Lee Cliildo, le Général Lee
« gard de fierté inexprimable, et d'une voix trem- « blante il leur dit : Mes amis nous avons combattu « ensemble toute cette guerre, j'ai fait pour vous « de mon mieux et mon cœur est trop plein pour en « dire plus. »
« Les vainqueurs se montrèrent magnanimes, ils « s'abstinrent de tout ce qui aurait pu paraître une « insulte aux vaincus. D'abondantes distributions « de vivres furent faites aux prisonniers mourant « de faim. »
Quelle diflférence entre ce tableau et celui que le général Ducrot nous trace de la capitulation de Sedan, le 1®" septembre 1870! « A l'intérieur de « Sedan , le spectacle était indescriptible : les rues, « les places, les portes étaient encombrées de voi- « tures, de chariots, de canons, de tous les impedi- « menta et débris d'une armée en déroute. Des « bandes de soldats sans fusils, sans sacs accouraient « à tout moment, se jetaient dans les maisons, dans « les églises. Les quelques hommes qui avaient con- « serve un reste d'énergie ne semblaient s'en servir « que pour accuser et maudire. Nous avons été « trahis, s' écriaient- ils, nous avons été vendus par « les traîtres et les lâches \.. »
C'est bien cela ! Dans notre malheureux pays de France, on ne veut pas croire à la défaite sans la
1. Général Ducrot, la Journée de Sedan, édilion in-i2, page 73.
trahison. Et le projet de loi soumis aux délibérations de la Chambre des députés n'est guère fait pour guérir ce déplorable travers national, en semblant admettre que les chefs appelés en cas de guerre à commander l'armée ne sont que des lâches et des traîtres, qu'il faut maintenir dans le devoir par la crainte du conseil de guerre. Mais je ne veux pas discuter ici, et je me borne à raconter. Il est inutile cependant d'écrire une fois de plus le récit de la bataille et de la capitulation de Sedan. Ces faits sont trop récents et trop connus ; ils ont donné lieu à trop de polémiques, dont l'avenir seul pourra trancher le nœud, pour qu'il y ait intérêt à y insister. Disons seulement que la courtoisie ne fut pas toujours, comme dans l'entrevue de Lee et de Grant, du côté du vainqueur. D'après un des témoins de la scène dans laquelle fut discutée la capitulation, M. de Moltke crut devoir donner à la France une leçon de modestie méritée sans doute, mais bien mesquine à côté de la grande leçon donnée par la bataille elle-même, la plus grande catastrophe militaire des temps modernes. « Vous ne connaissez « pas » , dit-il, « la topographie des environs de Sedan. « Voici un détail bizarre et qui peint bien votre « nation présomptueuse et inconséquente ; à l'entrée « de la campagne vous avez fait distribuer à tous « vos officiers des cartes de l'Allemagne, alors que « vous n'aviez pas le moyen d'étudier la géographie
« de votre pays, puisque vous n'aviez pas les cartes « de votre propre territoire ^. » C'est vrai, mais qu'est-ce que cela pouvait ajouter au triomphe des Prussiens ? Autre contraste : L'armée dut attendre plusieurs jours dans la presqu'île d'Iges, au milieu de privations inénarrables , sans abris , sans vivres , sous la pluie, dans la boue, le moment du départ.
C'est que, malgré les fureurs de la guerre civile, les fédéraux, heureux d'avoir triomphé, étaient fiers de la valeur déployée par les confédérés leurs compatriotes et qu'après l'acharnement de la lutte, les hommes de guerre sinon les hommes d'Etat ne demandaient qu'à retrouver en eux des frères ; tandis qu'à Sedan il y avait deux races, dont l'une au moins ne rêve que l'extermination de l'autre.
La dernière grande guerre, celle des Russes et des Turcs en 1877 et 1878, nous offre un dernier exemple d'armée réduite à capituler en rase campagne. Lorsque la fin du siège de Plewna permit aux 150,000 hommes qui bloquaient Osman-Pacha de marcher en avant et de traverser les Balkans, le mouvement général de l'armée russe fut déterminé par deux considérations : la première était le désir de profiter des succès obtenus pour briser la résistance des Turcs et aller chercher la paix jusque sous les murs de Constantinople ; la seconde était
1. Général Ducrot, la Journée de Sedan, édition iD-i2, page 73.
la crainte éprouvée par le grand-duc Nicolas de se voir remplacé au printemps par le Czarewitch dans le commandement en chef, si la guerre n'était pas terminée pendant l'hiver. A ce moment Veissel-Pacha occupait avec 41 bataillons et 93 bouches à feu la position de Schipka, en face du général Radestky ; celui-ci, l'amusant au centre par une vive canonnade, le fit attaquer sur les deux ailes par les colonnes des généraux SkobeleflF et prince Sviatopolk. Les chemins étaient affreux ; il en résulta des retards dans la marche de Skobeleff, l'autre colonne fut un instant aux prises avec des forces supérieures ; Radestky porta son centre en avant pour la dégager, sans cependant essayer de faire reculer les Turcs qu'il s'agissait d'envelopper. Enfin Skobeleff entra en ligne ; les Turcs entourés de toutes parts n'eurent plus aucune issue pour s'échapper ; Veissel-Pacha fut réduit à capituler, le 9 janvier 1878. Quelques jours plus tard, Soliman-Pacha, après une bataille de trois jours (les 15, 16 et 17 janvier) en avant de Philippoli, contre le général Gourko, bataille dans laquelle il avait perdu la moitié de son armée, 40 bataillons et 47 pièces, ne put éviter le sort de Veissel- Pacha qu'en se jetant, avec 40 autres bataillons et 60 pièces, dans les chemins de montagne conduisant vers le Sud. L'armée russe, en manœuvrant pour l'envelopper, ne lui avait laissé que cette seule issue ; encore les chemins y étaient-ils impraticables
pour son artillerie, qu'il fut obligé d'abandonner pour fuir plus vite et qui fut entièrement prise. Il était désormais hors de cause, et la route d'Andrinople se trouvait ouverte aux Russes. Ainsi peu s'en était fallu que, dans l'espace de huit jours, deux armées turques fussent réduites à capituler ; une seule put échapper à cette extrémité. Avec la longue portée des canons et des armes à feu, il est à présumer que de semblables résultats seront obtenus plus d'une fois dans les prochaines guerres, car pour barrer la retraite à l'ennemi ou la rendre du moins difficile et meurtrière, les deux ailes enveloppantes auront d'autant moins besoin de se rapprocher l'une de l'autre, et chacune d'elles du centre, que la portée du tir sera plus considérable. D'autre part, les attaques de front sont devenues impossibles. Les mouvements tournants ou enveloppants deviendront donc de plus en plus fréquents, et ce sera une question de savoir si l'article 210 du Code militaire pourra subsister dans sa signification absolue. Il importe déjà de remarquer qu'aux termes de cet article, Lee à Court-House, se rendant au général Grant, aurait été passible de la peine de mort !