Tliicrs, Histoire du Consulat et de l'Empire, lomc V
parc de rannée autrichienne (400 caissons) fut enlevé, et la cavalerie reprit le grand parc de Tarmée française ainsi qu'une partie de son trésor, qui avaient été pris par l'ennemi le 11 octobre pendant le combat d'Haslacli\
La conduite de Werneck, se rendant à discrétion avec des troupes incapables de faire un pas de plus, ne saurait être comparée à celle de Mack, qui semble bien difficile à justifier. Il faut convenir, cependant, qu'en cette circonstance, l'armée et la nation autrichiennes se déchaînèrent contre lui outre mesure. Les peuples, dans leurs désastres, tout rarement généreux, et il n'y a guère que les Romains qui soient allés au-devant des généraux vaincus, pour les féliciter de n'avoir pas désespéré de la patrie. Malheur à l'homme qui est désigné, d ms des cas semblables, pour porter la responsabilité des événements et sur qui l'opinion publique fait retomber le poids de fautes qui sont souvent celles de tout le monde !
Mack fut traduit devant un conseil de guerre • il s'y défendit mal, parce que, pour se bien défendre, il aurait fallu accuser le propre frère tle l'Empereur, l'archiduc Ferdinand. Il produisit un certificat de l'empereur Napoléon, attestant ses talents mili-
1. Le colonul Liclilciislein, Éludes sur la cavalcr.'e, campagne 'le 18 jô.
taires et ses bonnes dispositions à Ulm. Cet appel au témoignage du vainqueur fit un mauvais effet; Mack fut condamné à mort, mais on lui tint sans doute compte de sa réserve, car T empereur le gracia, et il en fut quitte pour deux ans de prison à la forteresse du Spielberg. Quelque faible qu'il eût été à Ulm, il ne méritait pas la mort. N'ayant pas eu sa liberté d'agir comme il l'entendait, il ne pouvait endosser la responsabilité complète de ce qui s'était passé. Le conseil aulique lui avait commandé impérieusement la position d'Ulm, et Werneck ainsi que l'archiduc Ferdinand, en le privant d'une partie de ses forces, l'avaient mis hors d'état de combattre avec succès : là seulement était son excuse.
La destruction complète d'une année de 80,000 hommes, presque sans combat, était jusque-là un fait unique dans l'histoire. La campagne de 1806 devait donner un spectacle encore plus étonnant peut-ttre.
Il est inutile de raconter ce que tout le monde sait: le début de la guerre contre la Prusse, Napoléon infligeant au prince de Hohenlohe une écrasante défllite sur le plateau d'Iéna ; Davout se heurtant avec le 3® corps à l'armée du duc de Brunswick et du roi de Pruçse et la repoussant sur Auerstsedt après une bataille acharnée, la plus honorable peut-être pour les armes françaises , de toutes celles de nos grandes guerres ; enfin les vaincus
d'Iéna, fuyant en désordre devant les divisions de cavalerie de Murât, se heurtant à la retraite plus régulière de l'armée royale et l'entraînant dans une déroute commune. Ce qu'il importe de rappeler ici, c'est la suite des désastres dans lesquels disparut l'armée prussienne, et principalement les deux grandes capitulations de Prenzlow et de Radtkau. Les batailles d'Iéna et d'Auerstsedt furent livrées le 14 octobre 1806 ; la cavalerie de Murât avait bivouaqué sur le champ de bataille ; dès la matinée du 15, elle se portait sur Erfurt et cernait la ville, qui capitulait comme on Ta vu plus haut. Le même, jour , Bliicher , coupé par la division de dragons Klein, lui échappait par un mensonge, affirmant qu'un armistice était signé. Le général Klein fut puni par l'ordre du jour suivant :
Ordre du jour du 19 octobre 1806,
« L'Empereur témoigne son mécontentement au « général de division Klein et au général de bri- « gade Lasalle , et Sa Majesté ordonne que cette « marque de son mécontentement soit mii^ à l'ordre « de l'armée, pour avoir laissé passer deux colonnes « ennemies qui étaient coupées, ayant l'un et l'autre « l'extrême simplicité de croire ce que le général « ennemi Bliicher leur a dit, qu'il y avait un armis- « tice de six semaines.
« Depuis quand est-ce par le canal de Tennemi , « que Sa Majesté fait porter ses ordres?
« L'Empereur se flatte que de pareilles erreurs ne « seront plus commises ; les lois militaires pronon- « cent les plus grandes peines contre les ofliciers « dans un cas pareil... »
« Une loi nécessaire dans une armée française », a dit Napoléon à Sainte-Hélène, « serait celle qui défen- « drait tout parlementage. Nos soldats sont si bons, « si prêts à être amis, et nos ofliciers si faciles à trom- « per, que les étrangers les jouent perpétuellement. »
Quoi qu'il en soit , le maréchal Soult attaqua Tarrière-garde du corps d'armée qui avait trompé les généraux Klein et Lasalle, mais ces troupes purent se réfugier dans Magdebourg avant d'être rejointes. Elles en repartirent, afin de ne pas y être cernées. Bliicher et Hohenlohe se séparèrent. Atteint une première fois à Zehdenick, le 26, le corps du prince de Hohenlohe fut devancé à Prenzlow par la cavalerie de Lasalle et de Grouchy et enveloppé par quatre régiments de cavalerie légère et sept régiments de dragons. Sommé de se rendre, le prince consulte ues ofliciers; devant l'impossibilité reconnue de rien faire pour se tirer de là, à l'approche de l'infanterie de Lannes, qui va les accabler, ils se taisent, n'approuvant pas explicitement la proposition de capituler, mais se soumettant , la rage dans le cœur, à cette cruelle nécessité;
16,000 hommes d4nfanterie, 6 régiments de cavalerie, 45 drapeaux et 64 pièces attelées , tombent ainsi dans les mains des Français. A en croire les Prussiens ou du moins certains de leurs auteurs, tels que Rustow, le prince Auguste aurait victorieusement repoussé les dragons de Grrouchy, et la capitulation de Prenzlow aurait été pour les Prussiens U conséquence d'une victoire. Cela paraît difficile à croire ; il est difficile également d'admettre qu'une troupe de cavalerie ait pu être forcée de capituler dans ces conditions. Le prince de Hohenlohe et surtout son chef d'état-major, le colonel Massembach, qui avait négocié la capitulation, furent d'ailleurs en Prusse l'objet de vives récriminations. Le prince se retira dans ses terres et ne reparut plus. La conduite de Massembach fut soumise à une enquête, que suspendirent les événements de 1813 ; il donna plusieurs fois sa démission qui ne fut pas acceptée, se retira à Londres et publia divers écrits sur l'armée prussienne. Le gouvernement de Berlin profita de ce prétexte pour le faire arrêter, en 1817, à Francfort, où il se croyait en sûreté, et il fut condamné à 14 ans de forteresse, soi-disant pour avoir trahi les
secrets de l'Etat, en réalité pour avoir signé la capitulation de Prenzlow. Il ne fut gracié qu'en 1826. L'ennemi le plus déclaré des capitulations et de ceux qui les signaient, Blucher, fut bientôt cependant contraint d'en signer lui-même une, absolument
semblable à celle de Prenzlow. Poursuivi sans relâche par Soult , Bemadotte et Murât, se voyant le 4 novembre atteint par la cavalerie de Lasalle, il se décidait à violer la neutralité de la ville de Lubeck. Le 5 novembre, Lasalle chargeait son arrière-garde et lui prenait 8 canons et 300 hommes ; le 6, Soult et Bernadette emportaient la ville d'assaut et enlevaient 5,000 prisonniers avec un matériel considérable. Enfin, le 7>, Blticher, adroitement cerné par la cavalerie de Murât, assailli par les deux autres maréchaux, capitulait à Radtkau, la rage dans le cœur, aux mêmes conditions que le prince de Hohenlohe à Prenzlow*, avec 15,000 hommes. Murât put écrire le jour même à l'Empereur : « Sire, le '< combat finit faute de combattants. Le corps de « cavalerie va se mettre en marche pour rallier la « Grande Année à Berlin. »
Nous voici arrivés à la triste et célèbre capitulation de Baylen, tant de fois racontée et discutée et cepsndant peut-être imparfaitement connue des lecteurs français, car plus d'un, sans doute, le cœur serré d'une émouvante humiliation, a fermé le livre où il en lisait le récit, sans aller jusqu'au bout. Mais il faut en avoir le courage ; le malheur instruit plus que la bonne fortune. Sedan, d'ailleurs, n'a-t-il pas dépassé Baylen ?
1. Colonel Licbtenstein, noie déjà citée. Tliiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, tome VII.
Pour bien juger ce drame douloureux, il faut se rappeler tout d'abord quel en fut le personnage principal et sur quel théâtre il s'est accompli. « Il « n'y avait pas dans l'Empire », a dit le général Foy, « un général de division classé plus haut que « Dupont. L'opinion de l'armée , d'accord avec la « bienveillance du souverain, le portait au plus haut « grade de la milice, et quand il partit pour l'An da- « lousie , on ne doutait pas qu'il ne trouvât à Cadix « son bâton de maréchal. » Rien de beau, en effet, comme les états de service de ce général de division. En 1801, à la tête d'un des corps de l'armée d'Italie, il domptait, par une initiative audacieuse, l'inertie du général en chef Brune, en le forçant à passer le Mincio pour venir à son secours. Dans la campagne de 1805, nous l'avons vu tenir tête à 60,000 hommes avec sa division et ne pas craindre d'attaquer le premier pour dissimuler le petit nombre de ses troupes ; nous l'avons vu aussi combattre héroïquement à Diernstein pour délivrer le maréchal Mortier. Dans la campagne de 1806 , toujours avec sa seule division, il battait, le 17 octobre, l'arrière -garde prussienne, forte de 18,000 hommes, enlevait successivement les ponts et la ville de Halle et faisait 4,000 prisonniers. Le 25 janvier 1807, il décidait, par une attaque de flanc, la victoire deMohrungen. Enfin, à Friedland, sous les yeux de l'Empereur, il culbutait la garde impériale russe. Napoléon
Tavait nommé à cette occasion grand-aigle de la Légion d'honneur et comte de TEmpire. Lui destinant le bâton de maréchal, il lui avait, au commencement de 1808, donné le commandement du 1*"' corps d'observation de la Gironde, comprenant trois divisions d'infanterie et une brigade de chasseurs. Nul ne doutait alors que le général Dupont ne trouvât bientôt en Espagne la récompense de ses brillants services. Mais il n'avait plus sous ses ordres des régiments d'élite comme le 9® léger, comme le 32* de ligne, surnommé V Invincible depuis la bataille de Montenotte. Les soldats auxquels il commandait étaient de jeunes conscrits , groupés en légions de nouvelle formation.
Lorsque les événements d'Aranjuez eurent amené le soulèvement de l'Espagne , Dupont fut envoyé en Andalousie, avec une seule de ses divisions et une brigade de dragons. Le but qui lui était assigné était Cadix, où l'escadre de Eosily-Mesros, abritée dans le port, était exposée à une destruction presque certaine, si l'on ne venait à son secours. Mais l'insurrection grossissait toujours ; la ville de Cordoue en pleine révolte barrait le chemin à Dupont; il mit en déroute, au pont d'Alcolea, l'armée insurrectionnelle, et enfonça à coups de canon les portes de Cordoue ; ses soldats se répandirent dans la ville et la livrèrent au pillage, saccageant la célèbre cathédrale, commettant les désordres que subit
une ville prise d'assaut. Les habitants de TAndalousie répondirent à ce pillage par des férocités sans nom, que le patriotisme, quoi qu'on en ait dit, ne saurait excuser. Les malades laissés à Manzanarès , sur la route qu'avait suivie Dupont, furent égorgés ou plutôt déchiquetés. Un général de brigade qui rejoignait la division, fut arrêté à la Caroline , &ur cette même route , et plongé tout vivant dans une chaudière d'eau bouillante ; d'autres officiers furent sciés tout vivants, etc.
Dupont écrivit à Murât, qui commandait à Madrid toutes les troupes françaises, qu'il ne pouvait aller plus loin avec 8,000 hommes, demanda instamment des renforts et perdit, à Cordoue, dix jours à les attendre ; puis jugeant sa position trop aventurée en présence de l'armée espagnole commandée par Castanos, il quitta Cordoue, et remontant le Guadalquivir, alla s'installer dans une position retranchée à Andujar sur la rive droite du fleuve ; il traînait avec lui plus de 500 voitures chargées, non pas, comme on l'a dit, des trésors de Cordoue, mais de malades et de blessés qu'il ne pouvait abandonner à la férocité des populations de l'Andalousie. Il n'avait avec lui jusqu'alors que la division Barbou. Ses deux autres divisions, commandées l'une par Vedel, l'un des généraux les plus renommés pour leur bravoure, l'autre par Gobert, un très jeune général, l'espoir de l'armée, ancien chef
d'état-major et ami de Dupont, le rejoignirent enfin ; d'après ses ordres, Vedel dut aller occuper la position de Baylen, au débouché des défilés de la Sierra Morena '. Gobert, qui était d'abord à Baylen, avait dû reculer pour combattre des rassemblements d'insurgés ; il fut tué et remplacé par le général Dufour, qui s'était installé à la Caroline au milieu des montagnes. Vedel le crut menacé, courut à son secours et abandonna de nouveau cette funeste position de Baylen qui devait nous coûter si cher. Alors Dupont se décida à s'y rendre lui-même le 18 juillet. La chaleur était sufl^ocante ; il voulait d'ailleurs dérober sa marche à l'ennemi-; il résolut de ne partir que le soir. Ce retard le perdit ; Castanos, au courant de tous les mouvements de l'armée française , envoya , pendant le jour, occuper Baylen par deux divisions aux ordres de Eeding, qui tourna la position d'Andujar.
Le 18, à neuf heures du soir, Dupont se mit en route; il croyait n'avoir rien devant lui, tout au plus quelques rassemblements insignifiants; il pensait, au contraire, être suivi par toute l'armée espagnole. Il disposa sa colonne en conséquence ; c'est encore ce qui le perdit, car tout fut fatalité dans cette déplorable afifaire. En tête marchait, précédé d'une petite avant-garde, un corps de 2,600 hommes avec
1. Je passe à dessein sur plusieurs engagements, dont le seul énoncé compliquerait la question.
6 canons de 4, conduit par Dupont lui-même ; puis venait, escorté par un bataillon suisse, un long convoi de 500 voitures dans lequel était entremêlée Fartillerie ; enfin, le gros de la division, couvert par une arrière-garde , terminait la colonne , longue de trois lieues. Vers trois heures du matin, Favant-garde se heurta aux .premiers postes espagnols, et le combat s'engagea très vivement. Les troupes appelées par le canon, accoururent le plus vite qu'elles purent, mais successivement ; Tartillerie se dégageant avec peine des autres voitures, arriva par fractions qui, à peine en batterie, étaient écrasées par le feu de 24 pièces de 12, placées par les Espagnols à droite et à gauche de la route. Jusqu'à midi, on fit des efforts sans cesse répétés pour enlever la position ; la cavalerie fournit les charges les plus brillantes ; mais on ne put parvenir à percer la ligne des Espagnols ; la chaleur était accablante , les soldats ne trouvaient pas une goutte d'eau pour boire ; ils ne pouvaient plus tenir leurs armes ; les bataillons suisses, fatigués de tirer sur leurs compatriotes qui faisaient partie du corps de Reding, passèrent à l'ennemi. L'armée de Castanos atteignait les derrières de l'armée ; Vedel, impatiemment attendu, ne paraissait pas ; Dupont, malade de la dysenterie , deux fois blessé depuis le matin, ayant jusque-là combattu bravement, se résigna à demander une suspension d'armes que les généraux espagnols s'empressèrent de lui accorder ;
mais pendant les pourparlers, les troupes de Castanos étaient arrivées, et se mettant en communication avec celles de Reding, s'étaient placées sur les deux flancs de la division française, qui se trouvait ainsi cernée de toutes parts.
Cependant Vedel, au bruit du canon, s'était mis en mouvement à la pointe du jour ; il avait six lieues à faire, il venait d'épuiser ses jeunes soldats pendant trois jours et trois nuits en marches inutiles ; il se préoccupa trop de les faire arriver en bon ordre, leur accorda une halte trop prolongée , n'entendit plus le canon et croyant toujours au danger du côté de la Caroline, ne se pressa plus d'arriver. Il atteignit enfin Baylen, reconnut les Espagnols et voulut les charger; on lui cria qu'il y avait trêve ; il n'écouta rien d'abord et répondit au parlementaire : « Allez dire à votre général que je vais l'attaquer » ; premier mouvement qui était le bon et dans lequel il eut le tort de ne pas persévérer. 11 consentit ensuite à envoyer son aide de camp au quartier général ennemi. Ne le voyant pas revenir au bout d'une demi-heure, il lança bravement ses troupes, car désespéré d'être arrivé trop tard, il voulait réparer ses torts ; il fit former la colonne d'attaque et allait enlever la position, quand lui arriva un ordre écrit du général Dupont de cesser toute hostilité.
Et voici bien ce qui prouve qu'il est impossible et criminel qu'un chef au pouvoir de l'ennemi, ou
.Il»
284 LES CAPITULATrONS.
tout au moins investi par lui , donne des ordres qui nécessairement passent par son intermédiaire ; Dupont ne fait rien dire à Vedel de ce qui s'est passé ; les parlementaires espagnols sont tous à la conciliation et à la paix ; Vedel croit à un arrangement , et il obéit. Tout est là ; le malheur est dès lors consommé. On négocie : une capitulation est conclue, aux termes de laquelle les troupes cernées avec Dupont doivent rester prisonnières de guerre, taudis que les autres divisions de son corps d'armée déposeront les armes pour être transportées en France sur des bâtiments espagnols. Par une singulière préoccupation, les auteurs de cette capitulation ne semblaient avoir songé qu'à conserver les bagages de l'armée. Cependant Vedel veut combattre. Dupont lui ordonne, au contraire, de rendre les canons et les hommes qu'il a pris la veille -, puis, saisi de remords, il lui fait dire de s'éloigner au plus vite. Vedel s'empresse d'exé3uter ce nouvel ordre; aussitôt des cris de fureur s'élèvent de l'armée espagnole; on parle de foi violée ; on menace de massacrer la division Barbou. Les officiers qui entourent Dupont le conjurent de céder, pour sauver la vie de ses soldats ; il cède et fait porter à Vedel l'ordre de revenir; Vedel hésite, consulte lui-même ses officiers. Enfin le dogme de l'obéissance passive l'emporte, et Vedel, pour ramener sa division sous les Fourches Caudines, obéit à un homme qui n'a plus
le droit de commander puisqu'il est aux mains de Tennemi.
On sait le reste : la capitulation odieusement violée; les Français désarmés, livrés à tous les mauvais traitements, à toutes les injures, à tous les outrages de la plus féroce des populations; plus de distinction entre ceux qui, vaincus, ont déposé les armes, et ceux qui bénévolement se sont faits les victimes de la discipline; tous transportés sur les pontons de Cadix ou dans l'île de Cabrera, où on les laisse mourir de faim, ou lorsque après la paix des bâtiments français viennent, six ans plus tard, les chercher pour les rapatrier, on trouve pour restes du corps d'armée de Dupont, 2,000 créatures maigres et pâles, ayant à peine la force de se tenir debout. Certes elle est bien loin de moi, l'idée d'accabler un homme qui avait été si beau, si brillant soldat et qui fut si malheureux, mais on me permettra de plaindre plus que lui les morts de Cabrera.
L'histoire dit qu'aux premières nouvelles de l'événement de Baylen, Napoléon éclata en imprécations et parla de faire fusiller Dupont, puis qu'à un autre moment il le plaignit, s'écriant : « Le malheu- « reux , avoir si bien commencé et finir ainsi ! » Lorsque Dupont débarqua à Toulon, il fut arrêté, et l'Empereur voulut le faire comparaître devant un conseil de guerre ; Cambacérès l'en empêcha en lui
faisant observer qu'aucune loi ne prévoyait le cas. L'afifaire dormit, mais le souvenir en restait odieux à Napoléon, que mettait hors de lui le nom seul de Baylen, encore davantage la vue d'un des acteurs de cet événement. Quatre ans après la convention d'Andujar, car tel est le titre officiel de la capitulation de Baylen, au moment de l'expédition de Eussie, une commission de quinze membres fut instituée par décret du 17 février 1812, pour juger le général Dupont. Présidée par Cambacérès, cette commission se composait de Berthier , Talleyrand (Talleyrand, gardien de l'honneur militaire !), Régnier, duc de Massa*, Clarke^, Bessières, Moncey, de Cessac'^, Lacépède *, Defermon *, Boulay de la Meurthe ®, Andréossy, l'amiral Ganteaume, Muraire®. Eegnault de Saint- Jean-d'Angely , procureur général, prononça un réquisitoire fondé principalement sur le pillage de Cordoue ; les membres militaires de la commission se montrèrent, dit-on, les plus indulgents de tous. L'arrêt rendu déclara Dupont déchu de ses grades et dignités et lui interdit de porter l'uniforme. Le décret s'étendit aux autres généraux, victimes de la capitulation.