‹ Les capucins en Franche-ComtéChapitre 16 sur 183 · Désinfectés au moyen de fumigations · texte numérisé non relu

Désinfectés au moyen de fumigations

dents qu'opéra la divine Providence pour la subsistance et nourriture des religieux de notre famille dudit Pontarlier, à sçavoir : que, tout le monde appréhendant et fuyant si fort la peste en ses commencements, dez aussitôt qu'elle fut descouverte en la ville, nous ne receumes plus aucune aumosne de pain ni pitance, et n'eusmes plus aucune communication avec les habitants, eux n'entrant plus dans le couvent, ni nous en ville ; mesme on barra la moitié de l'église avec une grande échelle. Il n'y avoit aucune provision de blé ni de vin dans le couvent; néanmoins nous fusmes tousjours pourvus et assistez des choses nécessaires, mesme au-dessus de l'ordinaire. Parce qu'incontinent que Messieurs deVuillafansen furent advertis, de leur mouvement seul et charitable, et sans obligation d'autre que de leur volonté et affection en notre endroit, ils nous amenèrent de la part du corps de ville un poinçon de vin et quantité de pain et viande que nos amis questèrent pour nous parmi les habitans, et continuèrent tousjours dezlors à faire la queste pour nous de quinze en quinze jours, laquelle ilsamenoientou faisoient apporter jusqu'auprez du couvent, où les religieux l'alloient prendre. Plusieurs particuliers de Vuillafans nous envoyoient aussi l'aumosne, de leur seul instinct.

« Ceux de Lods et de Mouthiefr-Haute-Pierre en firent de mei^me. Tous les villages circonvoisins d^

Chaffoy, Outeau, Dammemartia,Ouvaiis, Uziez,etc. , de leur propre dévotion et pitié charitable, nous envoyèrent de la part de leur communauté, les uns un mouton, d'autres un veau, du pain, du vin ; voire est que nous ne pouvions assez admirer plusieurs, qui jamais auparavant ne nous avoient faict l'aumosne <run mourceau de pain, et estoient réputez gens aussi rudes et espargnans,sans autre sollicitation que de Dieu et de leur bonté, nous firent diverses fois de grandes aumosnes . Et tout ce temps-là, le couvent fut abondamment, voire par dessus l'ordinaire, pourvu de toutes ses nécessitez, avec estonnement très grand de tous les séculiers aussi bien que des religieux, qui estoient quatorze de famille.

« Et puisque c'est icy la première année (quoique non la dernière) en laquelle notre province, depuis son établissement, et nos religieux, dez la séparation avec la province de Lyon, outesté emploj^ez àce charitable service des pestiférez, et ont si librement et avec si saincte presse et jalousie prodigué leur vie pour l'amour du prochain et la réputation étemelle des Capucins, il faudroit icy rehausser la vertu et le mérite de ceux qui se sont si volontiers exposez à ce pieux ministère (à peine d'être blasmé et coupable de grande ingratitude ou aveuglement), et les honorer de plusieurs éloges spécieux que le Sauveur même leur adresse dez longtemps dedans l'Evangile, comme seroit de dire que, si la mesure de l'amour

c'est d'aimer sans mesure, selon saint Bernard, et que le précepte de l'amour est excessivement dilaté, selon le Psalmiste, en sorte que, plus nous aimons, plus il nous reste à aimer, etc., néanmoins, il semble que ces bons religieux avoient atteint le dernier degré de perfection et non plus idb^a d'amour, abandonnant ainsi leur rie pour sauver celle des autres.

« Que si on objecte que les susdits Pères, comme encore plusieurs autres qui. ont esté occupez à ce charitable office les années suivantes, n'y sont pas morts, au moins ceux-cy ne méritent pas le glorieux nom de martyrs; je répondrai que le courage n'a pas manqué pour eux au martyre, mais plutôt le martyre et la mort n'ont pas acquiescé à s'accorder avec leur volonté : His non anùnus martyrio, sed martyrîum animo défait. »

Après cette dissertation, le P. Claude-François raconte les traits principaux de la peste de Besançon, <iui fut bien autrement meurtrière, et fit des martyrs :

« La peste s'estant descouverte et escliauffée en la cité de Besançon, au mois de febvrier de la présente année 1629, à l'instance de Messieurs les Gouverneurs et autres furent députez, pour le soulagement, et service des malades et pour leur administrer les SS. Sacrements, les PP. Polycarpe Renaudot, de Salins, etFrançoisPenot, de Jonvelle, de la famille de Besançon, et furent logez à cet effet dans la maison des

Arquebusiers, à Chamars, où M"* Catherine Mareschal, qui avoit le soin de préparer leur vivre, le leur faisoit porter avec une charité très affectueuse.

« Et ils y demeurèrent jusqu'aprez Pasques, que parmi tous ces exercices de piété plus que chrétienne et religieuse, ils moururent l'un après l'autre de la maladie contagieuse, et leurs corps furent enterrez en lachapellede Saint-Jacques, hors des mursdelaville, proche la porte d'Arennes*, non sans réputation de saine teté, la commune tradition ayant esté et continuant encore qu'à l'enterrement du P. Polycarpe parurent et furent veus de plusieurs. et divers endroits quantité de flambeaux accompagnant son corps, lorsque les enterreurs, ou corbeaux, le portoient en terre ^

« Durant la maladie des susdits deux Pères, on leur adjoignit un troisième, à sçavoir le P. Claude Blondel, de Salins, qui les assista charitablement jusqu'à la mort dans ladite maison des Arquebusiers, et y demeura jusqu'au mois de juillet suivant à servir et administrer les SS. Sacrements aux malades, auquel exercice il mourut de peste.

1. Saint- Jacques d'Arènes était Tancien hôpital de Besançon, érigé (1182) sur les arènes de la ville romaine.

2. Cette tradition est appuyée par la phrase miivante, que nous trouvons dans le Bullaire des Capucins : Testes qui fuere faces in aère accensœ, cadaver ejiis ad sepultur<Mn quasi comiiantes et super ejus tumbam longiore tempore fixœ, (Bulîarium Capueinorum, 1629-1630.)

« Pareillement, y mourut aussi le P. Paul Trébillet, de Saint-Amour,quiluy a voit esté donné pour compagnon depuis trois semaines environ, et décéda devant luy.

€ Le P. Odile Crétin, de Jouche, prédicateur, entra dans la même occupation du vivant encore du susdit P. Claude, et demeura tout seul doz son ires* pas à servir les mafades, sinon que le P. Julien Sermage, de Gy, le seconda environ trois semaines, et puis mourut de peste dans le mois d'aoust, et fut enterré comme tous les autres à Saint-Jacques, proche la porte d'Arennes. C'est ce mesme Père qui avoit desjà, l'année précédente, assisté des malades pestiférez à Barre, proche Pesmes, avec le P. Simon de Besançon, d'où ils estoient retournez en bonne santé.

« Mais il ne faut pas trouvei* estrange si ces cinq bons Pères et religieux moururent si dru à Besançon, parce que la peste estoit forte et maligne, et que pour aller visiter et assister les malades qui étoient de là le Doux, au pié de la montagne de Chaudanne et au lieu appelé Boue, fort serré et infect, il falloit qu'ils passassent l'eau sur le mesme bateau qui conduisoit les malades et les morts, et la plupart du temps c'estoit en compagnie des enterreurs et du chirurgien, et d'autres plus infects.

« Lesusdit P. Odile continua tout seul ce charitable ministère jusque sur la fin du mois de janvier

7'é LES CAPUCINS

1030, qu'aprez avoir faict sa quarantaine dans uiie maison de chapelle des religieuses de Saincte- Claire, proche notre couvent, il rentra repurgé et eu bonne santé dans notre dit couvent.

« Au mois de juillet de cette mesme année 1629, la peste s'estant allumée avec une si grande furie à Salins (comme c'est la coustume quand elle s'j' glisse d'y faire plus de ravages qu'en point d'autre lieu du pays) qu'en moins de quatre mois y moururent plus de quatre à cinq mille personnes, etenterroit-on souvent 60, 70, voire quelquefois davantage de corps morts. Dedans cette ville affligée se voioit le dire d'un poète : Luctus ubique, pavor etplurima morlis imago, y étant peu ou point de maisons qui ne fussent infectées ou barrées.

« En ce temps, dis-je, furent désignez du couvent de Dole (pour ce que, le novici<\t estant audit Salins, .>n eust eu peine d'en fournir des religieux) deux prestres estudiants en théologie pour administrer les SS. Sacrements aux pestiférez, à sçavoir, les PP. Léon Lathier, de Salins, et Constantin François, de Charriez, et furent logez à l'hermitage de Sainte- Anne proche la porte de Chambenoz, où le P. Constantin, aprez avoir servi fort charitablement l'espace d'environ trois mois, mourut de peste sur la fin de novembre, et fut enterré par son compagnon au pié d'une croix devant ledit hermitage, et l'autre retourna sain et sauf en son couvent.

rEN FRANCHE-COMTE lo

« Icy ne se doit pas obmettre le privilège favorable et merveilleux que le bon Dieu fit à notre couvent de Salins, que non seulement la peste et les pestiférez estans tout auprez de nostre couvent, et les religieux contraincts de venir et passer souvent auprez d'eux, et la peste s'estant attachée on ne sait comment à un novice appelle F. Alexandre Lambert, de Vuillafans, clerc, et en estant mort aprez avoir esté visité et assisté indifféremment de tous les religieux (parce qu'on ne connut jamais sa maladie de peste qu'aprez sa mort), néanmoins la contagion ne s'attacha pas à un autre religieux : de quoy on ^^endit, et doit encore pour l'avenir, grâces immortelles à la divine Majesté.

« Au commencement de décembre, les quatre gouverneurs de la cité de Besançon, députez, allèrent aux Capucins de Gray pour y rendre le vœu fait de ladite cité à la Nostre-Dame miraculeuse qui estoit en leur église, vœu qui avoit esté faict solennellement enlachapelle dusainctSuaire\dansrégiise deSainct- Estienne de Besançon, le vendredy 23 febvrier 1629.

« Les dits sieurs députez de Besançon rencontrèrent à Gray notre ï. R. P. Général, et l'invitèrent de convoquer le chapitre de la province à Besançon pour le mois suivant, ce qu'il promit, et

1. Le saiiit Suaire, conservé à Besançon jusqu'en 1793, y attirait chaque année 50.000 pèlerins.

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