SCÈNE III
EUGÉNIE
Ociel! Mathiide!.. (Elles s'embrassent.) Quelle joie de te revoir!..
MAILLARD, à Mathildc.
Vous déjeunez avec nous, n'est-ce pas? (a part.) Et pas d'argenterie!., des couverts en métal d'Alger !
MATIIILDE.
Impossible, mon cher M. Maillard!
SL\ILLAI\D, à part.
Ah! tant mieux! (Haut.) Déjeunez donc avec nous... Eugénie, mets le couvert... mets nos couverts...
MATHILDE
Non, vraiment, je ne le puis...
MAILLARD
Ah! c'est dommage! (a part.) J'en avais la chair de poule!..
MATHILDE, à Eugénie.
Si tu savais ! j'ai tant d'affaires!..
EIGÉME.
Des affaires !.. toi!..
MATIIILUE.
Ah! j'en ai ! j'en ai ! écoute donc... quand on est millionnaire, et obligée de se marier par autorité de justice...
PITOIS et MAILLARD.
Par autorité de justice?..
EIGÉME.
Quel conte nous fais-tu là ?..
MATHILDE
Oh ! ce n'est pas un conte... tu sais que M. de Vaucresson, cet excellent oncle, qui m'a élevée, moi , pauvre orpheline , m'a laissé toute sa fortune...
riTOis.
Jusqu'ici ça commence bien!
MAILLAUU.
Pitois, laissez donc parler !
MATHILDE
Mais il y a mis une condition... c'est que je me marierai, que mon mari ajoutera à son nom celui de Vaucresson, et que ce sera également le nom de mes enfans.
l'ITOlS.
Ce vieillard est prévoyant: il a voulu faire souche de Vaucresson...
MAILLARD
Pitois, vous interrompez toujom'S !
MATHILDE, à Eugénie.
Vois-tu ce testament qui me constitue mère de famille ! oh ! je bénis la mémoire de mon cher oncle, mais je suis furieuse contre ce testament!
Permettez!., permettez... ne confondonspas!.. le testateur vous oblige de vous marier... bien! mais il ne vous oblige pas d'avoir des enfans... ceci blesserait votre indépendance... le testateur dit seulement : «S'il y a des enfans... adjugé! autant de petits Vaucresson ! »
MATHILDE
Vous êtes avocat, M. Pitois?..
EUGÉNIE, bas à Mathiide.
Lui, bon Dieu !
PITOIS
MATIIIDE.
C'est dommage... vous plaidez bien... mais ce n'est pas tout...
MAILLARD et PITOIS.
Quoi donc?..
MATHILDE
Un mien cousin... le vicomte d'Aulnay, homme fort ainia])le du reste, mais que je déteste parce qu'il plaide contre moi, m'intente un procès... attendu que ne m'étant pas mariée dans les délais voulus, le legs devient nul !..
PITOIS
11 est clair que si vous avez laissé passer les délais... je vois que c'est un mariage à courte échéance...
MATHILDE
Aussi, j'ai perdu en première instance... mais je gagnerai en appel.:, d'autant plus que je me présenterai devant la cour avec un argument terrible!..
EUGÉNIE
Et quoi donc?..
MATHILDE
Un mari, ma chère , un mari !..
Air: Dans mon état si j'ai sn parTenir.
Oui, mes juges me reverront Continuer ainsi la guerre!
Je vois déjà pâlir le front De mon très aimable adversaire!
La justice avec son bandeau, De mon droit nia l'évidence...
Mais un mari dans le plateau, Fera bien pencher la balance !
Non, Madame, je suis propriétaire et éligible! ^ et les indiscrets?
MAILLARD
Le fait est que c'est un argument de poids.
PITOIS, riant et poussant Maillard.
Pas mal , pas mal , philosophe !
MAILLARD, timidement.
Oh ! ça m'est venu comme ça... je ne l'ai pas cherché ! (a Mathiide et à Eugénie.) Mais vous serez peut-être bien aises de causer ensemble... quand on a été si long-temps sans se voir !
EUGÉNIE
Oh! c'est vrai!., cette chère Mathiide, j'ai tant de choses à lui dire !
Eh bien ! je vous laisse.
PITOIS , à part.
Au fait, nous allons causer... Il a raison, le vieux !
MAILLARD, basa Pitois, voulant l'emmener. N'est-ce pas que c'est convenable?
PITOIS, bas.
Je crois bien!.. Allez... allez donc!
MAILLARD, restant au fond, à part.
Il va se faire mettre à la porte , c'est sûr ! EUGÉNIE, à Pitois, qui apporte des chaises. Est-ce que vous allez rester ?
MATHILDE
C'est qu'il s'agit, entre nous, d'une causerie de femmes... de femmes qui ne se sont pas vues depuis long-temps !
PITOIS, s'asseyant.
Je ne hais pas les causeries de femmes !
EUGÉNIE
Mais les femmes peuvent haïi' les importmis
M Ali- LARD , à part.
Voilà ! voilà !
PITOIS , se levant.
C'est pour moi que vous dites cela ?
MAILLARD, revenant.
Mais certainement que c'est pour vous... Je le disais bien, qu'on allait vous meure à la porte , et puis vous direz encore qu'elle a des caprices...
PITOIS, bas.
Des caprices!., nous verrons. (Haut.) Mademoiselle , je serai ici à midi. (Tirant sa montre.) Dans un quart-d'lieure; vous savez, c'est pour aujourd'hui, un oui ou un non définitif...
MAILLARD, l'entraînant.
Ab! enfin ! ce n'est pas sans peine!
(ils sortent.)