LES PETITS DETACHEMENTS
Au-dessus de quel effectif la loi est-elle applicable? — Le passage du Minlio en 1809. — Les quarante gendarmes et les guérillas. — La Mitidja en 1835. — Beni-Mered et le sergent Blandan. — Richesse de nos annales ; l'embarras du choix. — Junot à Nazareth. — Broussier aux Fourches Caudines. — La Salcette à Nicopolis. — Le 84® de ligne à Gratz. — La garnison de Missolonghi. — Le régiment étranger à Camaron. — Les francstireurs en 1870 ; combats de Binas et de Varize. — Les annales algériennes. Le commandant Chadeysson à Djemilah. Les capitaines Daumas et Favart à Sidi-Rached. Sidi-Brahim et le 8® bataillon de chasseurs. — Un contraste. Aïn-Temouchen. Le lieutenant Marin. Le conseil de guerre d'Oran. La Cour de cassation. M. Dupin et le décret de 1812. Indignation de l'armée. L'honneur militaire. Origine de l'article 2io du Code de justice militaire.
Les annales de Tannée française sont riches en exemples de troupes d'un faible effectif, opposant aux attaques d'un ennemi nombreux une résistance que la mort seule a pu vaincre. Ce n'est pas à dire pour cela que jamais troupe isolée et cernée n'ait rendu ses armes ; il y a eu des cas où se défendre à outrance était trop évidemment inutile pour le salut de l'armée •, il y en a eu d'autres, il faut bien le dire, où l'honneur des armes lui-même n'était nullement engagé. Lorsque, en 1809, le maréchal Soult, envoyé dans le Portugal à la poursuite de l'armée anglaise,
voulut franchir le Minho , un officier du génie fut chargé d'aller reconnaître la rive gauche en traversant le fleuve sur une barque, avec un détachement de 50 hommes. Le maréchal , frappé ensuite des difficultés que l'opération présentait sur ce point, pressé d'ailleurs d'exécuter les ordres de l'Empereur, s'éloigna pour tenter le passage plus haut, et les 50 hommes se trouvèrent abandonnés sur la rive gauche entourés par les troupes anglaises. Qui pourrait blâmer l'officier qui les commandait de s'être rendu? Cependant si, au lieu d'avoir affaire aux Anglais, cet officier fût tombé au milieu d'une bande d'insurgés, son devoir aurait été de se faire tuer lui et ses hommes , plutôt que de donner au soulèvement de l'Espagne la force morale qui, en pareil cas, résulte toujours plus de l'humiliation que de la défaite de l'ennemi. La mort, les armes à la main, eût été préférable d'ailleurs aux traitements que le peuple espagnol infligeait alors aux Français devenus ses prisonniers. En effet, un dénouement plus tragique couronna pareille aventure survenue dans l'Aragon à une troupe plus nombreuse. Le général Habert avait, avec sa brigade, à traverser la Cinca auprès d'Alcolea ; il fit installer avec cinq nacelles deux bacs, à l'aide de chacun desquels pouvait passer une demicompagnie. Pendant le passage et alors qu'il y avait déjà huit compagnies sur l'autre rive, il survint
une crue torrentielle comme il en arrivait souvent à ce cours d'eau fcortides montagnes 5 les bacs furent emportés ; la plaine fut inondée et un véritable lac sépara de la brigade les huit compagnies. Leur commandant perdit la tête ; au lieu d'attendre la fin de la crue, il chercha à se jeter dans la montagne ^ fut cerné par les guérillas et se rendit prisonnier avec son détachement, dont les hommes furent envoyés dans l'île de Cabrera. Ce commandant eût certes mieux fait de se défendre jusqu'à la mort.
On voit par là combien il est nécessaire de poser^ quel que soit l'effectif de la troupe qui met bas les armes, le principe de l'interdiction absolue de toute capitulation en rase campagne , mais combien en même temps il pouri'ait être cruel de repousser, dans l'examen des faits, toute transaction avec ce principe.
La guerre d'Espagne, de 1808 à 1813, a été féconde en incidents qui auraient fixé l'attention publique à d'autres époques et qui passèrent alors inaperçus, disparaissant au milieu de la grandeur des événements ou systématiquement laissés dans l'oubli; ainsi le voulait un souverain dont ces faits, glorieux pour nos soldats, condamnaient la politique insensée. Un des plus remarquables parmi ces épisodes est certainement celui-ci : quarante gendarmes occupaient près de la frontière française, au point culminant des hauteurs qui séparent Irun d'Emani,
une grange donnant directement sur la route ; les murs en avaient été crénelés, et la porte était protégée , par un simple tambour. Dans cette zone dangereuse où Mina, avec ses 5,000 ou 6,000 guérillas, interceptait les courriers, pillait les convois, massacrait tous les soldats aventurés en trop faibles détachements et coupait pour ainsi dire les communications de la France avec ses armées en Espagne, chaque gîte d^étape était gardé par des forces plus ou moins nombreuses, mais jamais inférieures à un bataillon. Ces petites garnisons fournissaient les escortes d'un gîte à l'autre. Des postes intermédiaires, placés de distance en distance sur la route, servaient de vigies; telle était la grange dont il est ici question. Assaillis à F improviste dans les premiers jours du mois de juillet 1810 par 3,000 hommes des bandes de Mina, les quarante gendarmes qui l'occupaient se défendirent pendant deux jours. « La toiture entière brûla, mais le «feu ayant commencé par un bout, elle s'était « effondrée avant que son extrémité s'enflammât. « Ce fut donc sur des charbons ardents que les dé- « fenseurs de la grange se réfugièrent avec leurs « munitions pour ne pas être écrasés par la chute « du reste de la toiture. L'ennemi les croyait pres- « que tous brûlés et s'imagina n'avoir plus qu'à en- « trer dans la grange pour s'emparer de ce qui « restait; il paya cher cette croyance. Pas un gen-
« darme n'était hors de combat, et de cette ruine « partit un feu meurtrier \ » Deux cents guérillas avaient été tués, quand on vint d'Irun et d'Emani au secours de la petite garnison.
L'écueil des défenses de ce genre est presque toujours le manque de munitions, de vivres et d'eau. Au mois de septembre 1835, à une époque où le système impitoyable du duc de Rovigo avait surexcité Tesprit de révolte chez les tribus de TAlgérie , un détachement de trente hommes de la légion étrangère, envoyé en reconnaissance dans la Mitidja, fut entouré, à une lieue de la Maison-Carrée, par un nombreux rassemblement d'Arabes. Ces trente hommes eurent le temps de se jeter dans un enclos, où ils se défendirent bravement; mais quand leurs cartouches furent épuisées, il ne leur resta plus qu'à mourir, et ils furent tués jusqu'au dernier*.
Le plus bel exemple de dévouement au devoir militaire qu'il soit possible de citer dans cet ordre d'idées, est certainement celui que donna le sergent Blandan, du 26* de ligne, entre BoufFarick et Blidah, non loin du blockhaus de Mered, le 10 avril 1842. Il marchait avec un détachement de vingt hommes, chargé de la correspondance, lorsque, dans un ravin couvert de broussailles, il fut entouré par 300 Arabes; sommé de se rendre, il tua d'un coup de fusil le