Mémoires de Frédéric II
qui séparaient les deux armées, et vint passer le reste de la nuit en silence et sans allumer de feux, en face de nos avant-postes. Au jour, il surprit ces avant-postes sur toute la ligne ; les Français furent forcés de battre en retraite ; ils se retirèrent heureusement assez vite pour échapper à un corps d'armée qui les avait tournes et tentait de leur couper la route de Pirmasens.
Cependant, au début de la campagne de Syrie en 1799, le général Reynier réussit, par un ensemble de dispositions habilement conçues et brillamment exécutées, à détruire l'armée turque qui couvrait la place d'El-Arich. Il se mit en mouvement pendant la nuit du 14 au 15 février. Tandis qu'il tournait le camp des Turcs avec ses troupes formées en colonne serrée, deux compagnies de grenadiers attaquaient le camp au pas de charge et la baïonnette en avant 5 elles se précipitèrent sur les mamelucks avec tant d'impétuosité que les premiers rencontrés furent surpris et massacrés ; les autres cherchèrent à s'enfuir par la plaine et tombèrent au milieu des colonnes de Reynier 5 la terreur s'empara d'eux et, pour échapper à la mort, ils se jetèrent dans les ravins où ils culbutèrent les uns sur les autres. Presque toute Tannée tomba au pouvoir des Français.
Une des surprises les plus désagréables que l'on connaisse est celle dont l'armée de Portugal, commandée par le maréchal Soult, fut victime le 12 mai
1809 à Oporto. La ville était protégée par le cours du Douro et pour plus de sûreté toutes les embarcations avaient été ramenées sur la rive droite. Un habitant qui voulait s'enfuir, traversa le fleuve, le soir du 11, sur une petite barque dont les Anglais, cachés dans les faubourgs de la rive gauche, s'emparèrent et avec laquelle ils allèrent chercher, sur la rive au pouvoir des Français, deux ou trois grands bateaux. Ils firent alors, par des voyages successifs, passer pendant toute la nuit des soldats qui s'installèrent en secret dans les bâtiments du séminaire. Au point du jour, le général Foy, se promenant, aperçut les Anglais ; il donna l'alarme ; on marcha contre le séminaire, mais déjà l'ennemi y était en force ; Wellington, prévenu. du succès de ce coup de main, arrivait par la rive gauche. Soult fut forcé de se retirer à Penafiel, où nous le retrouverons au chapitre suivant. Sans la promenade matinale du général Foy, le maréchal aurait été pris dans son quartier général. Il est impossible d'imaginer une armée se gardant plus mal que la sienne. L'échauflfourée du corps de Marmont pendant la nuit de la bataille de Laon, du 9 au 10 mars 1814, eut encore plus de retentissement. On a été jusqu'à lui attribuer l'issue malheureuse de la campagne. Lorsque, après la reddition de Soissons, Bliicher eut réuni une armée de plus de 100,000 hommes. Napoléon surprit le passage de l'Aisne à Berry-au-Bac
et défit sur le plateau de Craonne, après une lutte sanglante, une partie de cette armée. Bliicher prit alors la forte position de Laon où l'Empereur résolut de Tattaquer. La manœuvre qu'il exécuta dans cette circonstance avait été vingt fois blâmée par luimême ; il divisa ses forces, et tandis qu'avec le gros de son armée il marchait directement sur Laon par les défilés que traverse la route de Soissons, il dirigea par la chaussée de Reims le 6® corps aux ordres de Marmont. Ce corps d'armée se trouvait ainsi séparé des autres et de Napoléon lui-même par trois lieues d'une contrée montagneuse et difficile. Les défilés furent forcés par le maréchal Ney plus facilement qu'on ne l'avait pensé, et l'armée déboucha dans la plaine. Marmont, arrêté par le brouillard, n'arriva guère en face de l'ennemi que vers deux heures de l'après-midi ; il attaqua sans retard et enleva plusieurs villages ; lorsque survint la nuit, il ne voulut pas, à tort ou à raison, reculer en abandonnant les positions conquises pour aller réoccuper les hauteurs d'où il était descendu, et il installa ses bivouacs au milieu même du champ de bataille. Ses troupes étaient jeunes 5 une de ses divisions se composait de conscrits ayant à peine quinze jours de service, et de canonniers qui ne surent pas même remettre les pièces sur les avant-trains. Blticher, pensant que l'attaque principale venait de ce corps d'armée, voulut s'en débarrasser. Cinq lignes
de cavalerie disposées dans robscurité les unes derrière les autres, s'avancèrent en silence, puis, poussant des hourras frénétiques, se précipitèrent tout à coup au galop sur les postes du 6® corps, les culbutèrent, enlevèrent une partie de Tartillerie et mirent Tinfanterie en déroute. Quelques bataillons de vieilles troupes soutinrent la retraite et Marmont put regagner les hauteurs où il aurait peut-être mieux fait de passer la nuit. Sa perte en hommes était minime, mais il n'avait presque plus d'artillerie, et le mouvement prescrit par Napoléon était devenu impossible.
Marmont aurait dû cependant se méfier des surprises de nuit, car lui-même, dans cette campagne, en avait exécuté une avec beaucoup d'habileté et de bonheur. Le soir du combat de Vauchamps, l'arri ère-garde de Blticher, dont l'armée avait été complètement battue dans la journée, occupait le village d'Etoges. Marmont résolut de l'en débusquer, et la nuit venue, il fit marcher sur la route un régiment d'infanterie, flanqué à droite et à gauche, à une centaine de pas, par deux détachements de 50 hommes ; quand la colonne fut près du village, elle s'y précipita sans faire feu ; les flanqueurs se rabattirent sur le centre, et la division russe Ourousoff, chargée à la baïonnette, laissa entre les mains des Français 3,000 hommes, son artillerie et son général.
L'attaque de l'armée prussienne sur la Sambrc
LES KESPONSABILITÉS. 361
par Napoléon, le 15 juin 1815, peut être rangée au nombre des surprises, mais elle ne réussit qu'à moitié. La combinaison imaginée en cette circonstance par l'Empereur doit prendre place parmi ses plus belles conceptions, et si l'action eût répondu il la pensée, elle aurait eu les plus brillants résultats. Les six corps d'armée de Drouet d'Erlon, de Reille, de Vandamme, de Gérard, deLobau et de la garde, répartis d'abord sur la ligne frontière de Lille à Metz, avaient été heureusement concentrés au milieu de cette ligne, et le 14 au soir, toute l'armée se trouvait réunie, derrière la foret de Soignes, sur un front de (juelques lieues à peine. Les ordres du mouvement furent donnés dans la nuit ; ils avaient pour objet de refouler sur la droite les corps de l'armée prussienne et de les isoler complètement de l'armée anglaise, située en avant de Bruxelles. Ce résultat ne put être obtenu pour plusieurs raisons :
1^ L'état-major général, qui n'était plus dirigé par Berthier, donna mal les ordres, et Vandamme qui devait se mettre en mouvement à trois heures du matin, n'en fut informé qu'à six heures.
2** Les chemins étaient affreux, le temps très mauvais, et les corps trop éloignés du centre, comme celui de Gérard, ne purent arriver à temps.
3^ Les Prussiens, quoique n'ayant nulle connaissance du mouvement de l'armée française, ne furent pas surpris parce qu'ils se gardaient bien.
Cette campagne de 1815 est donc un exemple de plus et un exemple considérable à citer à Tappui de r importance capitale du service de sûreté.
La guerre de 1870 nous a donné, au sujet de cette importance, de si cruelles leçons qu41 semble impossible de la voir méconnaître à Favenir. Dès le 6 août, la guerre débutait par la surprise de Wissembourg. Une reconnaissance composée de deux escadrons de chasseurs , un bataillon de tirailleurs algériens et une section d'artillerie, était partie de cette ville au point du jour ; elle y était rentrée à six heures et demie sans avoir rien vu. A huit heures moins un quart, la division Douai , qui occupait Wissembourg, était attaquée par des forces supérieures. Non seulement on n'avait pas tenu compte des avertissements réitérés du sous-préfet et de plusieurs habitants, mais on avait éconduit ceux-ci assez brutalement et réprimandé celui-là pour son insistance.
La surprise de Vion ville, dans la matinée du 16 août, fut plus étonnante encore. L'armée aux ordres du maréchal Bazaine avait quitté Metz dans les journées du 14 et du 15 août et suivait la route de Verdun par Gravelotte, sans s'éclairer sur son flanc gauche, quoique le général Margueritte eût, quelques jours plus tôt, constaté la présence d'avantgardes de cavalerie à Pont-à-Mousson, et quoiqu'on fût prévenu du mouvement de l'ennemi sur Gorze.
Le 16 août au matin, des reconnaissances furent envoyées à la découverte et n'aperçurent aucune trace du voisinage de Tennemi ; une affiche placardée le soir même, Tannonçait à tout Paris en ajoutant que, les reconnaissances étant à peine rentrées, les Allemands avaient attaqué très vivement. En effet, les batteries d'artillerie à cheval attachées à la 5* divison de cavalerie allemande étaient venues, à travers un bois dont le bivouac de la brigade de dragons Murât était éloigné seulement de quelques centaines de pas, se poster à loisir et avaient ouvert sur cette brigade, à la distance de 1,500 à 2,000 pas, un feu des plus vifs; les dragons qui, à ce moment même, conduisaient leurs chevaux à l'abreuvoir, s'enfuirent en désordre. Le 2® corps, qui se trouvait derrière eux, eut à peine le temps de prendre les armes et de se. déployer pour lutter contre des forces supérieures. Ainsi commença la bataille de Rezon ville.
Mais rien n'est comparable à la surprise de Beaumont (30 août 1870), et lorsqu'on en lit le récit, on se demande s'il est possible que, dans un corps d'armée français, on ait violé à ce point les règles les plus simples et les plus impératives de la guerre. On n'aperçoit au début de cette malheureuse affaire aucun indice d'une direction quelconque. Le 5* corps arrive pendant la nuit du 29 au 30 août près de la ville de Beaumont et installe ses bivouacs dans un
entonnoir dominé de toutes parts, sans que personne songe à occuper les hauteurs qui dominent la position. Au matin, des reconnaissances de cavalerie partent du bivouac, s'en éloignent peu et rentrent sans avoir rien découvert ; on décide que les troupes ont besoin de repos, que la poursuite de Tennemi n*est pas inquiétante et qu'on va rester là pour faire la soupe. Pendant ce temps, Farmée de la Meuse marche, et son avant-garde, en débouchant des bois qu'elle a traversés sans encombre, s'aperçoit de Tincroyable sécurité qui règne dans le camp français. Quatre batteries viennent, comme àCrefeld, comme à Vionville, s'installer à la lisière du bois et tout d'un coup, à midi, une détonation retentit ; une vive canonnade s'engage ; les obus pleuvent sur nos soldats en désordre. Le dévouement de quelques hommes de cœur ralliant les troupes, sauve le corps d'armée d'une destruction complète. A Wissembourg, c'était un sous-préfet, à Vionville un maire, à Beaumont ce fut une femme dont les avertissements auraient dû ouvrir les yeux à ceux qui se refusaient à voir... La négligence avait été crescendo; elle ne pouvait plus faire de progrès: poussée à ce point, elle devient un véritable crime. Toute l'armée en est aujourd'hui convaincue.
Les surprises dont je viens de rappeler quelques exemples appartiennent à la grande guerre. Ce qu'on appelle la petite guerre en présente une foule, dont
quelques-unes dénotent chez leurs auteurs une audace remarquable.
En 1795, le parc d^ artillerie de réserve de Tannée des Pyrénées-Orientales se trouvait à Pla-el-Coto, entre Figuières et Bellegarde, couvert par la rivière de la Monga. Le général espagnol résolut de le faire enlever. Un détachement de 500 hommes, parti dans la nuit du 9 au 10 janvier, passa inaperçu au travers des avant-postes de Farmée française, parvint en arrière de cette armée, et traversa la Monga, ayant de Teau jusqu'à la ceinture. Les 250 artilleurs qui, placés à droite et à gauche du chemin, gardaient le parc, attaqués à la baïonnette, furent presque tous tués avec leur commandant ; quatorze canons furent encloués. Cependant la générale fut battue dans le camp français ; les troupes réunies à la hâte cernèrent le détacliement espagnol, dont plusieurs hommes purent s'échapper, grâce à la connaissance qu'ils avaient des chemins dans la montagne. On délivra 50 artilleurs qu'ils avaient faits prisonniers. Ce fait démontre, ce qui était déjà connu par plusieurs exemples, qu'il est beaucoup plus facile à une troupe de pénétrer dans les lignes ennemies que d'en sortir.
A ce point de vue, le coup de main exécuté par le capitaine Curély dans la campagne de 1809, et raconté par le général de Brack fut très bien réussi On sait qu'envoyé avec un détachement de 100 chas-
seurset hussards pour reconnaître la position de Tarmée de l'archiduc Jean, Curély tourna cette armée à plus de dix lieues du point d'où il était parti, pénétra, par une ruse de guerre dans le village où était logé l'archiduc, brûla de sa main la cervelle à l'un de ses factionnaires et, vivement poursuivi par la cavalerie autrichienne, ramena son détachement sain et sauf en rapportant les renseignements les plus précis sur l'objet de sa reconnaissance.
Ce fait d'armes a été renouvelé dans la guerre de la Sécession, sur une plus grande échelle, par le fameux général de la cavalerie confédérée, James Stuart. Dans un de ces raids devenus si populaires, il pénétra, à la tête de 1,200 cavaliers, jusqu'à la tente du général Pope, commandant en chef de l'armée fédérale, fit prisonniers tous les officiers de son étatmajor, faillit le prendre lui-même et rapporta au général Lee son cahier de correspondance, d'où les confédérés tirèrent les renseignements les plus utiles pour leurs plans ultérieurs.
Pour en revenir aux guerres de la Révolution et de l'Empire, le parc d'artillerie de l'aile droite de l'armée du Rhin, en 1796, fut enlevé par les Autrichiens d'une façon plus complète que ne l'avait été celui des Pyrénées-Orientales. Le major Wolfskehl, envoyé dans la nuit du 5 au 6 septembre avec six escadrons pour inquiéter et enlever les reconnaissances françaises et, au besoin, attaquer les postes
faibles ou mal défendus, s'aperçut que le poste de Dachau, où se trouvait le parc de Faile gauche des Français, était mal gardé. Il s'y présenta à Timproviste, culbuta la garde, s'empara du village et emmena toutes les pièces avec un certain nombre de caissons et tous les chariots de vivres. Le général Abbatucci, envoyé à sa poursuite avec quelques escadrons de cavalerie, ne put l'atteindre.
Des surprises heureuses ont été très souvent exécutées par des garnisons sur les tranchées de l'assiégeant. J'ai parlé plus haut d'une sortie dans laquelle la faible garnison d'Ancône, commandée par le général Monnier, en 1799, battit un corps autrichien de 10,000 hommes. Ce corps renforcé par 10,000 insurgés, avait un effectif décuple de celui de la garnison. L'opération ne pouvait réussir que par surprise. Après avoir endormi par des pourparlers la vigilance des assiégeants, Monnier mit ses troupes en mouvement, le 9 octobre, à neuf heures du soir, sur trois colonnes. Elles marchèrent dans le plus grand ordre et dans le silence le plus profond. La charge ne fut battue qu'à vingt pas de l'ennemi, dont toutes les positions furent enlevées. Sept canons et deux mortiers furent encloués, et l'on prit sept drapeaux autrichiens.
Au siège de Girone, en 1809, le général espagnol O'Donnell, lors de la tentative faite pour introduire dans la place un convoi de vivres, avait été
coupé de rarmee de secours et rejeté dans Gironc avec quelques centaines d'hommes ; il résolut d'en sortir pour ne pas aggraver plus longtemps par sa présence la situation de la garnison, réduite à la famine. Il constata que le service de la cavalerie se faisait mal dans la plaine, et il profita, en outre, de l'absence d'une partie de cette cavalerie, envoyée au-devant du maréchal Augereau, qui venait d'être nommé au commandement de l'armée de siège. Il sortit de Girone à neuf heures du soir, franchit tans encombre la ligne des avant-postes, traversa à rangs serrés et à pas rapides le camp de la division Souham dont le général fut forcé de se sauver en chemise, et arriva enfin heureusement dans la campagne ^
Le siège de Sébastopol ne pouvait manquer de donner lieu à de fréquentes surprises ; celle de la nuit du 22 au 23 mars 1855 fut d'autant plus désagréable pour les Français qu'ils souffrirent de la faute des Anglais. Tombant à rimprovittc dans les tranchées françaises sous l'inipulfeion énergique de Khroulef, les Russes engagèrent avec noj> soldats un violent combat, dans lequel le général d'Autemarre, de service à la tranchée, finit par avoir le dessus, grâce à l'emploi judicieux d'un demi -bataillon tenu en réserve. Mais comme ses