POUR EN PERPÉTUER LE SOUVENIR
« Notre cher fils le Ministre général des Frères Minenrs Capucins nous a récemment exposé que plus de quatre-vingts frères de son Ordre avaient stu:" combédans le Comté de Bourgogne, à raison delà contagion et des autres calamités qui ont désolé ce pays depuis deUx ans, et qui, à cause de la guerre qui s'y est jointe, le désolent encore présentement; que dans ledit Comté existe un suffragant de notre vénérable frère Tarchevêque de Besançon pouvant élever aux Ordres les religieux Capucins, mais que ceux-ci, se trouvant éloignés du lieu où les ordinations se font aux temps fixés par le droit, en se trouvant retenus par la contagion qui infecte les lieux où ils habitent, ne peuvent recevoir les Ordres. Afin d'empêcher que les maisons régulières de la province comtoise souffrent trop de la pénurie de prêtres, et pour que le culte divin n'ait point à supporter de détriment pour cette cause, ledit Ministre général nous a supplié de vouloir bien daigner, de notre bénignité apostolique, pourvoir promptement à l'état de choses ci-dessus exposé. C'est pourquoi, voulant, avec l'aide de Dieu, autant
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qu'il est* possible, pourvoir à cette pénurie de prêtres, et pensant qu'il est utile de donner au Ministre général des pouvoirs spéciaux, nous avons écouté sa prière, et lui permettons, pour Tannée prochaine et pour le temps que dureront la guerre et les autres calamités dessus dites, que les Frères Capucins de la province du Comté arrivés à Tâge légitime, et ayant les qualités requises par le Concile de Trente, et munis de l'autorisation de leurs supérieurs, soient élevés par l'ordination aux cpiatre Ordres mineurs, en quatre jours de fête de la semaine, ou même en un seul jour; que, pour le sous-diaconat, le diaconat et laprêtiise, ils puissent être ordonnés en trois dimanches, ou trois autres jours de fête successifs, continus ou séparés par quelques jours d'intervalle, hors des temps fixés par le droit, sans garder les interstices prescrits par le Concile de Trente, sans attendre qu'un an se soit écoulé depuis la réception de chaque Ordre, quand même ils n'auraient jamais exercé l'Ordre qu'ils ont reçu avant de passer à un degré supérieur. Nous voulons aussi,en vertu de notre autorité apostolique, et nous accordons par la teneur des présentes, que ceux qui auront été ordonnés de la sorte puissent librement et licitement vaquer au ministère de l'autel, nonobstant toute ordonnance apostolique ou rendue par conciles généraux, provinciaux ou synodaux, et toute constitution et règlement à ce contraire.
82 LES CAPUClxVS
« Donné à Rome, à Sainte-Marie-Majeure, sous l'anneau du Pêcheur, le 5 octobre 1637, la quinzième année de notre pontificat. »
La date de cette pièce nous montre que les deux années où la violence du mal avait dépassé toutes les prévisions étaient les années 1636 et 1637.
En effet; raiinée 1636 fut celle de l'invasion des^ Français, puis des Lorrains et des Impériaux., qui, tout en se qualifiant d'amis et d'alliés, firent encore plus de mal à notre pays que les Français euxmêmes. Les semailles étant devenues à peu prés impossibles par suite de la mortalité et des courseî^ désordonnées que faisaient les partis, il arriva que l'année 1637 fut encore plus difficile à traverser pour cause de famine.
On comprendra mieux la grandeur des pertes éprouvées par les Capucins, si on fait attention que leurs quinze ou seize maisons existantes ne renfermaient guère que cent quatre-vingts religieux. Ils avaient donc perdu près de la moitié des leurs, et ne pouvaient que bien difficilement les remplacer. On aurait pu, sans doute, faire venir des religieux de régions moins éprouvées ; mais la haine violente (jue les Comtois avaient pour les Français ne per-> mettait guère d'envoyer des prêtres de cette nation au secours de voisins aussi peu sympathiques. Les maisons du comté de Bourgogne n'étaient eom-> posées que de sujets originaires du pays et connus :
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on peut s'eu convaincre par les listes qui restent encore. C'était donc dans le pays seulement que les Capucins devaient se recruter, et voilà pourquoi le souverain Pontife leur donnait tant de latitude pour combler les vides faits dans leurs rangs.
Cette origine comtoise des religieux, cette nationalité soigneusement respectée dans la démarcation de leur province ecclésiastique, s'accommoda trop bien avec les idées du peuple pour ne pas lui rendre les Capucins plus chers. Tout en estimant les Jésuites, on leiir reprochait de n'être pas du pays, et plus d'une fois les villes s'en plaignirent. Point d'impôts directs et non consentis, point de gouverneurs civils ou militaires étrangers, point de bénéficiers ou de religieux nés hors du Comté : voilà le programme politique invariable de nos ancêtres. Les Capucins, en s'y conformant pour leur part, avaient vivement flatté l'amour-propre national. Ils lurent conséquents avec eux-mêmes, et, s'ils mouraient au service des pestiférés, ils savaient aussi se sacrifier pour le bien public dans les circonstances difficiles que la patrie allait traverser.
Les Capucins intrépides défenseurs de la nationalité comtoise. — Ont-ils le droit de se battre? — Leurs merveilleux exploit au siège de Dôle. — Les négociations des PP. Simon elChnsostome avec Grancey. — Ûéfiance et haine des Français poulies Capucins du Comté. — La seconde conquête. — ^^Les Pêre.> Schmidt et Gillet, défenseurs de Besançon.— Le P. Charles- Eugène en face de Vauban. — Ses exploits à Faucogney. — Vengeances de Louis XIV. — Le P. Charles-Eugène à lu Bastille.
Ce n'est pas seulement sur les champs de bataille de la contagion et de la pe^e que les Capucins épousèrent la cause du peuple comtois, et la défendirent jusqu'à la mort. Dans la grande lutte que la Franche-Comté soutint contre la politique de Richelieu, ils devinrent les champions les plus intrépides de la nationalité comtoise, et se montrèrent aussi habiles diplomates que courageux soldats.
Si cette immixtion dans les affaires politiques et militaires répugne à nos mœurs actuelles, il ne faut pas oublier qu'elle était dans les usages d'alors' ;
1. L'enseignement des théologiens du xvi« et du xvii« siècle e-' en général celui-ci : 1* Leseccljsiastiques ne peuvent combat''*''
que la cause de la patrie était considérée comme celle de la religion, parce que l'ennemi représentait le principe hérétique, en soutenant les protestants ; et .qu'enfin l'amour sincère de la patrie, qui en était le mobile, peut très tien lui servir d'excuse.
La position exceptionnelle de leurs couvents
à la guerre, par détense de droit pontifidcal (Bannez et Molina soutiennent que cette défense est de droit naturel.)
2<» Ils peuvent persuader la guerre, pourvu qu'elle soit juste, et animer les soldats à bien faire leur def oir en général, sans désirer les victimes à frapper, etc.
3<* Un texte du droit canon leur défend d'être capitaines ou chefs d'artillerie et d'engins destructeurs.
49 Quand^ la guerre est simplement défensive,et non par agression, ils peuvent combattre, soit pour la défense de leur peisonne, soit pour la défense de leur patrie. Ainsi l'enseigne Topinion commune, après Bannez et Cajétan.
La Somme de Salamanque ^traduite 'en français par Je P. Bucon, mort évèque de Pamiers) ajoute qu'ils pourraient combattre de leurs propres mains, voire y seraient obligés par droit naturel, en cas qu'il fût nécessaire pour obtenir la victoire de laquelle dépendraient la paix et le bien commun de l'Église.
A l'appui, nous trouvons une décision de la Congrégation des évéques et réguliers, adressée à l'archevêque et au clergé de Bra- «^ance le 19 décembre 1621 : « Armorum usum permittendum esse a quoties conferendi manus cum inûdelibus ad necessariam cortf poriset patrise deJensionem sese obtulerit occasio laicorumque a nvires on sufficiant, absque ullo censurarum super hoc a « sacris canonibus indictarum incursu; facultatem impertiendam « esse censuit prout prœsenti decreto impartitur. » {Analecta Juris.)
Les Capucins regardaient les armées françaises comme hérétiques; ils défendaient leurs corps et leur pays. Ils étaient donc en règle.
devint tout d'abord pour eux une occasion, soit d'être les premiers attaqués, soit d'offrir un refuge aux amis, ou un abri aux assaillants. Presque tous étaient placés aux portes des villes, ou à rextrémité des faubourgs. Dans la plupart des sièges, on trouve que l'affaire s'engage inévitablement près des Capucins. C'est chez eux qu'on tient les conseUsde guerre ; c'est de leur maison que partent les plénipotentiaires ; c'est chez eux qu'on signe la paix. Nous pourrions en donner les preuves pour les villes deGray, Dôle, Jussey, Champlitte, Vesoul, Luxeuil, Faucogney, etc. Condé,Turenne, Gallass,Veymar, Mercy, Grancey, Charles de Lorraine, Renel, etc.. ont passé tour à tour dans ces maisons prédestinées, qui devenaient le quartier général du vainqueur, après avoir été l'asile des vaincus.
Au début de la guerre (1635), le couvent des Capucins de Vesoul devint le point culminant de^^ lignes de défense destinées à couvrir l'armée comtoise sous les ordres du maquis de Conflans*. Le travail exécuté par les mineurs de Château- Lambert ne servit qu'à faire du couvent une position stratégique couvrant la ville du côté de l'Allemagne *.