‹ Les capucins en Franche-ComtéChapitre 26 sur 183 · Lettre du capitaine Maçon d'Kboz · texte numérisé non relu

Lettre du capitaine Maçon d'Kboz

Les Bisontins paraissaient bien décidés à se défendre, et cette fois leur devise : Deo et Cœsari fidèles perpétua y ne fut point un vain mot.

Ce n'est ni dans les lettres de Louvois, ni dans les mensonges officiels de la Gazette de France, qu'il faut lire le récit du mémorable siège de 1674 ; on n'y trouve guère que quelques allusions à un Capucin fanatique. Le P. Charles-Eugène méritait mieux que cette injurieuse épithète.

Malgré leur courage incontestable, les miliciens chargés de servir Tartillerie étaient loin d'avoir les connaissances spéciales nécessaires à cette manœuvre, et les vignerons de Battant ou d'Arène s'entendaient beaucoup mieux à manier la serpette qu'à placer d'une main sûre les gargousses et les boulets dans les canons des remparts.

Le P. Charles-Eugène, ayant reconnu dès le premier jour les défauts de l'asBiégé, devint par la force même dçs choses le plus terrible ennemi des assiégeants. Il laissa volontiers l'archevêque et les chanoines monter la garde devant l'hôtel de ville, et accepta la direction générale de l'artillerie et du génie : c'est à lui que reviennent les principaux honneurs de la défense. Aidé d'un autre Capucin, le P. Gillet, qui comme lui avait été soldat, il apprit en peu de jours aux soldats improvisés de la ville les secrets d'un art qu'il possédait à fond. Le P. Gillet tira sur un groupe où se trouvait Louis XIV le coup

de canon fameux qui apprit au grand roi le danger qu'on courait en se mettant à portée de Tartilleui' capucin*. C'est lui qui dirigeait le feu des batteries élevées par leP,. Schmidt, et qui firent tant de mal aux Français en prolongeant la défense.

Dans l'impossibilité de répondre avec succès aux batteries de Chaudanne et de Brégille, qui foudroyaient la citadelle, le P. Schmidt établit celles du versant de la montagne et du jardin actuel de la Sainte-Famille, qui coulèrent la flottille de bateaux destinée à traverser le Doubs. Par ce moyen, il fit échouer la première attaque de Vauban.

Quand la muraille d'enceinte qui bordait le Doubs se fut écroulée sous les boulets français, on vit, non sans surprise, une seconde enceinte en terre, élevée derrière celle qui était abattue. C'était le P. Charles- Eugène qui avait fait construire cet ouvrage en deux jours, et le plan était si habilement conçu, que Vauban lui-même ne le désavoua point, puisqu'il le suivit lorsqu'il fortifia la ville devenue française.

Mais l'habileté et la valeur des assiégés ne pouvaient tenir longtemps contre la supériorité numél'ique et le puissant armement des assiégeants.

1. Louis XIV était à Chaudanne quand le coup fut tiré. Son cheval n'en fut point atteint, comme le veut la légende ; mais le danger fut réel.

Tandis que deux Capucins * parvenaient à sortir de la ville pour presser Ajveya de venir à son secours, l'ingénieur des Bisontins préparait une cruelle surprise aux Français pour le moment de Tassaut décisif. Il fut assez habile pour mettre en batterie sur les bords du Doubs deux pièces chargées à balles, qui, démasquées à Timproviste, firent d'affreux ravages dans les colonnes d*attaque, dont la marche fut arrêtée. Elles perdirent prés de mille soldats dans l'espace de deux heures. Ce résultat, dû à l'habileté d'un Capucin, passe encore aux yeux des hommes compétents pour un des faits les plus remarquables qui se soient produits dans l'histoire des sièges*.

C'était le 13 mai 1674. Le roi de France n'ignorait pas combien le Capucin Schmidt serait de bonne prise ; mais il ne put le saisir, et comme celui-ci combattait en volontaire, faisant plus par le conseil que par l'action, il est probable qu'il eut le bénéfice du second article de la capitulation signée le 15 mai, portant que « l'archevêque et le reste du « clergé jouiront de leurs immunités et privilèges « sans pouvoir y être troublés sous quelque pré-

Page 1