‹ Les capitulations; étude d'histoire militaire sur la responsabilité du commandementChapitre 76 sur 116 · LES SURPRISES · texte numérisé non relu

LES SURPRISES

Impoi tance du service de sûre lé. — Bonaparle à Valeggio. — La cavalerie légère sous le premier Empire. — Les règlements. — Surprises de places fortes. — Crémone en 1702. — Figuières en 1811; un comptable infidèle. — La citadelle de Pampelune. Une vilaine mission. — Marmonl au fort Ubin-, — L'escalade de Badajoz. — Surprises d'armée. — Le maréchal de Broglie sur la Secchia. — Le comle de Clermont à Créfeld. — Frédéric II à Hocbkirch. — Le duc de Wurtemberg à Fulda. — Bataille de Kaiserslaulern. — Reynier et l'armée turque à E'.-Aricb. — Soult à Oporlo. — Marmonl à Laon. — Ourousoffà Étoges. — Les Prussiens sur la Sambre en 1815. Demi-succès. — La guerre de 1870. — Surprises de Wissembourg, de Vionville et de Beaumont. — La petite guerre. — Prise d'un parc d'artillerie à Plael-Coto. — Curély au quartier général de l'archiduc Jean. — Stuart dans la tente do Pope. — Les Autrichiens à Dachau. — Surprises dans les sièges. — Monnier à Ancône. — O'Donnel à Girone. — Les Russes et les Anglais à Sébastopol. — Cantonnements. — Murât et Sébasliani à Winkowo. — Les Saxons à Kobryn. — La division Girard à Arroyo-Molinos. — Le général Bruno à Freyberg. — Un ordre du jour de Napoléon. — La loi est suffisamment armée. — Prise d'un bataillon autrichien. — Les francs-tireurs en i870. Ablis. Étrepagny. Viabon. — Surprises de Chambord et de Sombacourt. — Troupes en marche. — Bataille de Rossbach. — Les prisonniers prussiens délivrés. — Le convoi du colonel Denlzel. — Le capitaine Colomb. — La division Maison à Haynau. — Le général Trézel à la Macta. — Changarnier à l'Oued-Fodda.

Parmi toutes les fautes dont le commandant d'une troupe armée peut se rendre coupable et pour les-

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quelles on demande d'appuyer la reeponsabilité commandement par une sanction pénale, il en peu qui soient aussi personnelles que l'oubli des règles destinées k éviter les surprises. « Je puis être battus, disait le général nisse Bagi'atidu, « mais « surpris jamais ! »

L'iiistoiro de toutes les aimées, mais particulièrement de l'armée française, est remplie d'exemples de surprises qu'une surveillance active aurait empêchées et dont les conséquences ont été plus ou moins graves. Bonaparte lui-même, si sévèro à l'égard de ceux de ses généraux qui s'étaient laissé surprendre, n'y avait pas échappé lorsqu'au début de la campagne de 179G, il faillit être pris dans le village de Valeggio par deux régimenta napolitains. C'eût été cette fois une surprise involontaire, car ces deux régiments ne se doutaient pas qu'ils avaient sous la main le général en chef de l'armée ennemie, mais le danger n'en fut pas moins grand. Bonaparte était avec les officiei-e de son état-major dans la maison qui lui servait de quartier général ; tout à coup retentit un coup de canon, suivi du cri: Aux armes ! Il n'eut que le temps de sortir par une petite porte de derrière, pendant que ses officiers tenaient bon pour empêcher d'ourar la grande porte, de sauter sur le che^^ d'un dragon et de s'éloigner au galop. C'est à cette occasion qu'il créa, pour lui servir d'escorte et de

irdc, le corps dea Guides, et cotte aventure lui resta toujours présente à l'esprit. Sa correspondance et celle du major général contiennent une foule de recommandations et de prescriptions concernant le service de sûreté, mais le renouvellement constant de ces prescriptions indique précisément l'absence de règles fixes. La guerre ne laissait pas de temps de rédiger des règlements.

Plusieurs généraux de cavalerie légère, tels que Stengel, Kellermann, Lasalle, Montl)run, Auguste Colbert, MiIliaud,Pajol, Curély, sont restés célèbres autant pour leur manière d'éclairer l'armée que pour leur entrain et leur coup d'œil sur le chaïup de bataille ; à défaut de règlements, il y avait dune des hommes qui savaient s'en passer, il y avait aussi nne tradition que le général de Brack, un des jeunes ofiieiers d'alors, nous a transmise dans son admirable petit livre : Sur les avant-jwstes de cavalerie lêgire. Plus tard on a utilisé les loisirs de la paix et l'expérience de la guerre pour élaborer des règlements, et les armées ont été admirablement éclairées,... en théorie ; les hommes ont fait défaut pourappliqnerlesrègles. Aujourd'hui, le mécanisme du service de sûreté est si bien établi qu'il suffira de le laisser fonctionner pour permettre à l'arraée de dormir ou de marcher à l'abri de toute surprise 5 mais celui qui aura mission de veiller et de courir pour assurer à l'armée cette sécurité, encourra une

grave responsabilité lorsque sa vigilance ou son activité se trouvera en défaut.

La surprise peut s'exercer sur une armée ou un corps d'armée, sur un détachement ou un convoi en station ou en marche, ou bien encore sur une place forte. La sûreté d'une place est soumise à des conditions toutes spéciales 5 on peut la regarder comme garantie si la garnison est suffisante, si les dehors, sont bien palissades, si l'ennemi n'a pas d'intelligences dans la place. Nous avons vu dans le livre P'' des tentatives de surprises échouer devant les sages dispositions d'un gouverneur, commeàBerg-op-Zoom et à Maubeuge en 1814 5 nous avons vu la surprise de Prague, en 1741, réussir, grâce à l'heureuse audace de Maurice de Saxe et de Chevert. Nous avons vu aussi la surprise de Crémone, en 1702, déjouée par le hasard et par l'énergie de la garnison. Elle avait d'abord réussi, grâce à la connivence de quelques habitants, qui avaient indiqué au prince Eugène le fameux aqueduc par lequel 500 hommesd'élite pénétrèrent dans la place pendant la nuit, et lui en ouvrirent une des portes au point du jour» Le hasard voulut que le colonel d'un des régiment» de la garnison eût précisément réuni son régiment ce matin-là pour faire l'exercice. 11 rencontra les. ennemis, l'alarme fut donnée, on courut aux remparts, on ferma les portes; le prince Eugène, un instant vainqueur, s'échappa à grand'peine, emme-

nant prisonnier le maréclial de Villeroy; ce qui donna lieu à cette épigramme bien connue :

Nous avons retrouvé Crémone Et perdu notre général.

Il est bien rare d'ailleurs qu'une place soit surprise sans que la trahison s'en mêle plus ou moins. En 1811, le fort de Figuières, occupé par les Fran- Çciis, fut pour ainsi dire vendu aux Espagnols par un agent comptable. Le magasin des vivres était situé dans une des basses casemates qui régnent sous toute rétendue des remparts; il avait une porte donnant directement sur le fossé. Le comptable remit la clé de cette porte aux Espagnols en échange d'une somme de 20,000 fr. ; 500 miquelets pénétrèrent par là dans le fort et firent la garnison prisonnière pendant son sommeil. Bientôt 3,000 hommes de troupes régulières se jetèrent dans la place et assurèrent la conquête importante de Figuières ; il fallut, pour la reprendre, un siège et une bataille. Elle était d'ailleurs tombée trois ans auparavant au pouvoir des Français par suite d'un acte peu loyal. Les troupes entrées en Catalogne comme dans le reste de l'Espagne, d'accord avec le gouvernement de ce pays, ne devaient pas occuper les places fortes ; Napoléon donna ordre de s'emparer par ruse des principales d'entre elles, Saint-Sébastien, la citadelle de Pampelune, Figuières, etc..

Le général d'Armagnac, chargé de mettre ainsi la main sur la citadelle de Pampelune, osa écrire au major général Berthier qu'on lui donnait là une vilaine mission ; des surprises de ce genre ne peuvent être, en ejffet, relevées que par le danger couru, et il n'y en avait pas à courir au milieu d'un peuple ami. Les troupes françaises qui occupaient la ville de Pampelune envoyaient tous les matins dans la citadelle une corvée d'hommes sans armes, chercher les vivres pour la journée. Le général d'Armagnac fit cacher pendant la nuit, dans la maison où il logeait à proximité de la citadelle, 100 grenadiers armés, et réunit le matin la garnison à quelque distance comme pour un exercice ; enfin, les hommes de corvée dissimulèrent leurs sabres dans les sacs à distribution. Lorsque ces hommes entrèrent dans le fort, ils se jetèrent brusquement sur le poste et le tinrent en respect, tandis que le détachement de 100 grenadiers arrivait en courant, suivi de près par toutes les troupes. C'est là du brigandage, à parler franchement.

Un joli exemple de surprise est celui de l'occupation du fort Ubin, près de Modène, dans la campagne de 1796, par Marmont, alors aide de camp du général Bonaparte. Ce fort, occupé par les troupes du pape, gênait les communications de l'armée ; il renfermait en outre un matériel considérable qui devait être utilisé pour faire le siège de Mantoue. La

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route ne le traversait pas, mais passait au pied de ses glacis. Bonaparte, fit prier le commandant de venir lui parler à Modène. Ce commandant, homme simple comme pouvait être alors un soldat du pape (il n'était pas encore question des zouaves de Charette), se rendit à cette invitation; pendant ce temps, Marmont s'avança sur la route comme s'il devait aller plus loin que le fort, à la tête de quinze dragons, suivis à courte distance par un détachement plus fort et d'un peu plus loin par le reste du régiment ; il trouva tous les officiers de la garnison en dehors de In porte, inquiets de l'absence de leur commandant et guettant son retour. Il eut l'air de vouloir leur donner de ses nouvelles, les attira adroitement hors du chemin d'entrée ; et quand la voie fut ouverte, faisant un signe à ses quinze dragons, il s'élança au triple galop dans le fort, empêchant le poste de fermer la barrière. Le second détachement suivit, puis tout le régiment ; la garnison surprise fut désarmée ; le tour était joué. Il procura à Bonaparte 85 pièces de canon, qui étaient toutes chargées en batterie sur les remparts.

L'escalade de Badajoz en 1812 , dont j'ai déjà parlé plusieurs fois, ne fut autre chose qu'une surprise, mêlée peut-être de trahison ou toat au moins favorisée par le mauvais vouloir des troupes allemandes chargées de la garde du château, lesquelles laissèrent un peu trop facilement un détachement

anglais appliquer des échelles contre le rempart... Mais rhistoire des surpriçes de places ne présente qu'un intérêt secondaire, car il est difficile d'admettre que les circonstances dans lesquelles ces surprises se sont produites j puissent se représenter à l'avenir. En tous cas, un commandant de place qui se serait laissé surprendre, pourrait être à bon droit considéré comme n'ayant pas fait tout ce que *J lui commandait son devoir et tomberait sous le coup de l'article 209 du Code de justice militaire.

Quant aux surprises d'armées ou de corps d'armée, la liste en serait longue, si je pouvais avoir la pré- -j tention de Fétablir. Plusieurs d'entre elles (Hochkirch , Wissembourg , Vionville , Beaumont , etc.) n'ont été que des commencements de bataille. Je ne remonterai pas plus haut que l'année 1.734, dont l'histoire me fournit d'ailleurs un exemple instructif, celui du maréchal de Broglie surpris par les Impériaux en arrière de la Secchia.

L'armée d'Italie, comprenant des troupes françaises , espagnoles et piémontaises coalisées , était couverte par la Secchia, un affluent de droite du Pô, en avant deGuastalla; cette rivière, qui sort de l'Apennin toscan, est d'un régime variable 5 elle présentait de nombreux gués dont un se trouvait précisément en avant de la cassine habitée par le maréchal de Broglie, et lui-même y avait souvent fait passer de petits partis de hussards, suivis de quelques com-

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pagnies d'infanterie. La cavalerie fatiguée, difficile à nourrir d'ailleurs dans ces parages, avait été, d'après la demande du général en chef, maréchal de Coigny , renvoyée sur les derrières de l'armée. Suivant l'habitude française, on se gardait assez mal ; l'accès des camps était ouvert à qui voulait y pénétrer • des officiers impériaux, déguisés en moines ou en marchands, on le sut plus tard, vinrent y étudier à loisir le fort et le faible de la position. Dans la nuit du ]6 au 17 novembre, les ennemis franchirent le gué et tombèrent sur les quartiers de l'armée française. M. de Broglie n'eut que le temps de se sauver en chemise *, les trois brigades les plus rapprochées furent dispersées sans pouvoir prendre les armes. « Ce ne fut pas un combat, mais une déroute », dit un témoin oculaire*; « tentes, bagages, équipages, tout fut pillé par les Impériaux » , et M. de Broglie perdit absolument tout ce qu'il avait. Le maréchal de Coigny, à la tête des autres troupes, rétablit les affiiires; la perte des Français s'éleva seulement à 400 tués ou blessés et 3,000 prisonniers ; mais l'armée fut obligée de reculer jusqu'à Guastalla, et l'effet moral fut considérable.

La bataille de Crefeld, dans la campagne de 1758, débuta comme une de nos batailles de 1870. L'armée

1. Le lieutenanl général de PJzo. — Les Guerres sous Louis XV, par le général Pajot.

française, commandée par le comte de Clermont, sous la tutelle de M. de Mortaigne, occupait entre le Rhin et la Meuse une forte position couverte sur son front par un canal, appuyée par ses deux ailes à des marais ; l'aile gauche en était cependant le point faible. Le prince Ferdinand de Brunswick, dont Tarmée était inférieure en nombre à celle du comte de Clermont, mais qui avait pour lui Tascendant dû à des succès antérieurs, entreprit de tourner cette position 5 amusant le centre et la droite par quelques bataillons et escadrons laissés en observation, il se mit en chemin avec le gros de ses forces, dans la nuit du 22 au 23 juin, pour faire un long circuit et se rabattre sur les derrières de l'aile gauche. Précisément, pour le 23 au matin, les chefs de l' étatmajor de l'armée française avaient projeté une grande reconnaissance vers cette aile ; ils rencontrèrent un déserteur qui les prévint de la mise en mouvement des Hanovriens ainsi que de leur présence dans les bois environnants. Le comte de Clermont , averti , crut à une fausse démonstration . Vainement l'officier chargé des avant-postes lui envoya dire à deux reprises qu'il allait être attaqué ; le général-abbé, comme tous les gens qui ont une idée préconçue, persista dans la sienne et ne prit aucune disposition. Il était midi ; il se mettait à table pour déjeuner , lorsque retentit subitement une vive canonnade 5 des batteries disposées à loisir

par Fennemi sur la lisière des bois lancèrent dans les camps français une grêle de boulets, et il y eut un instant de désordre extrême. C'est alors que le jeune comte de Gisors, fils du maréchal de Belle-Isle et l'espoir de l'armée, fut tué en chargeant bravement à la tête de sa belle brigade de carabiniers. Quant au comte de Clermont, il fut battu, cela va sans dire. Frédéric II lui-même trouva le moyen d'être surpris, en 1758, à Hochkirch par le maréchal Daun. Les deux armées étaient si près Tune de l'autre que les troupes légères autrichiennes, autrement dit les pandours, occupaient un bois situé à cinq cents pas seulement des avant-postes prussiens. Le 13 octobre au coucher du soleil, Daun fit prendre les armes à ses troupes et manœuvra pendant toute la nuit avec quatre colonnes autour des Prussiens , sans que ceux-ci eussent la moindre connaissance de ses mouvements. Les pandours, tournant la droite de l'armée de Frédéric, appuyée au village de Hochkirch , s'emparèrent de ce village et d'une batterie de quinze canons qui le protégeait. Le feu prit au village et les canons prussiens, tombés au pouvoir de l'ennemi, criblèrent le camp de projectiles; l'armée prussienne n'eut que le temps de courir aux armes, à moitié vêtue et sans abattre les tentes. La nuit était des plus sombres ; l'incendie de Hochkirch éclairait seule la scène de désordre. Le maréchal Keith fut tué en essayant inutilement

de reprendre le village, et Frédéric fut forcé d'ordonner la retraite. Elle se fit en très bon ordre, protégée par la cavalerie du célèbre général Seydlitz, et plus encore peut-être par Tinertie du maréchal Daun, qui ne sut pas profiter d'une victoire habilement préparée. Frédéric II l'échappa belle ; son armée aurait dû être détruite, et comme on le dit vulgairement, il ne l'aurait pas volé.

Une surprise moins importante marqua la campagne de 1759. Le duc de Wurtemberg occupait la ville de Fulda avec un corps de 12,000 AUemajids qui étaient, comme lui-même, au service de la France. Au moment où il donnait un bal, le prince Ferdinand de Brunswick, que Ton croyait bien loin et qui avait exécuté une marche forcée, se présenta à Fimproviste aux portes de la ville. Le duc de Wurtemberg se saiiva en toute hâte avec sa cavalerie. Son arrière-garde d'infanterie, qui couvrait la retraite, fut chargée par le prince Ferdinand et lui laissa entre les mains 1,200 prisonniers'.

Pendant les guerres de la Révolution, nos armées se laissèrent surprendre plus d'une fois. Le 23 mai 1794, le maréchal de Mœllcndorf enleva par une surprise, à l'aile droite de l'armée de Rhin-et-MoselIe, la position de Kaiserslautern. Il leva son camp dans la soirée du 22, parcourut pendant la nuit les six lieues

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