Ibid
de Lalla-Margiinia, averti, a-t-on dit, de la situation du capitaine de Gereaux et supplié d^aller à son secours. Le commandant allégua, sans doute avec raison, les ordres formels qui lui interdisaient de s'.éloigner de son poste ; il avait d'ailleurs, paraît-il, le matin même de F événement, prié par écrit le lieutenant-colonel Montagnac de lui envoyer le 8^ bataillon de chasseurs, dont le concours lui avait été promis. D'un autre côté, Montagnac, lorsqu'il avait si malencontreusement quitté Djemma-Ghazouat, y avait laissé quelques hommes seulement sous les ordres d'un capitaine du génie. On se rappellera que les carabiniers de la compagnie du capitaine de Gereaux arrivèrent assez près de Djemma, et que là ils furent presque tous tués sur les bords d'un ruisseau, vers lequel ils s'étaient précipités pour boire. Au bruit des coups de fusil qui retentirent à ce moment, le capitaine du génie sortit de la place avec 25 hommes, mais il n'osa pas s'aventurer si loin avec un aussi faible détachement, et il ne tarda pas à rentrer. On sut plus tard que les derniers sui-vivants de la compagnie de Gereaux étaient à deux ou trois cents pas à peine du détaiihement, quand il fit demi-tour 5 le capitaine fut alors l'objet des accusations les plus vives, et cela sans doute fort injustement. Il est toujours très facile, après coup et lorsque les événements sont connus, de dire ce qui aurait dû être fait, il n'est pas si facile de le
voir au moment où il s'agit de prendre une détermination.
Un des exemples les plus remarquables de secours portés à temps et avec vigueur à une armée en détresse, est certainement celui de la bataille d'Inkermann, le 5 novembre 1854. On sait quelle était, à cette date, la disposition des troupes alliées autour de Sébastopol; d'abord le corps de siège français, appuyant sa gauche à la mer, sa droite au ravin qui prolongeait dans les terres la baie du Sud 5 puis le corps de siège anglais, allant de ce ravin à celui du Carénage. La gauche, ayant derrière elleKamiesch et la mer, n'avait pas besoin d'être couverte ; la droite était protégée par le corps d'observation du général Bosquet, déployé sur le plateau que bordaient les monts Sapoune, et par une division anglaise, placée en équerre vers l'extrême droite des attaques, en face du plateau d'Inkermann. Au-dessous des monts Sapoune s'étendait la plaine de Balaklava, aboutissant d'un côté à la mer, séparée de l'autre côté de la vallée de la Tchernaïa par les monts Fedioukine, et coupée en deux par une ligne de mamelons sur lesquels on avait élevé des redoutes, gardées par les Turcs. Le corps du général Bosquet faisait de la sorte face à la plaine de Balaklava et dominait cette plaine ainsi que la ligne (U's redoutes et les monts Fedioukine, moins élevés t^uo le mont Sapoune.
Le point dangereux de cette position était la ligne en équerre des Anglais vis-à-vis Inkermann. Le 25 octobre, par le combat de Balaklava, les Eusses s'étaient emparés d'une partie de la ligne des redoutes et occupaient ainsi, en face et au-dessous du corps d'observation, toute la portion de la plaine située entre les hauteurs des redoutes et les monts Fediou-
kine. Une brigade du corps d'observation était allée camper dans la plaine, en avant de Balaklava, pour y couvrir le port et les magasins des Anglais. Le 26, les Russes avaient fait une tentative sur la droite des Anglais ] c'est là qu'était le danger, qui préoccupait d'autant plus les chefs de l'armée française que les Anglais se gardaient on ne peut plus mal. Le 5 novembre au matin, par un brouillard affreux et une petite pluie fine et froide, une effroyable canonnade, formant un roulement continu, éclata tout à coup sur le plateau d'Inkermann^ une ligne de lueurs rouges, se succédant sans intervalle dans le brouillard, indiquait nettement la position de l'artillerie russe. Le corps d'observation prit les armes et alla border les crêtes du plateau, tandis que le général Bourbaki, avec une partie de sa brigade (2* de la 2® division), se portait à la droite des Anglais, au point où se terminait la ligne en équerre. Dans la plaine, où le brouillard était moins intense que du côté d'inkermann, se distinguaient très bien les lignes d'un , corps d'armée russe de plusieurs milliers d'hommes.
En même temps, le général Bosquet se dirigeait à fond de train vers les Anglais, suivi. par les deux batteries à clieval de la réserve d'artillerie comme par un peloton de cavalerie. Arrivé au moulin où se trouvait le point d^ntersection de la route dite de Woronzoff, allant de Sébastopol dans la plaine de Balakla va, avec le chemin de Balaklava à Inkermann, il y trouva un général anglais, qui le remercia de son appui dont il n'avait pas besoin, dit-il \ Le général Bosquet prit alors la route qui descend vers la plaine et s'arrêta au point où commence la descente, auprès d'un poste télégraphique. On échangeait par là quelques coups de canon insignifiants, mais le feu augmentait de violence et d'intensité du côté d'Inkermann : il se rapprochait évidemment, et l'inquiétude du général Bosquet, au sujet des Anglais, augmentait: tout à coup arrive d'un galop effréné un officier anglais à cheval qui, d'une voix altérée par l'émotion, demandait : Bosquet ! Bosquet ! Le général s'avança vers lui : ils échangèrent à peine deux mots, puis Bosquet vint sur le front des deux batteries à cheval : « Partez de toute la vitesse de vosat- « telages », dit-il au regrettable commandant de la Boussinière, « et allez là-bas » (il montrait la ligne de
1. Tout ce que je raconte là, je l'ai vu et entendu. Si mon téiuo:gnage n'est pas toujours conforme aux récits que Ton a pu lire, il est du moins aulhcnthique et je réponds à ce sujet de ma mémoire.
feux de Tartillerie russe), « vous y trouverez le général Bourbaki, » Les deux batteries bondirent alors à travers les broussailles et les rochers. Il n'était que temps : quand elles arrivèrent , il n'y avait plus d'Anglais debout, et le général Bourbaki, après avoir refoulé les Busses dans un premier élan, commençait à reculer. Jamais secours ne fut plus opportun. Les Anglais, mus par un amour -propre qu'il est impossible de blâmer, l'avaient d'abord refusé et avaient failli, ensuite, le demander trop tard. Si le général Bosquet n'avait . pas envoyé le général Bourbaki dès le matin sur leur droite, et si le vaillant brigadier n'avait pas couru spontanément là où tout allait être perdu, c'en était fait, probablement, de l'armée anglaise, et l'on se demande ce que serait devenue l'armée française refoulée surKamiesch. Le général Bosquet, dans cette circonstance, eut le mérite de n'attacher aucune importance au déploiement des troupes russes, qui, de la plaine, menaçaient le corps d'observation et il doit être loué pour ne pas avoir perdu de vue un instant le véritable danger. Il n'en est pas moins vrai que, pour courir au-devant de ce danger, il dégarnissait de la plus grande partie de ses troupes la position qu'il avait à garder.
Si nous voulons trouver, dans une époque plus récente, des exemples de généraux marchant au canon, c'est dans l'armée allemande qu'il nous faut les aller chercher. Sous ce point de vue, la bataille
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de Spickeren peut servir de type. On y voit arriver sur le champ de bataille, successivement appelés par le bruit de la canonnade et accourant au secours de la division Kamecke, seule engagée d'abord, les 3®, 7® et 8^ corps de Tarmée prussienne (en partie du moins). Un auteur allemand s'écrie à ce sujet avec une certaine emphase, mais avec une vérité incontestable ; « La canonnade, comme un appel magique, « amenait de toutes parts les renforts prussiens, et « toutes les troupes disponibles qui pouvaient encore « atteindre le champ de bataille y étaient achemi- « nées en toute hâte. »
Le même auteur fait avec un légitime orgueil une autre remarque également vraie :
« Dans le cours d'une après-midi, le général de « Kamecke, puis le général de Stlilpnagel, ensuite « le général de Gœben, enfin, le général de Zas- « trow dirigent successivement les opérations dans « des conditions très difficiles et constamment mo- « difiées, car chaque heure qui s'écoulait amenait « de nouvelles troupes. Et cependant le plus grand « accord, la plus complète unité dans la direction « ne cessèrent de présider au combat. C'est là une « preuve manifeste que tous les chefs suprêmes des « armées pruîrsiennes étaient également imbus des « grands principes de la tactique et que dans l'exé- « cution des ordres il n'y avait place ni jjoiii^ V envie « ni i)our la jalousie. »
LES KESPONSABILITÉS. 435
Voilà des paroles à méditer et une observation dont il faudrait faire notre profit. Envie et jalousie sont deux gros mots qui, sans nul doute, ne trouveraient pas leur application dans notre armée, mais Taccord complet entre les chefs n'en a jamais été le caractère dominant. Qu'on se rappelle, sous la Képublique, les différends de Jourdan et de Pichegru en 1795, de Kléber et de Jourdan en 1796, de Saint-Cyr et de Moreau en 1800, de Bonaparte et de Kléber à l'armée d'Egypte, de Reynier.et de Menou après la mort de Kléber, ceux de Murât avec Ney à Ulm, de Bernadotte avec Davout à Auerstsedt, de Lannes et de Bessières à Essling, de Soult et de Ney en Espagne, de Masséna et de Ney en Portugal, de Davout et de Murât en Russie, de Ney avec Oudinot et Reynier dans la campagne de 1813, etc. Posons donc en principe l'union la plus complète et l'obéissance absolue au commandement. Quant à la règle de marcher au canon, elle n'est obligatoire, comme le fait très bien observer le colonel Charras à propos de Grouchy et de Waterloo, que dans le cas où celui qui entend le canon n'est pas lui-même en présence de l'ennemi. C^est ce qui ressort d'ailleurs très bien de ce code de justice de l'armée de mer dont on prêche toujours l'exemple. L'article 283 punit de la destitution le commandant d'une force navale qui n'a pas secouru un bâtiment français ou allié, à moins qu'il n'en ait été empêché par
des instructions spéciales ou par des motifs graves ; Farticle 276 punit de la peine de mort le même commandant pour avoir quitté son poste de combat, c'est dire que, pour aller au secours d'un autre, un commandant de troupes de terre ou de forces navales ne doit pas risquer de perdre lui-même la position qu'il a le devoir de conserver à Tarmée ou à la flotte.
La décision, en pareil cas, est souvent difficile à prendre ; elle exige du coup d'œil, du jugement et du caractère ; mais, une fois prise, elle doit être exécutée sans tergiversation et sans arrière-pensée. Une troupe qu'on met en mouvement pour l'arrêter, la ramener sur ses pas, et quelquefois même reprendre le premier mouvement, risque fort de n'être utile nulle part et de faire défaut partout.
Témoin le 3® corps, le 16 octobre 1813, appelé d'abord à rejoindre la Grande-Armée à Wachaii, envoyé ensuite au secours du 6^ corps à Mockern, et passant sa journée en marches et contremarches, tandis que sa présence sur un des deux points menacés eût assuré la victoire.