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Tliiers, Histoire du Consulat el de l'Empire, t. XVI

nonniers à pîei de se glisser avec leurs fusils sous les caissons et de se défendre jusqu'à la mort, tandis qu'il formait son artillerie à cheval en escadron. Mitraillés à brûle-pourpoint, recevant des coups de fusil qui semblaient partir de terre et chargés par l'escadron improvisé, les Russes battirent en retraite.

Mais ce sont là des exceptions brillantes. En principe, les batteries doivent être protégées par les troupes qui marchent avec elles et qui leur fournissent des compagnies ou des escadrons de soutien. C'est exposer gravement les batteries que de ne pas affecter des troupes à leur garde. Au commencement du règne de Louis XIV, lorsque les artilleurs étaient encore des sortes d'ouvriers civils, les vieux régiments étaient chargés tour à tour d'escorter l'artillerie. Le régiment des fusiliers fut créé, comme on le sait, tout exprès pour ce service ; il devint peu à peu et par une série de transformations successives, le corps royal de l'artillerie, et il n'y eut plus de troupes spéciales pour escorter les canons sur le champ de bataille. Quelques généraux ont pensé pourtant qu'il y aurait avantage à toujours affecter les mêmes troupes à la garde des mêmes batteries.

Quoi que l'on puisse penser de cette disposition, c'est une faute grave que de laisser l'artillerie sans appui. Au combat de Morée, sur le Loir, le 16 décembre 1870, une batterie de 12, appartenant à la ré-

serve du 16' corps, avait été envoyée sans escorte pour renforcer l'artillerie d'une des divisions de ce corps d'armée. Le soir du combat, cette division battit en retraite sans qu'aucun ordre fût donné au capitaine commandant la batterie laissée sur le terrain et abandonnée à elle-même. Cet officier envoya demander des instructions ; on lui fit répondre de rejoindre la réserve d'artillerie par la route qu'il avait suivie le matin ; mais cette route venait d'être coupée par les Allemands ; la nuit tombait, la batterie, avec ses servants sur les coffres, trottait dans un chemin creux, lorsqu'elle fut entourée subitement par une troupe d'infanterie qui désarma les servants. La tête un peu égarée peut-être par l'effet de la surprise, le capitaine courut chercher du secours ; une demi-compagnie du génie essaya avec une bravoure digne des plus grands éloges un retour offensif contre les Allemands ; elle ne put les empêcher d'emmener le matériel de la batterie. Le général en chef ordonna sur cet événement une enquête, de laquelle il résulta que tout le monde, à peu près, était fautif: le commandant de l'artillerie du corps d'armée pour avoir envoyé la batterie sans escorte et lui avoir indiqué pour le retour une route qui était au pouvoir de l'ennemi 5 le général commandant la division pour ne pas s'être inquiété de ce qu'allait devenir cette batterie ^ et l'avoir, en s'éloignant, laissée sans soutien et sans instructions ; le capitaine, pour ne pas avoir éclairé sa

marche par trois ou quatre sous-officiers et brigadiers et être ainsi tombé dans une embuscade ; pour avoir, en outre, abandonné sa batterie en allant chercber du secours... Dans ces conditions, on se contenta de mettre le capitaine en retrait d'emploi ; on le rappela quelques jours après, parce' qu'on manquait d'officiers ; il fut placé à la tête d'une autre batterie, et expia sa faute par une belle conduite.

Napoléon est un des généraux qui ont attaché le plus d'importance à ne pas voir leurs canons tomber aux mains de l'ennemi, et lorsque, au déclin de sa grandeur militaire, ce malheur lui est arrivé, à lui comme aux autres, mais surtout, il faut le dire, sur les champs de bataille où il ne se trouvait pas de sa personne, il en a fait tomber la responsabilité aussi bien sur Tinfanterie et sur la cavalerie que sur Tartillerie elle-même. Après la bataille de Talavera, restée indécise ou plutôt perdue le 28 juillet 1809, par le roi Joseph, on n'avait pas osé lui dire toute la vérité, ni lui annoncer le nombre de canons laissés aux mains de l'ennemi. Il écrivit au ministre de la guerre qu'il voulait savoir les choses exactement. « Quels sont », disait-il, « les canonniers qui ont « abandonné leurs pièces, les divisions d'infanterie « qui les ont laissé prendre ? »

Blucher, prenant le commandement de l'armée prussienne, lança, le 6 avril 1813, l'ordre suivant:

« Pour le cas où s'engage le combat, je prescris

« par la présente aux troupes de toutes armes d'une « brigade et même aux détachements particuliers « de se soutenir mutuellement et de se considérer « comme membres d'une même famille. Leur hon- « neur dépend surtout de la conservation de leurs « canons, qui doivent être assimilés à des reliques. « Le commandant en chef, fantassin ou cavalier, « qui aurait abandonné Tartillerie se trouvant dans « son voisinage, sera traduit devant un conseil de « guerre, à moins qu'il n'ait subi des pertes sérieuses, « se montant au moins à la moitié de son effectif. »

« Ne craignez point de perdre vos pièces » , dit le général russe Dragomirof aux officiers d'artillerie ; « celui-là seul perd des pièces, qui a su rester en « position jusqu'au dernier moment et se sacrifier « pour le salut des autres. »

Plus le rôle du canon a grandi, plus il est nécessaire de convaincre les officiers d'artillerie que la conservation de leurs pièces doit passer après l'accomplissement sans restriction du rôle qui leur est attribué. Gardons-nous bien de tuer chez eux l'initiative, cette vertu des artilleurs de notre ancienne armée. C'est à l'initiative des batteries à cheval tout récemment créées qu'a été dû le succès dans plus d'un combat au début des guerres de la Révolution ; même dans les batailles de l'Empire, il s'est présenté bien des circonstances où l'audace des officiers d'artillerie, auxquels on laissait alors toute liberté d'agir,

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a décidé de la victoire. Parmi touis les exemples à citer, tout le monde connaît, avec plus ou moins de détails, Taction de Sénarmont à Friedland. Malgré l'élan que lui avait imprimé l'énergie du maréchal Ney, l'infanterie, prise de front et de flanc par les batteries russes situées sur les deux rives de l'Aile, commençait à faiblir et à reculer. Sénarmont obtint, non sans peine, du général Victor qui remplaçait au premier corps d'armée Bernadette blessé, l'ordre de réunir sous son commandement direct toute l'artillerie du corps d'armée ; il y joignit celle du maréchal Ney, puis avec 60 bouches à feii, il s'élança rapidement en avant des colonnes de l'infanterie, à demi-portée des canons russes, fit taire les batteries de la rive droite et ne craignit pas de s'aventurer jusqu'à deux cents pas de la ligne ennemie, courant le risque de voir toute son artillerie enlevée.

A côté de ce fait célèbre et d'autres tels que les batailles d'Ocana et de Medellin, où le même Sénarmont se montra encore plus audacieux peut-être, il en est de moins connus. A Eylau, le chef d'escadron Seruzier, populaire dans toute l'armée et surnommé par Napoléon lui-même le p^re aux bauletSj commandait l'artillerie de la division Saint-Hilaire qui, jusqu'à l'arrivée du corps de Davout, attendu si impatiemment, tenait la droite de l'armée. Il eut la hardiesse de se porter avec ses dix-

huit pièces sur un petit plateau, situé tout à fait vers la droite et d'où il pouvait prendre de flanc les colonnes russes. Avec les compagnies de voltigeurs que lui donna son illustre divisionnaire, il enleva ce plateau, occupé par rennemi, et s'y maintint jusqu'à ce qu'il fût relevé dans cette position périlleuse par les troupes du corps de Davout.

A Wagram, le 3® corps d'armée, placé à l'extrême droite du champ de bataille, devait enlever la tour de Neusiedel et franchir le ruisseau du Russbach. Ce mouvement important, au succès duquel tenait le sort de la bataille, était ralenti par la vive résistance des Autrichiens. La division de cuirassiers du duc de Padoue, mise sous les ordres de Davout, assistait, immobile, au mouvement de l'infanterie. Elle avait avec elle une batterie d'artillerie à cheval de huit pièces , commandée par le chef d'escadron Romangin. Cet officier, connu dans toute l'armée pour son audace et son originalité, sollicita du duc l'autorisation de se porter sur un plateau en arrière de Baumersdorf pour battre la tour de plus près et prendre d'écharpe toute la ligne autrichienne. Le général y consentit, en défendant seulement au commandant de s'éloigner hors de la portée de sa vue. Romangin partit au galop, et par un tir aussi rapide que bien dirigé, força les Autrichiens à reculer en évacuant la tour de Neusiedel. Davout, témoin de cette action hardie suivie d'un succès

a^WO LES CAPITULATTONS.

si complet, envoya un aide de camp porter ses félicitations au commandant, mais au moment même 6k l'aide de camp arrivait près de la batterie , le brave Eomangin recevait un boulet en pleine poitrine.

Il faut bien, comme je Tai dit, se garder de nuire à cet esprit d'initiative si fécond en grands résultats, et les mouvements du champ de bataille n'ont pas à être discutés devant un tribunal. Je me bornerai donc à examiner les abandons ou destructions de matériel en dehors de combat. Plusieurs circonstances peuvent y donner lieu, savoir : '

1** La reddition ou l'évacuation d'une place forte ou d'un poste fortifié (Desaix à Kehl , Ortega à Puebla, Brenier à Almeïda) ; 2** la levée d'un siège (Bonaparte à Mantoue, Duhesme à Girone) ; 3® la nécessité de se jeter dans une contrée et dans des chemins inaccessibles aux voitures (Soult à Oporto ou Sowarow en Suisse) ; 4° l'obligation de débarrasser l'armée de tout impedimentum pour dérober une marche à l'ennemi ou gagner de l'avance dans une retraite où l'on est serré de près (le général anglais Moore en Espagne, Soliman-Pacha àPhilippopoli).

La destruction du matériel en cas de reddition ou d'évacuation d'une place est commandée par les règlements. La responsabilité, dans ce cas, s'exerce, pour ainsi dire, en sens inverse ; le gouverneur d'une place qui a capitulé doit se justifier non

pas pour avoir détruit le matériel, mais pour Tavoir livré intact à T ennemi. A dire vrai, on trouve dans les récits des sièges d'autrefois, peu de traces de cette opération. Je ne vois que le fort de Kehl et la tête de pont deHuningue en 1797, où le général Desaix et le général Dufour aient employé Fintervalle de temps compris entre la reddition et l'évacuation de la place à détruire ce qu'ils ne pouvaient emmener. Vingt-quatre heures leur suffirent pour achever cette œuvre de destruction.

Toutes les fois qu'une armée s'est vue forcée de lever un siège, elle a dû emmener son matériel et détruire les approvisionnements pour lesquels les moyens de transport lui faisaient défaut. Ainsi ont opéré Wellington à Badajoz en 1811 et à Burgos en 1812, Paskievitch à Silistrie en 1854, Loris Mélikoff à Kars en 1877. La levée du siège de Mantoue, en 1796, est l'exemple le plus remarquable d'une conduite opposée, tenue par l'armée assiégeante. Bonaparte lui-même a développé dans le rapport qu'il adressa au Directoire et dans ses Mémoires sur les campagnes d'Italie, les motifs qui l'avaient guidé dans cette circonstance mémorable. Wurmser était arrivé en Italie avec un renfort de 30,000 hommes, et trois colonnes autrichiennes, fortes ensemble de 80,000 hommes, manœuvraient pour envelopper l'armée française. Bonaparte ne pouvait sortir de cette position difficile qu'en marchant rapidement

OÀPXTUIi.

contre une de ces troîs colonnes pour l'écraser et se retourner avec la même rapidité contre les deux autres. « Mais pour exécuter ce projet », dit-il dans son rapport, « il fallait dans vingt-quatre heures c lever le siège de Mantoue, qui était sur le point « d'être pris. Il fallait abandonner les quarante piè- « ces de canon qui étaient en batterie, car il n'y « avait pas moyen de retarder de six heures. Porto- « Legnago et Vérone furent évacuées sans combat.... « La nombreuse artillerie vénitienne que nous « avions mise en batterie dans ces places est aban- « donnée, le siège de Mantoue est levé ; une partie « des pièces servant au siège sont laissées à l'en- « nemi ; nous nous donnons seulement le temps de « briser leg affûts. » La décision prise si rapidement par Bonaparte eut pour conséquences la fameuse campagne des cinq jours, les victoires décisives de Lonato et de Castiglione. La moindre hésitation occasionnée par la crainte de perdre le matériel aurait pu, dans cette circonstance, causer la ruine de Tarmée française.

A Saint- Jean-d' Acre, le même Bonaparte ne laissa pas le matériel de siège dans les tranchées et dans les batteries ; il ramena ce matériel jusqu'au port de Tantourah, où il avait été débarqué. Là il fallut bien s'en débarrasser pour traverser le désert. On jeta à la mer une douzaine de canons de 24 et de 18, quarante pièces turques de plus petit calibre et

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toutes les' munitions; les affûts et les caissons furent brûlés ; on mit également le feu aux magasins de Sour, de Zefet, de Tabarieh et de Nazareth.

A Mantoue, le matériel avait été abandonné pour éviter toute perte de temps dans F exécution des plans qui devaient sauver Farmée. A Saint- Jeand'Acre, on détruisit ce qu'il était impossible de ra-

mener en Egypte.

Devant Mayence en 1795, la levée du blocus fut la conséquence d'une surprise aussi bien conçue par Clerfayt, le général commandant l'armée autrichienne, que bien exécutée par cette armée. Les troupes françaises étaient du reste tellement fatiguées et dégoûtées de leur long séjour dans les lignes de Mayence ; elles y avaient passé, de 1794 à 1795, un si rude hiver qu'elles opposèrent à peine aux attaques de l'ennemi un semblant de résistance. Le général en chef Pichegru n'était pas présent, et d'ailleurs toutes ses mesures, on sait pourquoi, semblaient tendre à la perte de l'armée. De nombreux transports dans des chemins défoncés, ainsi que la privation de nourriture, avaient fait périr la presque totalité des chevaux de l'artillerie*, 180 canons et 700 voitures d'artillerie se trouvaient dans les lignes sans moyen d'attelage. Le 29 octobre 1795, l'ennemi sortit à l'improviste de Mayence, et surprit nos troupes dans leurs retranchements. Gouvion- Saint-Cyr, qui commandait le centre, battit en re-

traite dans un ordro parfait et protégea la gauche, mais la droite s'enfuit d'une seule traite jusqu'au pied des Vosges. Marmont, alors capitaine d'artillerie, put rallier un régiment de cavalerie, repousser les Autrichiens et gagner le temps nécessaire pour enclouer les pièces et détruire les approvisionnements. Cette journée des lignes de Mayence fut, malgré la belle conduite de Gouvion-Saint-Cyr et de Marmont, une des moins honorables pour les armes françaises parmi toutes celles des guerres de la Révolution. Elle doit peser sur la mémoire de Pichegru.

Au début de la guerre d'Espagne,' le général Duhesme, ayant voulu s'emparer de la ville de Grirone, qui servait de point d'appui aux insurgés de la Catalogne, fut forcé de regagner au plus tôt Barcelone et la citadelle de Mont-Jouy, sous peine d'être enveloppé en rase campagne par Tinsurrection triomphante. C'était le moment où les nouvelles de Baylen avaient surexcité F enthousiasme des Espagnols et où, dans toutes les provinces, les troupes françaises durent se concentrer rapidement. Mis dans l'obligation de s'éloigner au plus vite de Girone, le général Duhesme sacrifia, en le détruisant, le peu de matériel de siège qu'il avait avec lui.

Le même sacrifice dut être fait à Saragosse par les généraux Verdier et Lefebvre-Desnouettes. Après un assaut long et sanglant, la plus grande partie de la ville était tombée en leur pouvoir, lorsque, par

suite des événements de Baylen et de Tabandon de Madrid par le roi Joseph, ils reçurent Tordre de se replier sur Tudela. Ils consacrèrent d'abord les moyens de transport dont ils disposaient, à évacuer les blessés, exposés à être cruellement massacrés si on les abandonnait 5 ils emmenèrent, en outre, ce qu'ils purent atteler en fait d'artillerie, le reste fut détruit sur place, les canons encloués, les affûts et les caissons brûlés, etc. Les généraux et les soldats étaient au désespoir de se voir forcés d'en agir ainsi.

Une guerre européenne ne donnerait plus lieu très probablement à des circonstances telles que celles qui obligèrent plusieurs généraux, pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire, à brûler ou à briser leur artillerie et leurs équipages pour se jeter dans des régions inaccessibles aux voitures. Aucun théâtre de guerre probable ne présenterait en Europe ces difficultés; les Russes eux-mêmes ont pu, quoique non sans peine, passer partout dans les Balkans. Pour se retrouver dans la situation dont l'illustre Sowarow eut à se tirer en Suisse, il faudrait aller dans l'Afghanistan, en Chine ou dans le Thibet. Mais au commencement de ce siècle ou plutôt à la fin du siècle dernier, en l'année 1799, Sowarow pour passer des bassins de la Reuss et de la Muotta dans celui de la Linth, et du pays de Glaris dans la vallée du Rhin, dut aban-

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donner tous ses blessés, la plus grande partie de son artillerie et presque tous ses bagages.

L*exemple le plus marquant d'une armée forcée de détruire et d'abandonner son matériel, est celui que donna le maréchal Soult après la surprise d'Oporto. Il avait laissé les Anglais arriver sur lui en si grand nombre avant de les attaquer, qu'il dut quitter la ville avec précipitation et y laisser environ 1,000 blessés ou malades, vis-à-vis desquels heureusement Wellington se conduisit en représentant d'un grand peuple. Mais à Penafiel, Soult apprit avec désespoir qu'un de ses lieutenants, le général Lioison, avait été chassé du poste qu'il occupait. Sa ligne ' de retraite était absoliunent coupée, et il ne pouvait échapper à une capitulation dont la honte eût effacé celle de Baylen, qu'en se jetant dans d'affreux chemins de montagne. D s'arrêta du moins avec fermeté à cette résolution, et il mit à l'exécuter toute l'énergie de son caractère. Il fit enclouer les canons et brûler tous les caissons et voitures, après avoir chargé les soldats de tout ce qu'ils pouvaient prendre en fait de munitions. On aurait voulu partager entre eux la caisse de l'armée, mais ils avaient déjà sur le dos plus qu'ils ne pouvaient porter. 11 fallut abandonner la caisse à l'explosion avec les caissons d'artillerie. Moyennant ce sacrifice, l'armée put arriver en Galice, où elle fut recueillie par les troupes du maréchal Ney .

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Cette expédition désastreuse, succédant aux intrigues de toute sorte qui marquèrent le séjour de Soult à Oporto, aurait pu attirer sur le duc de Dalmatie la colère de l'Empereur et la disgrâce ; il n^en fut rien. Napoléon lui écrivit une longue lettre, dans laquelle il lui reprochait de s^être occupé à Oporto de tout autre chose que de Tintérêt de Tarmée et de TEmpire, de s'y être laissé surprendre et d'avoir ramené une armée sans artillerie. « Après « avoir longtemps hésité», ajoutait-il, « je me suis « rappelé mon aflfection pour vous, les services que « vous m'avez rendus à Austerlitz et dans d'autres « circonstances, et j'ai résolu de vous placer au « poste de major-général de l'armée d'Espagne. > Les affections de Napoléon n'étaient pas de nature à guider ses résolutions. S'il traitait Soult avec tant d'indulgçnce après avoir témoigné à Dupont une si cruelle sévérité, c'est sans doute que dans sa pensée toute extrémité était préférable à l'obligation de mettre bas les armes.

D'autres que Soult se sont trouvés dans la même situation, mais dans des proportions moins considérables et quelquefois cependant avec des résultats aussi désastreux. Lorsque le général Duhesme eut levé le siège de Girone dans les conditions que je viens de rappeler plus haut, il suivit d'abord pour rentrer à Barcelone, la route qui longe la côte et qui seule était praticable aux voitures. Mais le feu

de plusieurs bâtiments anglais, balayant le chemin avec leurs projectiles, ne lui permit pas de rester sur cette route, et pour passer par la montagne, il se vit forcé de jeter à la mer toute l'artillerie et tous les équipages qu'il avait amenés jusque-là.

Comme exemple d'une armée réduite, faute de moyens d'attelage, à détruire tout ou partie de son matériel, il serait difficile de citer mieux que la campagne de 1812. La Grande-Armée était entrée , en Russie avec une artillerie comprenant neuf cents ■ bouches à feu et près de cinq mille voitures d'artillerie, des équipages considérables et des bagages dont le luxe annonçait la décadence des mœurs militaires. De nombreux parcs avaient été laissés en arrière tandis que l'on marchait sur Moscou ; on les retrouvait au retour, et non seulement on ne pouvait les ramener, mais on manquait de chevaux pour traîner ce que l'on avait pu sortir de Moscou. La route de Moscou à la Bérézina fut semée de caissons et de voitures, détruits par l'incendie et l'explosion. Arrivé à Orcha, Napoléon donna Tordre de brûler toutes les voitures n'appartenant pas à des familles fugitives ou ne contenant pas des blessés, et d'en prendre les attelages pour l'artillerie et le génie. Déjà, dans sa préoccupation de ne pas laisser de trophées entre les mains des Russes, il avait, pour conserver autant que possible tous ses canons, fait détruire une trop grande quantité de munitions.

Les canons, surtout sans munitions suffisantes, devenaient un embarras pour une armée réduite de 300,000 hommes à 40,000, et Napoléon commit à Orclia une faute qui faillit lui coûter cher ; malgré les supplications d'Eblé, il fit brûler deux beaux équipages de pont que l'armée y trouva, afin de rendre disponibles les 500 ou 600 chevaux qui les traînaient. Avec la moitié d'un de ces équipages, on eût passé la Bérézina sans difficultés et sans combat. La nécessité d'établir des ponts de chevalets faillit entraîner la perte totale de l'armée, et il fallut, pour la sortir de cette affreuse situation, tout le dévouement sublime d'Eblé et de ses pontonniers. Sur une moins grande échelle et dans un pays ami, la retraite de l'armée du général Moore, poursuivie par Napoléon et Soult de Benavente à la Corogne, au mois de décembre 1808, fut rendue désastreuse par l'énorme quantité de bagages que cette armée traînait avec elle. Le matériel, détruit et abandonné, gisait sur toutes les routes, et pour ne même pas laisser au pouvoir des Français les chevaux fatigués qui ne pouvaient suivre la marche des troupes, Moore avait donné l'ordre de les tuer d'un coup de pistolet dans la tête. Cela ce faisait méthodiquement ; le cavalier auquel appartenait le cheval tué devait apporter comme pièce de conviction le pied marqué à son numéro et à celui du régiment.

Il ne doit évidemment pas être posé en principe

que, pour sauver le personnel, on abandonnera le matériel. Ne fût-ce qu'au point de vue administratif, ce matériel a une valeur ; ceux qui en ont la garde en ont aussi la responsabilité avec toutes les conséquences qu'elle entraîne ; un ordre du commandant en chef, un cas de force majeure constaté par un procès-verbal peuvent seuls les en dégager, mais il est des désastres dans lesquels aucun ordre ne peut être donné , aucun procès-verbal ne peut être établi. Lorsque l'armée anglaise, en 1839, entra dans l'Afghanistan, elle traînait avec elle une profusion d'équipages dont l'imagination la plus riche n'aurait pu se faire une idée; 7,000 soldats, 80,000 rationnaires et des bagages en proportion. Lors de la retraite de 1841, il restait encore 3,140 combattants sur 17,000 hommes présents ; on avait détruit une énorme quantité de voitures ; il en restait encore assez cependant pour encombrer cette malheureuse colonne, qui fut massacrée jusqu'à son dernier homme dans les défilés de Kouro-Kaboul ; mais il est rare, par bonheur, que le personnel soit dégagé de la responsabilité du matériel par un désastre aussi complet.

En 1678, le duc de Beaufort, envoyé en Algérie pour attaquer ce nid de corsaires, débarqua avec 6,000 hommes à Djigeri (on dirait aujourd'hui Gigelli). Après quelques affaires malheureuses, il fut forcé de se rembarquer, abandonnant toute son ar-

tillerie et tout son matériel. S41 avait cherclié à les emmener, il aurait donné le temps aux populations armées d* accourir en foule, et il eût couru le risque d'être massacré avec toute sa petite troupe. Le grand roi exonéra de cette perte de matériel le duc de Beaufort, auquel une mort mystérieuse dans Tîle de Candie épargna bientôt la peine de rendre ses comptes. Mais on aurait pu et dû faire peser sur le comte de Clermont, en 1758, la responsabilité de Féquipage de pontons de son armée, laissé dans Hameln par son ordre, lors de T évacuation du Hanovre. Les 400 chevaux destinés à atteler ces pontons qui firent défaut à Tarmée, furent employés à traîner les bagages liixueux des ofiiciers. Plus d'un cas semblable pourrait être invoqué à Fappui de la nécessité de mesures sévères pour sauvegarder le matériel, mais il ne faut pas que ces mesures soient vexatoires et que, comme il arrive presque toujours, les bons paient pour les mauvais. J'ai rappelé, à propos de l'affaire de Baylen, la belle retraite du 116® de ligne depuis Madrilejos jusqu'aux environs de Madrid, et l'on a pu voir le colonel de ce régiment faire jeter dans le Tage, parce que tous ses chevaux et toutes ses mules avaient péri, les deux canons dont jusque-là s'était couverte son arrière-garde. Aurait-il donc fallu traîner ce colonel devant un conseil de guerre pour abandon ou destruction de matériel ?

Il ne suffit pas, d'ailleurs, de proclamer une res-

s, LES CAPITULATIONS*

ptinsabilité ; il faut la détcmiiiier exactement et ue pas substituer les inférieurs aux cliefs dont ils ii'unt fait qu'exécuter l'ordre.

Dans la dernière guerre, une colonne de 6,000 hommes, repouseée par les Allemands, battait en retraite, traînant avec elle deux batteries de 4 et une batterie de 12. Le général qui commandait cette colonne, mal renseigné, crut qu'un village qu'il avait à traverser ' était occupé par l'ennemi ; il ae jeta dans de mauvais chemins au milieu des bois et donna par écrit l'ordre suivant ; «L'wtillerienedoît « pas gêner la marche : si des voitures ne peuvent « pas suivre la colonne, on les détellera et on emmè- « ncra les attelages. * Les deux batteries dé 4 passèrent; la batterie de 13 dont le matériel était plus lourd, et dont le personnel moins homogène présentait moins de garantie', exécuta au pied de la lettre l'ordre du général ; la route était si peu coupée par les Allemands que deux hommes (un lancier et un zouave) purent ramener à bras une des pièces abandonnées, en suivant cette même route. On envoya un régiment de cavalerie pour reprendre la batterie, mais elle avait déjà été enlevée par les Prussiens. Le capitaine se défendit en alléguant l'ordre du général ; celui-ci répondit que cet ordre

1. C'étaU uDs balterie mixle dont les o (Ile î ors et apporta naisDt à l'artillerie de marino, tandis que les conducteur» et ies BtteltgeB étaient Tournii pur une demi- compagnie du train.

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était conditionnel et que ce n'était pas sa faute s'il avait été exécuté mal à propos.

Il serait cependant bon que, sans aller jusqu'à la peine de mort, inscrite avec tant de facilité dans les codes et si rarement appliquée , la loi contînt des dispositions destinées à prévenir le retour de pareils faits.

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