‹ Les capitulations; étude d'histoire militaire sur la responsabilité du commandementChapitre 75 sur 116 · Pellissier, Annales algériennes · texte numérisé non relu

Pellissier, Annales algériennes

accourt et, dans un élan irrésistible, il traverse les cavaliers arabes, pour arriver jusqu^à son camarade ; en le voyant ainsi pris dans le cercle, les Arabes poussent des cris de joie, car le nombre des prisonniers qu'ils vont faire se trouve doublé. Le capitaine Favart, comme Daumas, fait mettre pied à terre à ses chasseurs, et le combat recommence plus vif encore qu'auparavant. Tout à coup, le clairon retentit, un bataillon d'infanterie arrive au pas gymnastique, amené par le général commandant la colonne, et les Arabes se dispersent. Il était temps : les chasseurs étaient à bout de forces ; six officiers sur sept étaient blessés, un seul était sauf. De 110 chasseurs, 22 étaient tués, 30 blessés.

Qui ne connaît l'affaire de Sidi-Brahim? C'est à coup sûr un des événements les plus populaires de nos guerres d'Afrique. Le lieutenant-colonel Montagnac, commandant le poste de Djemma-Ghazouat, sort imprudemment de ce poste à la tête d'une colonne composée du 8* bataillon de chasseurs à pied et d'un escadron de hussards du 2® régiment, croyant, d'après les avis trompeurs d'une tribu perfide, aller surprendre Abd-el-Kader; à l'imprudence de quitter Eon poste, il joint celle de disperser ses forces. N'ayant avec lui que deux compagnies de chasseurs et 60 hussards, il se voit tout à coup entouré par les troupes d' Abd-el-Kader, il est tué, les deux compagnies de chasseurs sont en un instant détruites ;

tous les hommes sont tués ou pris ; il en est de même des hussards, dont le chef, le commandant Courby de Cognord, tombe grièvement blessé. Mais avant de mourir, Montagnac a eu le temps d'envoyer au commandant Froment Coste Tordre d'accourir avec la compagnie de son bataillon laissée en réserve et le reste des hussards. Cet ordre est exécuté ; Froment Coste est tué et ses hommes ont le sort des premiers ; il ne reste plus que le capitaine de Géreaux et les carabiniers du bataillon, chargés de la garde des bagages. A la vue de ce qui se passe, Géreaux se retire dans le marabout Sidi-Brahim, où il lutte j victorieusement pendant deux jours ; puis chassé I par la faim et par la soif, il sort du marabout avec ceux de ses hommes qui tiennent encore debout et marche vers Djemma-Ghazouat, en résistant aux attaques incessantes de plus de 2,000 Kabyles. Sa petite colonne, malgré les pertes qu'elle subit, ne se laisse pas entamer, mais à la vue d'un ruisseau, les chasseurs qui souffraient depuis quarante-huit heures d'une horrible soif, quittent leurs rangs et courent vers l'eau sans qu'il soit possible de les arrêter ; ils sont fusillés par les Kabyles, le long du ruisseau même ; le capitaine de Groreaux et son lieutenant Chapdelaine sont tués à une portée de fusil de Djemma-Ghazouat, où 12 hommes seulement finissent par arriver. Sur ces 12 hommes, le , caporal Lavaissière seul rapportait ses armes. ■

C'était là un cruel désastre, mais Thonneur de Tarmée, loin d'en être diminué, en avait reçu comme un nouveau lustre. Chacun dans le pays se sentait à la fois affligé du malheur de nos soldats et fier de leur bravoure ; on se plaisait à comparer Faction du capitaine Dutertre, P adjudant-major du 8® bataillon de chasseurs, à celles de Régulus et du chevalier d'Assas. Chargé par Abd-el-Kader d'engager la troupe qui défendait le marabout à déposer les armes^ il s'était avancé, sous l'escorte des soldats de l'émir, jusqu'à portée de la voix, et d'un ton ferme, après avoir invité ses camarades à résister jusqu'à la mort, il s'était écrié : « Vive le Roi ! vive la France ! » Mais ce dernier mot était resté inachevé sur ses lèvres, ou avait été étouffé par le bruit de la fusillade et Dutertre était tombé frappé à la fois par vingt balles...

Une société a beau être blasée, le récit de pareils faits relève son moral, et toute l'armée semblait avoir partagé l'honneur décerné par l'opinion publique au capitaine Dutertre, lorsqu'on apprit la honteuse faiblesse du lieutenant Marin: triste et funeste affaire, où la fatalité joua un grand rôle, qui n'était rien par elle-même et qui fut grosse de conséquences.

Le général qui commandait à Tlemcen, avait à envoyer un renfort au poste d'Aïn-Temouchen , aans cesse menacé par les Arabes et dans lequel un

CAPZTUL. Si

brave officier, le commandant Sofranî, se maintenait difficilement avec 50 hommes minés par la fièvre. Le général réunit à cet eflfet environ 200 soldats convalescents et les fit partir, le 27 septembre 1845, sous le commandement du lieutenant Marin, quoiqu'il y eût dans le détachement un autre officier du même grade plus ancien que lui : première faute. Le motif de cette violation du règlement, que T événement rendit si funeste, était la confiance inspirée au général par M. Marin, ancien officier de zouaves, depuis longtemps en Algérie. La colonne était partie de nuit : deuxième faute eu égard au peu de solidité de cette troupe. Elle n'était plus séparée de sa destination que par une distance de six kilomètres, lorsque Marin s'arrêta pour faire le café : troisième faute, ou tout au moins troisième malheur, car pendant cette halte parut Abd-el-Kader qui, après une tentative inutile contre le poste d'Aïn- Temouchen, s'éloignait suivi de nombreux cavaliers. L'émir a plus tard affirmé que son intention n'avait jamais été d'attaquer le détachement du lieutenant Marin, mais celui-ci perdit complètement la tête, et allant au-devant d' Abd-el-Kader, il lui ofi*rit de déposer les armes si l'Emir voulait garantir la vie sauve aux hommes de son détachement. Surpris et enchanté, Abd-el-Kader fit immédiatement désarmer ces malheureux qui, chassés à coup de bâton devant les cavaliers arabes, allèrent attendre

au fond d'une tribu le massacre général des prisonniers de TEmir. Echappé à ce massacre comme tous les officiers et délivré après rachat, le lieutenant Marin revint au milieu de Farmée d'Afrique au bout de quatorze mois de captivité. Reçu ainsi qu'il méritait de l'être, il fut traduit devant le conseil de guerre d'Oran comme accusé d'avoir, étant chef de détachement, mis bas les armes en rase campagne et sans combat. Il refusa de comparaître, ne présenta ou fit présenter aucune défense et fut condamné, par contumace, à la peine de mort, le 22 décembre 1846. Le conseil lui appliquait les articles 1 et 2 du décret du l^** mai 1812, ainsi conçus :

« Art. l^^ — Il est défendu à tout général, à tout « commandant d'une troupe armée, quelque soit son « grade, de traiter en rase campagne d'aucune ca- « pitulation par écrit ou verbale.

« Art. 2. — Toute capitulation de ce genre dont « le résultat aurait été de faire poser les armes, est « déclarée déshonorante et criminelle, et sera punie « de mort. »

L'arrêt du conseil de guerre d'Oran fut déféré à la Cour de cassation, et ce pourvoi fut reçu malgré les dispositions formelles de la loi du 18 mars 1800 sur l'organisation des tribunaux, portant : « Il n'y a « point ouverture à cassation contre les jugements « des tribunaux militaires de terre et de mer. » Pour soutenir le pourvoi, M. Dupin, procureur gé-

néral à la Cour de cassation, s'appuya précisément sur Tarticle 9 du décret de 1812 :

« Le condamné pourra se pourvoir dans le délai « prescrit devant la Cour de cassation, dans les trois « jours qui suivent le prononcé du jugement. »

Ce qui n'empêcha pas M. Dupin de soutenir comme moyen de cassation Tinconstitutionnalité de ce décret de 1812 ; mais d'abord, admettant l'application du décret j le procureur général prétendait la limiter au cas d'une troupe de quelque importance. Il s'appuyait à cet égard sur les considérants mêmes du décret, dont le deuxième est ainsi conçu :

« Considérant que s'il les perd » (il s'agit d'une place ou d'une troupe) « avant de s'être défendu à « outrance, il peut compromettre le salut de l'armée, « l'intégrité du territoire, l'honneur de nos armes et « la gloire du nom français. »

M. Dupin fit observer que la perte d'une troupe de quelque importance pouvait seule avoir des conséquences aussi graves.

On aurait pu lui demander à partir de quel effectif une troupe doit être réputée avoir l'importance voulue. Les Spartiates n'étaient que trois cents aux Thermopyles et cependant leur chef Léonidas eût certes compromis le salut de la Grèce, l'intégrité de son territoire, l'honneur de ses armes et la gloire du nom grec si, au lieu de se défendre à outrance, il avait capitulé devant l'armée de Xerxès.

M. le procureur général n'avait un instant admis la constitutionnalité du décret de 1812 que pour les besoins de sa cause ; il la combattit ensuite très vivement. J'ai moi-même cité plus haut les paroles éloquentes du général Foy contre l'arbitraire déployé par Napoléon dans les circonstances qui précédèrent et amenèrent le décret. Mais M. Dupin s'aventurait fort en donnant l'acte de Baylen comme un fait sans précédent, comme un malheur dont il n^y avait pas à prévoir le retour. Les précédents étaient rares, il est vrai, dans l'histoire de l'armée française, mais ils étaient fréquents dans l'histoire générale ; l'année 1805 seule avait, dans l'armée autrichienne, vu la capitulation de Mack enfermé dans Ulm par Napoléon, celles de Verneck poursuivi par Murât jusqu'à Nordlingen, d'Hillinger se rendant à Masséna près de Vérone avec 5,000 hommes, de Jellachich cerné par Augereau dans le camp de Feldkirch avec 6,000 hommes, du prince de Rohan mettant bas les armes avec 6,000 hommes devant Gouvion-Saint-Cyr près de Castel-Franco, à la suite d'un vif engagement. En 1806, Hohenlohe à Prenzlow, BlUcher à Radtkau, avaient aussi fourni des précédents qui pouvaient compter. Peu de temps après le combat de Baylen et antérieurement au décret de 1812, une colonne de 1,500 hommes, sous les ordres du général Schwartz, avait été surprise en Catalogne par le général espagnol Campoverde et réduite à capituler. J'ai parlé

plus haut des huit compagnies de la brigade Habert, cernées au passage de la Cinca et se rendant prisonnières. Quant à Tavenir, un prophète aurait pu écrire en lettres de sang, sur les murs de la salle d'audience où M. Dupin formulait ses conclusions, le nom de Sedan !...

Quoi qu'il en soit, le pourvoi du lieutenant Marin fut admis ; Tarret du conseil de guerre d'Oran fut purement et simplement cassé ; l'affaire, comme dit très bien M. Dupin, prit ainsi fin... Pour les jurisconsultes, oui, mais non pas pour l'armée qui, ne comprenant rien à toutes ces questions de droit, fut indignée de voir que la lâcheté la plus insigne pouvait rester impunie. Les prisonniers si tristement livrés à l'Emir avaient été massacrés ; les populations arabes, apprenant à dédaigner nos troupes, avaient prolongé d'un an leur résistance, bien près d'être domptée au moment où l'acte du lieutenant Marin vint mêler sa honte à la gloire des défenseurs de Sidi-Brahim.

M. Dupin avait dit : Aïn-Temouchen ne peut être comparé à Baylen. Sans doute les proportions et les conséquences de ce nouveau fait étaient moins considérables que celles de la capitulation du général Dupont ; mais la convention d'Andujar avait été précédée du combat le plus honorable, tandis que les soldats du lieutenant Marin n'avaient pas tiré un seul coup de fusil avant d'être livrés à leurs

futurs assassins. Si ce n'était pas le cas de s'écrier : « Varus, rends-moi mes légions », l'armée avait du moins le droit de dire : Rendez-moi mon honneur. . . Et cependant onze ans se sont écoulés entre le jour où la Cour de cassation biffa par son arrêt le décret de 1812 et celui où la loi de 1858 en a repris dans ses articles 209 et 210 les dispositions essentielles. Nous verrons plus tard comment doit être appréciée cette loi. Je me borne pour le moment à en signaler l'origine.

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