‹ Les capitulations; étude d'histoire militaire sur la responsabilité du commandementChapitre 85 sur 116 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

BEFUS DE SECOUBS

Une des causes de nos défaites on 1870. — Ancienne tradition de Tarmée française. Le commandant Uangin à Ifontebello. — Tradition perdue. — Les divisions du 8* corps d'armée le jour de la bataille de Spickeren. — Lo 6« corps et Frœschwiller. — Bataille do Beaumont. — Réflexions allemandes. — Desaix à Marengo. Dans quelles limites s^est exercée son initiative. — Groucby à Waterloo. M. Tbiers et le colonel Gbarras. Témoignage du marécbal Gérard. — Dupont à Diemstein. — Vedel à Baylen. — Bernadotte à Auerstœdt. Indulgence de Napoléon. — Teodance des commandants de corps à s*isoler. Gouvion-Saint-Gyr à Mœskirch et à Gulm. — Dubesme en 1806. — Les marécbaux de l'empire. Soult et Ney. Soult et Massëna. Soult et Marmont. — Principale cause de faiblesse des armées françaises en Espagne. Marmont et Caflarelli. La bataille de Salamanque. Sucbet et Soult. — Inkormaon. Le général Bosquet et les Anglais. — Armée d'Afrique. Sldi-Brahim. Le commandant du poste de Lalla- Marglmia. Le commandant intérimaire de Djemma-Ghazoual. — Les Allemands pendant la guerre de 1870. — Arrivée des renf jfIs successifs à Spickeren. — Règle de marcher au canon. Elle ne saurait être absolue. — Le 3« corps de la Grande-Armée le 16 octobre 1818.

Parmi les nombreux motifs de notre infériorité vis-à-vis des Allemands en 1870, il en est un qui a fortement contribué à nos défaites. C'est la désuétude dans laquelle était tombée Fancienne règle de marcher au canon. Dans la campagne d'Italie de 1859, pendant que la division Forey luttait le 20 mai à Montebello contre des forces supérieures, un bataillon du 93* de ligne, faisant partie de la division

d'Autemarre et "du 5® corps d'armée qui depuis quelques jours à peine commençait à débarquer à Gênes, venait d'arriver à Voghera, distant de Montebello de 7 kilomètres environ. Au bruit du canon, le commandant Mangin fit prendre les armes à ce bataillon qui, venant d'Afrique, avait son effectif de guerre et valait, par conséquent, deux des bataillons déjà engagés ; il se dirigea ensuite au pas de course sur Montebello où il se mit à la disposition du général Forey.

« Ce bataillon » , dit à ce sujet un officier qui a écrit pour le grand état-major prussien le récit de la campagne, « n'appartenait pas à la division Forey, « mais d'après cette belle coutume régnant dans Var- « mée française y il est accouru au canon de Voghera, « sans attendre des ordres..., son arrivée fut fort « opportune. » Il ne paraît guère que notre armée se soit souvenue de cette belle coutume pendant la guerre de 1870.

Les deux batailles perdues le 6 août, l'une à Frœschwiller, l'autre à Spickeren, sont à ce sujet douloureusement instructives. Ces deux défaites peuvent, il est vrai, être considérées comme la conséquence fatale de la disposition des corps et des divisions de l'armée française échelonnés, sur la frontière, depuis Sierck jusqu'à Belfort, sans présenter nulle part un centre de résistance capable d'arrêter la marche de l'ennemi, mais les inconvénients de la

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dispersion furent encore augmentés jpar rirrésolutîon et la lenteur des mouvements, et par l'incertitude dans laquelle nos généraux se trouvèrent sur la situation de Tannée ennemie. A l'inspection de la carte, on reconnaît que notre armée formait deux masses distinctes, quoique peu compactes, situées l'une à Test des Vosges, en Alsace, l'autre à l'ouest, en Lorraine; le 5* corps (général de Failly), à cheval sur les Vosges, reliant ces deux massesprincipales par un réseau très lâche, s'étendait de Bitche à Sarreguemines ; il était d'ailleurs séparé des corps de l'Alsace : (!•' et ?•, Mac-Mahon et Douai) par la distance de 26 kilomètres, existant entre Bitche et Niederbronn. Dès que le 5* corps fut mis soiis les ordres du maréchal de Mac-Mahon, c'est-à-dire le 5 août, le maréchal envoya au général de Failly Tordre de le rejoindre à Reichshoffen (6 kilomètres au delà de Niederbronn); le général de Failly répondit que, dansTétat où se trouvait son corps d'armée, il ne pouvait faire partir immédiatement que la 3" division, laquelle occupait alors Bitche. En effet, cette division se mit en route le 6 au matin ; mais, retardée par des renseignements erronés, elle ne quitta Bitche, paraît-il, qu'à sept heures et demie. Son chef, inquiet pour sa gauche, redoutait une attaque de flanc ; il ne marcha qu'avec hésitation, s'arrêtant à chaque instant pour faire reconnaître le pays, et la tête de la division .: n'arriva que vers trois heures du soir à Niederbronn, ]

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trop tard pour prendre part à la bataille, encore à temps, cependant^ pour arrêter la poursuite de T ennemi 5 on n'avait cessé depuis le matin d'entendre le canon de Frœschwiller. Loin de moi l'idée d'incriminer qui que ce soit : mais il m'est permis de constater que les vieilles traditions de l'armée française étaient perdues et d'affirmer que, dans les- campagnes de 1796, 1800, 1805, 1803, 1807, 1809, rien de semblable ne se serait produit. Il est vrai que dans ces temps de grandeur militaire notre cavalerie légère eût reconnu la situation de l'armée ennemie et que Napoléon, placé àKeichshoffen, aurait donné au général commandant le 5® corps l'ordre de le rejoindre à tout prix.

Ce qui se passa en Lorraine le même jour est plus . extraordinaire encore. Le 2® corps d'armée, celui du général FrossarJ, comptait 28,000 hommes; attaqué d'abord par des forces très inférieures en nombre, il vit, de neuf heures du matin à cinq heures du soir, grossir constamment jusqu'à 70,000 le nombre de ses adversaires. Pendant ce temps-là les quatre divisions du 3® corps, commandé par Bazaine, se trouvaient à une distance moyenne de 20 kilomètres, à portée de secourir le 2*^ corps ; il aurait suffi de deux de ces divisions pour changer une défaite honorable en une victoire éclatante; mais l'une « occupait une position essentielle au salut de l'armée », une autre, à la distance de 22 kilo-

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mètres, reçut à trois heures et demie seulement Tordre de se mettre en mouvement et s'arrêta *à neuf heures et demie du soir quand elle apprit que le 2® corps avait battu en retraite; une troisième, éloignée de 21 kilomètres, fit la navette, de neuf heures du matin à neuf heures du soir, s^ égara, revint à son point de départ, retourna sur ses pas et finalement rebroussa chemin en apprenant Tissue de la bataille ; enfin, la quatrième, qui n'avait que 20 kilomètres à faire, s'avança jusqu'à 6 kilomètres de Forbach et s'y arrêta en attendant des ordres.

Quand on pense à la ténacité avec laquelle le 2* corps résista pendant toute cette journée, on éprouve un sentiment de tristesse inexprimable à le voir ainsi abandonné à ses propres forces, et l'on baisse douloureusement la tête en lisant dans le récit d'un auteur allemand ces paroles dont on voudrait pouvoir contester la justesse : « La canonnade n'exer- « çait pas sur les différents chefs » (de l'année française) « cette influence magique qu'elle avait éveillée « en un si haut degré chez les généraux allemands « à Wœrth et à Sarrebrtick. » (Borbstaedt.)

Faut-il encore parler de la bataille de Beaumont et du 5*^ corps, écrasé sans que ni le l'^'" ni le 7^, enchaînés par les ordres qu'ils avaient reçus-, aient marché à son secours et sans que le 12^ ait pu faire plus pour lui que protéger sa retraite ?

Aussi bien, je ne suis pas entré dans ces détails

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avec ridée d'accuser qui que ce soit, mais seulement pour montrer que la vieille maxime de marcher au canon n'était plus en vigueur dans Tannée française. Cherchons un peu ce qu'il en fut à cet égard dans le passé.

L'exemple le plus célèbre d'un général marchant • ,

au canon est celui de Desaix à la bataille de Ma- ' ^

rengo. Il est bon de savoir au juste dans quelles li- '" '%

mites s'exerça l'initiative de l'illustre général. Arrivé, l'avant-veille de la bataille , il avait été mis au courant des plans de Bonaparte et investi par lui du commandement supérieur des deux divisions Monnier et Boudet. Incertain sur la position exacte de Mêlas, trompé même à cet égard par une reconnaissance mal faite, le premier consul, pour ne pas laisser l'armée autrichienne s'échapper, avait étendu outre mesure les mailles du filet dans lequel il voulait l'enserrer. Desaix avec une de ses deux divisions, celle de Boudet, avait été envoyé à Kivalta sur la route de Novi et de Gênes ; il s'y trouvait le 14 juin au matin, lorsqu'il entendit la canonnade de Marengo. Supposant alors, à juste titre, que cette armée qu'il allait chercher à gauche se trouvait à droite, dans les plaines d'Alexandrie, il s'arrêta et envoya son aide de camp Savary reconnaître jusqu'à une certaine distance la route de Novi ; puis, certain de ne rien avoir devant lui, il fit partir Savary pour aller demander de nouveaux ordres au pre-

raier consul -, mais déjà Bonaparte avait expédié un officier de son état-major pour rappeler Desaix, et l'arrivée de Savary ne servit qu'à lui annoncer l'apparition prochaine de Desaix sur le champ de bataille ; de même l'envoi d'un officier de l' état-major général à Kivalta eut pour eflfet de hâter d'une heure ou deux peut-être l'heureux incident qui rétablit les affaires et décida la victoire ^ La conduite de Desaix n'en fournit pas moins un des plus beaux exemples que l'on puisse relater. La fortune souriait alors à Bonaparte et à l'armée française, et tout leur réussissait.

Il n'en fut pas de même à Waterloo, et le nom de Grouchy est souvent opposé à celui de Desaix. Grouchy devait-il, pouvait-il au bruit du canon <nccourir sur le champ de bataille où l'arrivée de Blucher, qu'il était chargé de poursuivre et d'éloigner, causa la défaite et la chute de Napoléon ? Jamais question d'histoire militaire n'a donné lieu à des controverses plus longues et plus vives que celle-là. Tous les arguments pour ou contre la conduite de Grouchy ont été résumés, d'une part, dans le livre du colonel Charras, adversaire de Napoléon, aussi haineux à son égard que l'avait été Bllicher lui-même, d'autre part dans le vingtième volume de l'histoire de M.Thiers, pontife convaincu de l'infaillibilité de

1. Colbert, Traditions et sourenù'5, d'après les Mémoires du duc de Hoviijo.

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Napoléon en matière d'opérations de guerre. La cause n'en est pas pour cela plus facile à juger. Tout ce que l'on peut en dire sans risquer de se tromper, c'est que les intentions et le dévouement de Grouchy sont au-dessus de toute espèce de soupçon; c'est encore qu'il avait mission d'empêclier Bliicher de rejoindre Wellington ; c'est enfin qu'au bruit de la canonnade il fut supplié par Gérard qui , en fait de talents militaires, lui était incontestablement et hautement supérieur , . de marcher sur le mont Saint- Jean, et qu'après avoir hésité et avoir délibéré avec les commandants de l'artillerie et du génie, Grouchy se refusa à tenter le mouvement;

Gérard l'atteste de la manière la plus formelle. Cet exemple montre une fois de plus encore combien est difficile dans la pratique l'application de la règle : il faut marcher au canon.

De même qu'on a souvent opposé Marengo et Desaix à Waterloo et à Grouchy, on a été amené à signaler le contraste qui existe entre la conduite de Dupont à Diernstein et celle de Vedel à Baylen. J'ai résumé plus haut ces deux événements, l'un comme exemple glorieux de la résistance énergique d'une troupe cernée de toutes parts, l'autre comme un des faits les plus douloureux de notre histoire militaire ; je rappellerai seulement qu'à Diernstein, le maréchal Mortier, suivant avec la division Gazan, sur la rive gauche du Danube, la route res-

serrée entre le fleuve et les montagnes, se trouvait à une journée de marche en avant de la division Dupont, également placée sous ses ordres ; qu'étant cerné complètement, il rebroussa chemin pour essayer de percer jusqu'à la division qui le suivait, tandis que Dupont, informé de la manière la plus positive de la situation dans laquelle se trouvait son chef, continuait sa marche au lieu de s'arrêter après rétape parcourue, et allait de son côté attaquer les troupes russes interposées entre le maréchal Mortier et lui. Cette action témoignait de sa vigueur, de son dévouement, de sa résolution, mais aucune hésitation ne lui était permise. Il n'y avait pour lui d'autre alternative que de marcher bravement au-devant du danger, avec chance de sauver la division Gazan et la sienne, ou de reculer honteusement pour ne pas être assailli à son tour par les Eusses, vainqueurs de Mortier et de Glazan. Une telle reculade n'était ni dans ses habitudes, ni dans celles de l'armée d'alors.

La position de Vedel à Baylen n'était pas aussi nette. On se rappellera que ce général avait, le matin même, quitté la Caroline, y laissant la division Dufour exposée aux attaques de nombreux insurgés. En allant réoccuper Baylen, il était donc inquiet sur ce qui pouvait se passer derrière lui. Cette inquiétude le fit s'arrêter à plusieurs reprises; circonstance qui, jointe à la fatigue extrême des soldats, à la

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