage tourné vers l'Orient; les soldats ne l'appelaient qu'Abdallah. Reynier, le plus ancien après lui des divisionnaires de l'année, était beaucoup plus capable d'exercer le commandement ; mais, moins docile encore que Kléber, il ne pouvait supporter l'autorité d'un chef auquel, avec raison, il se jugeait supérieur; de Ki, des discussions continuelles dont l'armée ne pouvait que souffrir. Lorsqu'on 1801, les Anglais débarquèrent dans la presqu'île d'Aboukir, tandis que les Turcs arrivcxient par leur route ordinaire du désert, Menou, au lieu de rassembler toutes ses troupes pour jeter les Anglais à la mer, comme Reynier le suppliait de le faire, divisa ses forces, se fit battre à Canope et s'enferma dans Alexandrie, hiissant le général Belliard au Caire , avec près de 14,000 hommes. L'Egypte était dès lors perdue. Lanusse, le meilleur peut-être de tous les généraux de l'armée, était tombé sur le champ de batuille de Canope ; Reynier, par un coup d'autorité d'Abdallah-Menou, empoigné avec le général Damas, l'ancien chef d'état-major de Kléber, avuit été jeté à bord d'un navire pour être renvoyé en France, au risque d'( tr j pris en mer par les Angliis. Belliard, lai^s^ suis

ordres, voulut d'abord marcher au-devant des Turcs ; puis, craignant de voir tomber le Caire aux mains des Anglais s'il s'en éloignait, il était rentré s'enfer- . mer dans la capitale de l'Egypte. Sans avoir essayé de combattre , sans même avoir reconnu les forces auxquelles il avait aflPaire, il proposa au général anglais de traiter de l'évacuation de l'Egypte, sur le pied de la convention d'El-Arich. Avant de s'y décider, il avait convoqué en conseil de guerre les généraux et les chefs de corps sous ses ordres. Des avis très divergents avaient été exprimés dans ce conseil. Belliard, contrairement à toutes les règles, se rangea à l'opinion la moins énergique, qui était celle de la majorité. La convention fut conclue. Elle assurait la rentrée en France de l'armée du Caire avec ses armes, ses drcxpeaux, cinquante canons, tous les bagages, etc. « Quand les armées », dit à ce sujet Napoléon, « croient possible de sortir d'une position « critique avec une convention , sans se déshonorer, « tout est perdu ; autant vaudrait confier la défense « et l'honneur des armes à de vieilles femmes, ar- « mées de leurs fuseaux. La division du général « Belliard était entière ; elle n'avait éprouvé aucun « échec; elle ne s'était pas mesurée avec l'ennemi et « avait posé les armes par une capitulation, d'autant « plus honteuse et déshonorante, que les conditions « en étaient plus avantageuses pour les individus. » Lorsque Belliard avec sa division débarqua en

France, le premier Consul voulut d'abord le faire traduire en conseil de guerre, mais, après réflexion, il changea d'idée, par des considérations qu'il est bon de connaître, parce que dans la plupart des circonstances elles domineront la question de la responsabilité du commandement, telle qu'elle est aujourd'hui posée :

« Le général Belliard », écrit Napoléon, « était « un officier très distingué ; il avait rendu de grands « services dans cette même campagne. Les généraux « qui avaient signé la capitulation étaient des offi- « ciers distingués. Convenait-il, dans la situation « brillante où se trouvait la République, d'obscurcir « cet éclat et d'attrister la nation par des enquêtes « déshonorantes contre des braves qui, dans tant « d'autres circonstances , avaient si bien mérité de « la patrie ? N'était-il pas préférable de fermer les « yeux? »

Evacuation de V Egypte. — Restaient en Egypte le général Menou, dit Abdallah, enfermé dans la place d'Alexandrie avec environ 10,000 hommes et, dans des villes de second ordre, quelques petites garnisons. Menou annonça l'intention de se défendre à outrance ; mais à peine le siège était-il commencé, que plusieurs généraux le tourmentèrent pout* lui faire réunir un conseil de guerre. La majorité de ce conseil se prononça pour l'évacuation, malgré les protestations éloquentes de quelques officiers. Une

convention semblable à celle du Caire fut immédiatement conclue et appliquée aux petites garnisons. L'Egypte fut ainsi abandonnée, juste au moment de la signature de la paix d'Amiens. Il ne s'agit pas ici de savoir s'il était important ou possible de conserver cette conquête. Il est probable, cependant, que sa possession complète aurait exercé une certaine influence sur les conditions définitives de la paix. Mais il y a plusieurs conclusions à tirer de ces événements.

Observons d'abord que la convention du Caire a été conclue sans combat préalable et que la place d'Alexandrie a été rendue sans qu'aucune des conditions alors voulues par les usages de la guerre, exigées aujourd'hui par les décrets en vigueur, eût été remplie. Les membres du conseil de guerre convoqué par Menou ont joué sur les mots en prétendan!; que, s'ils n'avaient pas le droit de capituler, ils avaient celui d'adhérer à une convention. Au fond, le résultat était le même, sauf les avantages résultant de la convention pour les contractants euxmêmes. Remarquons ensuite, comme l'a fait Napoléon, que les conventions conclues au Caire et à Alexandrie, lorsque les Anglais occupaient une partie de l'Egypte et après la défaite de Canope, étaient identiques avec celle d'El-Arich, acceptée par Kléber avant qu'aucun fait eût infirmé la force de résistance de l'armée. Quelque respect que l'on ait pour la mémoire de Kléber, quelque admiration

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que Ton professe pour ses brillantes qualités, on ne peut donc s'empêcher de le taxer en cette circonstance d'une faiblesse déplorable.

Méditons enfin ces paroles de Napoléon P' : « Pour « être honorable , une capitulation doit stipuler de « mauvaises conditions pour la garnison. Il y a tou- « jours présomption défavorable contre la garnison « qui sort d'une place sur un pont d'or. »

Convention d'Alexandrie. — Une convention encore plus importante que celles du Caire et d'Alexandrie (Egypte) avait été cependant conclue en Europe. Elle était le fruit des belles combinaisons du premier Consul et de la marche hardie de l'armée de réserve à travers les Alpes. Les faits relatifs à cette convention sont tellement connus, que j'hésite même à les résumer. Tout le monde, en effet, voit d'ici la position : Moreau, à la tête de la plus belle armée de la République, combattant la principale armée autrichienne sur le Danube; Masséna, avec 40,000 hommes à peine, défendant Gênes et les Alpes-Maritimes contre l'armée victorieuse de M. de Mêlas; Bonaparte formant, avec autant de mystère que de rapidité, l'armée de réserve, franchissant le Saint- Bernard et apparaissant subitement dans la Lombardie sur les derrières de l'armée autrichienne d'Italie, au moment où Gênes venait de succomber; puis, obligé de disperser ses forces pour trouver l'ennemi et le rencontrant plus vite qu'il ne s'y atten-

LES CAPITULATIOBS.

(lait, le 14Juin, au matin, dans la plaine de ï une bataille sanglante, d'abord perdne par les Français, mais ga^ée enfin, griice à l'opiniâtreté de Laones et de Victor, qui n'ont recnlé que lentement, disputant le terrain pied à pied, grâce à l'arrivée de Desaix, accourant de Rivalta, au brait du canon. X>e 14 juin, k sept heures dn Boir, M. de llélas qai , à quatre heures de l'après-inidî , avait écrit partout pour annoncer sa victoire, voyait son armée rejetée en désordre dans les marécages de la Bonnicla et enveloppée de tontes parts. Heureusement pour lui, Bonaparte, comme cela lui est arrivé plus d'une fois, consentit à prendre le parti qn'îl a blâmé chez d'autres. Certes, il lui eût été plus facile de détruire l'année autrichienne après Marengo qu'il ne l'avait été h Brune d'écraser complètement les Anglo-Russes après la bataille de Bergen et le combat de Castricum. 11 préféra, avec raison, car Marengo lui avait coûté 6,000 hommes hors de combat sur un effectif total do 28,000, obtenir, sans nouvelle effusion de sang, le résultat qu'il était venu chercher : la possession de Gênes et de la Lombardie. D'ailleurs, il était le chef de l'État et il avait hâte de retourner à Paris; la convention d'Alexandrie fut donc signée le lendemain même de la bataille sans difficultés.

Convention de Cintra. — J'en arrive enfin à la convention de Cintra, en vertu de laquelle le For-

îjes troupes en campagne. 249

tugal occupé, à la fin de l'année 1807, par les Français, fut évacué en 1808, et qui mérite une étude toute particulière, car elle eut la bonne fortune d'obtenir l'assentiment de Napoléon , bien qu'elle fût contraire à tous ses projets.

Lorsque, à la fin de 1807, après le traité de Tilsitt, Napoléon avait voulu, pour l'accomplissement complet du blocus continental, fermer le Portugal aux Anglais, il s'était vu forcé d'occuper ce pays dont le gouvernement résistait à ses injonctions, et il s'était mis, à cet effet, d'accord avec l'Espagne, jusque-là ennemie traditionnelle de son plus proche voisin. A la tête d'un corps d'armée composé de trois divisions d'infanterie et d'une division de cavalerie, présentant un effectif total de 25,000 hommes, Junot avait franchi les Pyrénées le 17 octobre 1807 pour aller s'établir d'abord à Salamanque. Parti de cette ville le 12 novembre pour faire sa jonction avec le corps espagnol qui devait concourir à l'expédition, il avait exécuté, pour remplir les intentions de l'Empereur, vis-à-vis duquel £on dévouement était sans bornes, une des marches les plus pénibles que l'on puisse citer dans nos grandes guerres. Sans vivres, forcé de s'engager dans des chemins aff'reux, par un temps épouvantable, il était arrivé à Abrantès avec des troupes dans un tel état qu'à peine put-il former parmi elles un corps de 3,000 à 4,000 hommes pour marcher sur Lisbonne. Il occupa cette capitale sans coup

férir, au moment où la flotte portugaise et la famille royale de Bragance s'en éloignaient pour gagner le Brésil.

A force de soins et d'activité, Tarmée fut bien vite réunie et remise sur un bon pied. Le quartier général s'installa dans Lisbonne même ; d'assez nombreux détachements furent répartis dans les provinces. Un corps espagnol fut placé dans la grande ville d'Oporto, un autre aux environs de Lisbonne. Grâce à la discipline des troupes, au bon ordre établi dans l'armée et au caractère facile des soldats français, cette occupation fut d'abord très bien supportée par la nation portugaise. Mais tout changea lorsque les événements de Bayonne, d'Aranjuez et de Madrid eurent amené en 1808 le soulèvement de l'Espagne. Le corps espagnol qui occupait la ville d'Oporto, s'insurgea, fit prisonnier le général français Quesnel, commandant de cette place, et rentra en Galice. Immédiatement Junot, avec beaucoup de résolution et de vigueur, désarma les troupes espagnoles de Lisbonne. Il contint le pays par la fermeté de son attitude ] mais bientôt les provinces portugaises se soulevèrent, et une junte installée à Oporto prit la direction du mouvement. Lisbonne seule fut maintenue dans l'ordre par la présence du général en chef. Quelques villes furent châtiées avec une extrême rigueur. Le combat d'Evora, livré par le général Loi son à plusieurs milliers d'Espagnols et de

Portugais, est resté célèbre pour l'énergie déployée par nos troupes ; le sac de la ville, qui suivit ce combat, a gardé la même célébrité ; il acheva d'exciter les passions populaires. Le Portugal, cependant, put être contenu jusqu'à l'arrivée des Anglais; mais, le 30 juillet, un corps de 15,000 hommes et de 18 pièces de campagne débarqua sous les ordres de sir Arthur Wellesley, le futur duc de Wellington, à l'embouchure du Mondego. Le général Delaborde marcha au-devant de ce corps d'armée avec sa faible division, comptant à peine 2,500 hommes. « La force « de cette division », dit le général Foy, à qui j'emprunte ces détails \ « résidait en entier dans l'ha- « bileté des chefs et surtout dans l'attitude calme et « énergique du général, vieux guerrier, aimé des « soldats et prompt à leur communiquer sa force et « sa confiance » . Le combat de Roliça , qui résulta de cette rencontre, fut des plus glorieux pour nos armes ; les attaques des Anglais furent partout repoussées ; mais écrasés par le nombre, les Français avaient, après quatre heures de lutte, perdu un quart de leur monde, tous tués ou blessés, ne laissant pas un prisonnier, en ayant fait au contraire à l'ennemi; il fallut ordonner la retraite. « Elle s'exécuta », dit le général Foy, « avec une audacieuse

1. Guerre de la Péninsule, tome IV, livre IX. Admirable livre qui malheureusement n'a pas été achevé et dans lequel l'histoire des guerres d'Espagne u*a été poussée que jusqu'oux événements de Baylen et de Vimeîro.

- Jï.

« régularité qui, non moins que ce qui s'était passé, « excita le respect de Tennemi. Le feu de dix bou- « ches à feu anglaises ne put éteindre le feu de « cinq petites pièces françaises, dont une seule resta « en arrière, engagée dans le défilé. »

Pendant cette résistance du général Delaborde, Junot rappelait ses divisions. « On vit alors », dit le général Foy, « quel impôt pour une armée que Toc- « cupation d'un pays ennemi. D'après l'état de situa- « tion, il y avait, au 15 juillet, 26,000 Français en « Portugal, et, le 20 août, on ne trouva pas 10,000 « sabres ou baïonnettes à présenter sur le champ de « bataille. » Junot en forma deux divisions d'infanterie (Delaborde et Loison), une réserve de grenadiers (Kellerraann) et une division de cavalerie (Margaron). L'artillerie consistait en 26 bouches à feu, qui furent réparties ainsi qu'il suit : 8 à chaque division (colonels Prost et d'Aboville) ; 10 à la réserve (colonel Foy). Les Anglais comptaient 17,000 hommes d'infanterie et 24 bouches à feu, dont plusieurs de gros calibre ; un corps de Portugais marchait en outre avec eux ; ils s'étaient retranchés dans une forte position sur le plateau de Yimeiro. Malgré la disproportion des forces, il n'y avait pas à hésiter, car si l'on tardait à les attaquer, les Anglais devaient être ralliés par un nouveau corps de 11,000 hommes et par toute l'armée portugaise. La bataille de Vimeiro, livrée le 21 août, est restée comme le type

de toutes celles que les Anglais ont gagnées sur nous en Espagne (Busaco, Talavera, etc.), par la même tactique et par la puissance défensive du feu de Tinfanterie. Immobiles sur le plateau, ils attendaient nos colonnes, les foudroyaient à quarante ou cinquante pas, et, profitant du trouble occasionné par ce feu violent, s'élançaient pour les précipiter sur les pentes qu'elles venaient de gravir. Qu'on en juge par ce récit de l'attaque des grenadiers : « Lorsque le duc d'Abrantès vit que les bri- « gades de gauche ne parvenaient pas à emporte r le « plateau, il y envoya le 2® régiment de grenadiers. « Ce brave corps , commandé par le colonel Saint- « Clair, marcha en colonne par peloton , le long de « la crête boisée, coupée en pente rapide à droite « par le ravin... Dix-huit pièces de canon tiraient à « la fois (sur cette colonne) et leurs boulets creux « emportaient de leur premier jet les files d'un pelo- « ton, pour éclater ensuite comme un obus dans le « peloton suivant. L'artillerie de la première divi- « sion et de la réserve répondait faiblement à ce « feu, forcée qu'elle était de toujours se mouvoir « pour ne pas gêner la marche des grenadiers. Mal- « gré cette infériorité d'appui et les pertes qu'il « éprouvait, le régiment de grenadiers arriva jus- « qu'à cinquante toises de la sommité du plateau. « Au moment de se déployer, la colonne fut assaillie « par le feu convergent de mousqueterie des six

« régiments anglais. Presque tous les chevaux quî^ « traînaient les pièces et les caissons furent tués. « Les colonels Prost et Foy furent blessés. Les âevx <ii premiers pelotons de grenadiers disparurent cov.me « effacés, le régiment ne put pas se former en « bataille et obliquant à droite , malgré la vo- « lonté et l'exemple des chefs, il s'éboula dans le « ravin. »

Les Anglais ne bougèrent pas de leur plateau ; leur cavalerie voulut poursuivre les grenadiers; elle fut vigoureusement ramenée et enfoncée par celle de Margaron, sous la protection de laquelle les Français se rallièrent en bon ordre ; mais ils avaient perdu 1,800 hommes, les Anglais à peine 800. Renforcé par trois bataillons venus de Lisbonne, Junot avait réparé ses pertes de la journée ; il attendit vainement l'attaque de Wellington, qui se garda bien de compromettre son succès en descendant dans la plaine. Le toir, l'armée française rentra dansTorrès- Vedras, où un conseil de guerre fut réuni, le lendemain, pour aviser à la situation. L'avis unanime des généraux Delaborde, Loison, Kellermann,Tliiébault, chef d'état-major Taviel , commandant l'artillerie, du colonel commandant le génie et de l'ordonnateur en chef, fut qu'on avait assez fait pour l'honneur des armes, que les troupes étaient hors d'état de tenir la campagne, qu'un nouveau combat serait une boucherie inutile, et enfin qu'il n'y avait pas, dans

tout le Portugal, un seul point assez fort, disposé et approvisionné de manière à y attendre les secours qui devaient arriver de France dans un avenir incertain et tardif.

La conséquence de cette situation était l'évacuation du Portugal. On songea d'abord à faire une trouée pour rejoindre les troupes françaises sur l'Ebre; l'opération fut jugée longue, sanglante et douteuse. On résolut alors d'essayer de traiter avec les Anglais sur cette base, qu'en échange de Lisbonne et des places qu'on leur remettrait, ils ramèneraient l'armée française en Espagne ou en France.

Kellermann fut choisi comme négociateur. L'assurance de l'homme de guerre était unie chez lui, dit le général Foy, à la finesse observatrice du diplomate. Il sut faire sonner très haut les ressources et l'énergie des Français. Un arrangement provisoire fut conclu en quelques heures à Vimeiro, sur les bases adoptées par le conseil de guerre de Torrès-Vedras et transformé quelques jours après, h Cintra, en une convention définitive. Comme quelques difficultés s'élevaient au dernier moment, « le « caractère de Junot fut plus grand encore que le « danger de sa position. Il dit aux Anglais : Reprc- « nez votre traité, je n'en ai pas besoin ; je défen- « drai pied à pied les rues de Lisbonne ; je brûlerai « ce que je suis obligé de vous abandonner, et vous « verrez ce qu'il vous en coûtera pour avoir le

« reste \ » Cette attitude énergique décida tout; les conditions demandées par Farinée française furent toutes acceptées. 22,000 hommes avec leurs armes et leurs canons, ramenés sur les vaisseaux anglais, débarquèrent sur les côtes de France. Quelques jours plus tard, ils prenaient rang dans les colonnes de la Grande-Armée, qui se dirigeaient vers la Péninsule espagnole. Partis au mois d'octobre 1807, conscrits et novices, ils étaient, cette fois, instruits et aguerris. Hors la perte du Portugal, impossible à éviter, la convention de Cintra était donc avantageuse à Tarmée française ; elle fit le plus grand honneur à Kellermann et à Junot.

Quant à T Angleterre, elle accueillit cette convention avec rage et stupéfaction. A la nouvelle des événements d'Espagne, tous les cœurs anglais avaient tressailli de joie ; c'étaient les premières victoires remportées sur la Grande-Armée de Napoléon ; on s'attendait à chaque instant à apprendre que les troupes de Junot étaient détruites ou prisonnières de guerre. On éprouva donc une énorme déception, et l'opinion publique fut aussi surexcitée que lors des conventions de Clostei-Seven et d'Alkmaër. Les journaux parurent encadrés de noir. Des protestations furent envoyées de toutes parts au Gouvernement, et l'on ouvrit une enquête solen-

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