Les Suites d'ime capitulation, par LorJclan Larclicy
ce que Ton raconte : « On a été injuste envers vous ; « mais vous choisissez bien mal votre moment pour « vous venger. » Le gouvernement de la Restauration eut la faiblesse de le prendre pour ministre de la guerre ; il proscrivit les officiers de la Grande - Armée, et prodigua les grades et les décorations aux anciens soldats de Tannée de Condé ; il montra, en un mot, un tel esprit de réaction, que le roi ne voulant pas être compromis plus longtemps par lui, le força de donner sa démission.
En somme, Dupont avait été un brillant soldat ; mais il n'avait pasTâme d'unKléber, d'un Masséna, d'un Ney ou d'un Davout. Ceux-là eussent enlevé leurs soldats, si épuisés qu'ils fussent par la chaleur. Veut-on voir ce que peut un homme ? Il faut se reporter à la retraite de Russie, et lire le récit de la marche du maréchal Ney, de Krasnoé à Orcha.
La Grande-Armée , qui avait envahi la Russie, se retirait ; Ney, avec le 3® corps, formait l'arrière garde ; les corps d'armée, faute énorme, étaient échelonnés à un jour de distance. Le 15 et le 16 novembre, le prince Eugène et Davout, devancés à Krasnoé par l'armée russe, avaient lutté pour se frayer un passage, mais l'ennemi s'était refermé derrière eux et, renforcé par de nouvelles troupes, il présentait cette fois un obstacle infranchissable. Arrivé à son tour en face de Krasnoé, Ney est salué tout à coup par le feu de cent canons qui, dissipant
le brouillard, lui font apercevoir 50,000 hommes rangés en bataille ; sans hésiter , il forme les colonnes d'attaque qui, par un eflfort désespéré, se portent sur la position des Russes, et prennent même plusieurs canons ; mais exposées à un feu épouvantable, elles ont bientôt perdu 3,000 hommes sur 7,000 ; alors Ney recule pour un moment, bien décidé à se tirer de cet aflfreux pas, en franchissant le Dnieper sur la glace pour suivre la rive droite. Le fiôir, un parlementaire vient le sommer de se rendre, lui promettant de la part de Kutusof les conditions les plus honorables. Sous un prétexte quelconque, il retient le parlementaire prisonnier, de peur que quelque chose ayant transpiré de son projet, Tennemi ne soit averti par lui, puis avec tout ce qui lui reste d'hommes valides , il commence cette marche que tout le monde connaît. A cinq heures du matin , il trouve le Dnieper gelé et le traverse , obligé cependant d'abandonner ses canons et ses voitures que la glace trop épuisée ne pourrait porter. Trois mille hommes passent ainsi sur la rive droite, mais une nuée de cosaques, galopant sur la neige avec des canons montés sur des traîneaux, les harcèle de toutes parts. Ici aucun récit ne pourrait remplacer celui d'un des acteurs de cette sublime retraite, le duc de Fezensac : « Le maréchal Ney » , dit-il dans ses intéressants Souvenirs, « forma rapidement un « carré de chacune de ses deux divisions ; la 2® corn-
« mandée par le général d'Hénîn, se trouvant d'ar- « ri ère-garde, était la première exposée ; nous fîmes « prendre rang de force à tous les hommes isolés « qui avaient encore un fusil ; il fallut employer les « menaces les plus fortes pour en tirer parti. Les « cosaques, faiblement contenus par nos tirailleurs, « s'eflforçaient d'atteindre le carré. Les soldats pré- « cipitaient leur marche à Tapproche de F ennemi « et sous le feu cle son artillerie. Vingt fois je les « vis sur le point de se débander et de fuir chacun « de son côté en se livrant avec nous à la merci des « cosaques ; mais la présence du maréchal Ney, la « confiance qu*il inspirait, son attitude calme au « moment d'un tel danger, les retinrent dans le « devoir. Nous atteignîmes une hauteur; le mare- « chai ordonna au général d'Hénin de s'y maintenir « en ajoutant qu'il fallait savoir mourir là pour « l'honneur de la France... » 6,000 hommes avaient combattu à Krasnoé ; 900 arrivèrent à Orcha, dont deux colonels seulement sur deux divisions (Fezenzac et Pelleport) ; mais l'honneur de la France était sauf. Avec un maréchal Ney, les événements comme celui de Baylen ne sont pas à craindre.
J'ai maintenant à rappeler deux capitulations d'armée ; l'une dont on ne peut lire le récit sans ressentir une émotion de sympathie douloureuse pour le plus noble des caractères, l'autre dont il est impossible d'évoquer le souvenir sans
rouvrir une plaie toujours saignante au cœur d'un Français.
• Le 8 avril 1865, Tarmée du Sud était réduite à 8,000 hommes d^nfanterie mourant de faim, et à 2,000 cavaliers montés sur des chevaux maigres et efflanqués. Suivie de près par Tarmée de Grrant, elle avait devant elle lui barrant le passage, Sheridan avec 80,000 hommes. Lee cependant se refusait à capituler ; il voulait faire une dernière tentative pour percer les lignes de Sheridan. Ce suprême eSbrt fut tenté le 9 au matin; les 2,000 hommes formant Tavant-garde de Lee se ruèrent sur Tennemi et si vivement qu41s firent reculer les premières troupes de près de deux kilomètres. Mais arrivés là, ils se trouvèrent en face d'une masse compacte d'infanterie ; avancer davantage était absolument impossible. Lee se décida avec douleur à envoyer un parlementaire demander à Grant une entrevue, qui lui fut immédiatement accordée.
« Les deux armées restèrent l'arme au bras, dit « un biographe de Lee, l'une en face de l'autre « pendant la rencontre des deux chefs, qui eut lieu « dans une ferme près de Court-House. Le général « Lee avait avec lui le colonel Marshall, de son « état-major ; quelques officiers fédéraux accompa- « gnaient le général Grant. Ce dernier fut d'une « parfaite courtoisie ; Lee resta impassible. Les « fatigues de ces jours derniers avaient seules laissé
« des traces sur ses traits amaigris. La taille droite, « le regard ferme, la tenue digne et polie, il se borna « à traiter l'affaire pour laquelle ils étaient réunis ^. . » Assis à une petite table en bois blanc, les deux généraux dressèrent et échangèrent deux actes, Tun par lequel Grant indiquait les conditions de la capitulation, Tautre par lequel Lee les acceptait : « Engagement pour les officiers et les soldats de ne « pas porter les armes contre les Etats-Unis avant « d'être échangés ] remise des armes, des canons et « du matériel, garantie contre les poursuites du gou- « vemement moyennant obéissance aux lois.
« L'entrevue terminée », continue le biographe , « les deux généraux se saluèrent, Lee remontant « sur son coursier rentra à son quartier général. « L'émotion des confédérés, en revoyant leur chef « adoré et en apprenant ce qui venait de se passer, « ne peut se décrire ; rompant les rangs, les soldats « se jetèrent au-devant de lui, cherchant à lui « prendre la main, appelant sur sa tête lesbénédic- « tions du Très-Haut et demandant au ciel, les « larmes aux yeux, de le soutenir dans cette der- « nière épreuve. Que Dieu vous vienne en aide, « général ! entendait-on de tous côtés ; cette ovation « si spontanée, toucha Lee profondément ; les yeux « humides d'émotion, il jeta sur ses hommes un re-