Archives de Gy, B. B
OU extraordinaires, les villes tiennent à donner aux Oapucins les marques les moins équivoques de leur sympathie. A la suite d'une mission, d*un jubilé, ou de la béatification d'un saint de l'ordre, les magistrats vont volontiers dîner chez les Capucins. Nous trouvons cette note écrite par les religieux de Besançon, le 15 juin 1738:
« Messieurs du Magistrat nous filment l'honneur de « manger, an nombre de quinze, au réfectoire. On « montra aux Capucins toute l'affection et la géné- ■« rosité possibles. »
C'était surtout lorsqu'avait lieu la canonisation d'un saint de l'ordre, que les villes tenaient à s'associeraux joies du couvent. Nous en avonstrouvé des preuves éclatantes dans les délibérations municipales réglant les cérémonies à faire, les cierges à fournir et les honneurs à rendre * .
Il nous suffira de faire ici la relation d'une seule de ces fêtes, en prévenant le lecteur que la même manifestation avait lieu dans toutes les villes ayant un monastère de Capucins. La seule diff'érence consistait dans l'éclat plus ou moins grand donné à la fête, selon l'importance du lieu et l'état des finances municipales.
Nous sommes (le 28 mai 1748) au couvent de Be-
l.On trouve,clans les archives citées plus haut, les détails relatifs aux fêtes de saint Joseph de Léonisse, saint Félix de Cantalice, saint Fidèle de Sigmaringen, saint Séraphin de Monte Granario, et de deux ou trois bienheureux.
sançon, où Ton célèbre la canonisation des saints Joseph de Léonisse et Fidèle de Sigmaringen. C'est un témoin oculaire qui va nous en raconter les fêtes :
« Cette cérémonie s'est faite avec toute la pompe et la magnificence possibles en cette province. L'église étoit décorée à la satisfaction du public. Elle étoit tapissée du haut en bas. Entre les tapisseries, régnoitune galerie autour de l'église, chargée au-dessus de vases et de chandeliers; soutenue audessous par des lustres dorés en forme de consoles. A côté de chaque console, étoient deux festons de ^ fleurs pendantes, qui faisoient un très belefiet.
« Les tapisseriesde M. le duc de Randans,commandant de la province, et de M. de Serilly, intendant, jointes à celles de Mi^e la présidente de Moniureux, en personnages, en faisoient l'ornement. En bas et en haut, c'étaient des plus belles verdures. Trois tapis de Perse des plus riches garnissaient avec méthode l'arc doubleau.
« Au bas de l'église, étoit une vaste tribune propre à contenir quatre cents personnes, ornée de lustres et de tableaux; les colonnes qui la soutenoient formoient en entrant trois portiques, qui rendoiem l'entrée brillante.
< Le sanctuaire étoit tout décoré en damas rouge orné de galons et franges d'or, qui formoient un dôme. Sous ce dôme étoit placé le trône de Monsei-
gneur, du côté de l'évangile, et lacrédence du côté de l'épître.
« La gloire occupoit tout le terrain depuis l'autel jusqu'au fond du chœur, parce qu'on avoit détruit la cloison qui les sépare. .La face de la gloire étoit ornée de deux rideaux de satin couleur de rose, de M. le duc.
« Dans la gloire étoient les deux saints, de stature d'homme, en cire, imitant le naturel. Un ange de la même hauteur, richement habillé, conduisoit à la gloire un des saints par la main.
« Le fond de la gloire étoit un soleil, dont les raïons écïatans tournoient à contre-sens, les uns à droite, les autres à gauche. Au centre du soleil, étoit le nom de Dieu écrit dans un triangle doré et immobile.
« Toute la gloire étoit illuminée par un grand nombre de lampes cachées dans les nuages, et Téglise étoit éclairée par six grands lustres en cristaux, trois de chaque côté, avec beaucoup d'autres cierges.
« Voici l'ordre que les différents corps ont observé :
« Le premier jour, l'illustre Chapitre de la Métropolitaine vint dire les premières vêpres, et donna la bénédiction du Très-Saint-Sacrement, avec tous les musiciens. Ces Messieurs officièrent encore le lendemain tout le jour avec même pompe.
« M&r Pierre-Antoine de Grammont, archevêque, vint pontifier à la messe.
« Mêi^Hugon, évèque de Philadelphie, cet illustre prélat qui est déjà canonisé par le peuple, pontifia le soir pour la bénédiction du Très-Saiut-Sacrement.
« Ce qu'il y eut de remarquable fut que, malgn^ la pluie qui tomboit lorsque Messieurs de la Métropple sortoient de Saint-Jean, ils ne se rebutèrent pas, contre l'usage.
« Le second jour fut occupé par Messieurs les Chanoines de Saint-Paul, qui, après avoir officié pompeusement, donnèrent un grand repas à toute la communauté, firent un second repas pour eux et un nombre de religieux, avec lesquels ils mangèrent avec une affection marquée. Ils vinrent en procession au nombre de cinquante*.
« Le troisième jour fut occupé parles RR. PP- Bénédictins, qui vinrent tous en chappes brilla-îtos. en or et en argent. Ils envolèrent une aumône considérable-.
« Le cinquième jour fut occupé par les UR. PP. Jacobins, tous en chappes, quatre haut-bois à la tète delà procession, et la symphonie des basses, violons, flustes traversières pendant les offices^
1. L'iUustre abbaye de Saint Paul, fondée au vii« sit*cle, A>rniait alors une Collégiale tenue par les Chanoines réguliers. S'>ii église sert de magasin à l'armée.
2. Les Bénédictins de Saint- Vincent, aujourd'hui siège de h Ftaculté des lettres, et paroisse Notre->Dame.
3. Dominicains de Besançon, un des plus grands couvents tl«* cet ordre. Aujourd'hui École d'artillerie.
« Le sixième jour fut occupé par les RR. PP. Cordeliers, qui vinrent tous en.chappes, le maître de cérémonie à la tète, la canne à la main. Après les offices, les deux communautés soupèrent ensemble * .
« Procession des Confrères de la Croix, — Le soir, à neuf heures, arriva la procession des Confrères de la Croix, le flambeau à la main ; les religieux allèrent les recevoir, aussi le cierge à la main.
« Il y avait une allée de pots à feu qui régnoit depuis Chamars jusqu'à la maison. Elle répondoit à la grande allée de Chamars, dont le milieu étoit terminé par cinq pots à feu disposés en angle. Il y en avoit, de plus, huit à côté de la porte de notre cour. Cette illamination,jointe à celle de l'église, et une croix de feu d'artifice placée sur le grillage de l'hôpital, faisoientun spectacle brillant.
« Il y avait une quantité de monde si prodigieuse, que Chamars et les rues n'étaient pas libres.
« Le septième jour fut occupé par les RR. PP. Minimes, qui vinrent tous en chappes, et officièrent avec toute la décence supérieure de leur état. Ils envoyèrent une abondance de biens pour souper avec les religieux.
« Le huitième jour fut occupé par Messieurs du Séminaire, qui vinrent en procession au nombre décent vingt-six, d'une manière édifiante. Tous les
1. Le Couvent des Cordeliers de Besançon est aujourd'hui le CoUège cathoUque.
séminaristes communièrent à la fin de la messe. Après la bénédiction du Très-Saint-Sacrement, ces Messieurs eurent la bonté de nous accompagner jusqu'à la Métropole, pour y porter la bannière.
« Procession générale. — La procession fut la plus brillante qu'on ait vue à Besançon. A la tète, précédoit la bannière, avec deux clercs en surplis, portant des chandeliers, et deux autres portant les reliques de saint Fidèle et de saint Joseph. Suivoient les timbales, avec huit trompettes ; deux cents congréganistes, le cierge allumé, suivoient les timbales ; après, les religieux, et à la fin Messieurs du Séminaire. A la tête des religieux étoientdeitx trompettes et deux cors de chasse, anglais et allemand, qui sonnoient des fanfares étrangères, dans la perfection. Entre le Séminaire et les religieux, quatre autres trompettes sonnoient le bruit de guerre.
« Les congréganistes avoient à leur centre quatre haut-bois; ainsi, toute la ville retentissoit de ces instruments différents et de cantiques d'allégresse.
« Ordre qu'on observa dans la marche. — En sortant du couvent. Ton passa pg,r le Puits-du-marché, et on monta la grande rue jusqu'à Saint-Jean.
« Sonnoit pendant ce temps le Porte-joie (grosse cloche).
« C'étoit sur le soir qu'elle (la procession) arr'ha à Saint-Jean, où les religieux furent reçus par vingt-deux chanoines en habit de chœur.
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« Tandis qu'on çhanloit le Te Deum, qu'ils avoient fait préparer à tous les musiciens, ils conduisirent les religieux jusqu'au pied du maître-autel de la Métropole ; ils placèrent la bannière au milieu de l'autel, sur le marche-pied. Le R. P. Gardien fut placé à droite de l'évangile, où il fit le compliment, tenant la bannière d'une main, à la fin du Te Deum, Le chanoine préposé à répondre était placé du côté de l'épître; il donna les plus grandes marques de tendresse et de vénération aux religieux de la part du Chapitre * . Messieurs les Chanoines vinrent ensuite accompagner les religieux jusque sur le pas de l'église, distinction tjui n'avoit pas été marquée jusqu'alors pour une si honorable réception.
« La solennité commença par une procession générale iudiquée par Monseigneur l'Archevêque, et elle finit comme cy dessus. A l'exception de Messieurs les Chanoines de la Métropole, que l'on doit aller chercher et reconduire jusqu'à Saint-Jean à tous les offices, on ne va au-devant des autres corps que jusqu'à l'angle de la rue Saint-Vincent, et on les reconduit de même. .
« Chaque corps a envoie des luminaires et des aumônes. Messieurs du Magistrat ont donné 24 vaisseaux ou pots à feu, 100 livres en argent, et 34 mesures de froment à 4 francs la mesure.
« Tous les prédicateurs ont réussi parfaitement.
1. Voir ce comDliment et la réponse aux Pii'^ces justificatives.
Le premier a été Monsieur Maître, chanoine de la Métropole, qui, en chaire et dans le cours de la cérémonie, a marqué son tendre attachement à Tordre. Il a prêché les deux saints ensemble.
« Le second, M. Bastier, curé de la citadelle, pour Messieurs de Saint-Paul. Il a prêché saint Fidèle.
« Le troisième, Monsieur le chanoine de Villef rançon, pour Messieurs de Sainte-Marie-Madeleine. Il a prêché saint Joseph.
« Le quatrième, Dom Odillon, pour les RR. PP. Bénédictins. Il a prêché saint Fidèle.
« Le R. P. Carandet, pour les RR. PP. Jacobiûs. Il a prêché saint Joseph.
« Le sixième, le R. P. Pounel, gardien à Gray, pour les RR. PP. Cordeliers. Il a prêché sa'mt Fidèle.
« Le septième, le R. P. Saunier, pour les RR. PP- Minimes. Il a prêché saint Joseph.
« Le huitième, M. l'abbé Bazard, pour le Séminaire, au défaut d'un chanoine de la Métropole. H a prêché les deux saints ensemble.
« Tous les jours, on a tiré 12 pièces de canon, à l'entrée et à la sortie de chaque corps, sans y comprendre les autres salves pour des personnes de distinction, ce qui faisoit plus de 48 coups par jour.
« Il y a eu besoin pour cela d'une grande quantité de poudre, dans un temps où il étoit défendu expressément de la cour d'en distraire des magasins, a
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cause de la guerre longue et sanglante où Ton étoit engagé. Sans une lettre. gracieuse de M. le comte d'Argenson, premier ministre, adressée au R. P. Anatoile de Vesoul, et un ordre adressé à M. le duc de Randans pour en délivrer, on n'aurait pu y fournir.
« Par la bénédiction de Dieu, il nV a eu aucun accident dans tout le cours de la cérémonie. »
Ces largesses, faites aux Capucins par les municipalités, furent en usage jusqu'aux approches de la Révolution. Elles prouvent, ce nous semble, le bon accord qui régnait entre les municipalités et les couvents, les citoyens et les religieux. Pour avoir subsisté si longtemps, et sous des régimes fort divers, il faut que la popularité des Capucins ait été bien réelle et solidement établie. Quelques esprits chagrins diront peut-être : « A quoi bon cette profusion? Plutôt que faire bombance chez les Capucins, n'eût-il pas mieux valu faire Taumône aux pauvres ? »
Rien n'était perdu ; car les pauvres étaient toujours sûrs d'avoir leur part du festin, et de profiter de l'abondance du couvent. Et même, quand la quête avait été fructueuse et dépassait le besoin de la maison, les quêteurs étaient autorisés à la donnei' aux pauvres, dont ils étaient en réalité les pourvoyeurs. Les bourgeois et le peuple connaissaient si bien l'emploi de leurs libéralités, qu'ils ne se las-
saient jamais d'en faire. Quand la Révolution leur reprocha l'ardeur qu'ils mettaient à quêter, elle fut obligée, sur ce point comme sur bien d'autres, de donner le change aux populations, en mettant à la charge du Trésor l'aumône qui devait faire vivre les religieux, et qui, jusqu'alors, leur avait été Ubreraent donnée parle peuple.
Les Capucins travaillaient si peu pour thésauriser, qu'après deux cents ans d'existence leurs maisons n'étaient guère mieux montées que le premier jour. Ces hommes, qui avaient constamment prêché, donné des missions, des retraites, assisté à la dernière heure les puissants et les riches de la terre, n'avaient pour toute propriété, quand la Révolution éclata, que leurs maisons et le jardin attenant, avec un mobilier si chétif, qu'à peine puton trouver des brocanteurs pour l'acheter. Pour donner une idée juste de ce qu'était un couvent de Capucins au point de vue matériel, prenons les inventaires faits en 1790. Voici celui du courent de Luxeuil, que les almanachs de Franche-Comté citent comme un des couvents les plus agréables de la province :
Les Capucins de Luxeuil ont pour tout bien Tusage de leur clos, qui est de la contenance de cimi journaux environ. Le couvent, l'église, le bûcher et une petite écurie en occupent environ le quart. Le jardin potager et la citerne occupent l'autre
quart à peu près. Un verger planté d'arbres frui tiers occupe le reste.
L'église est boisée, en chêne dans le chœur, en sapin dans la nef. On y trouve trois autels. Chacun d'eux a six chandeliers de bois, travaillés au tour; ceux du maître-autel sont dorés. Une lampe de cuivre est suspendue devant le tabernacle. A l'entrée du chœur, on remarque un^rand crucifix peint, et un vieux luirin. Sur la porte intérieure, on voit une Descente de croix d'assez bonne peinture (sic). Des bancs de sapin, quatre confessionnaux et une chaire, aussi en sapin, meublent la nef.
Sur l'autel de la chapelle de droite, se trouve une image en bois doré représentant la sainte Vierge. La piété des fidèles lui a placé sur la tète une couronne d'argent, et « tant dans la couronne que. clans les rayons, il peut y avoir deux onces pesant. »
A la sacristie, on trouve trente et une chasubles très communes, trois petits calices, une pixide, un ciboire et un soleil. Le clocher, qui est en fer-blanc, renferme une cloche du poids de 150 livres.
Quatorze cellules destinées aux religieux contiennent chacune un lit de sapin, avec matelas et couverture, une table, trois chaises, quelques livres de dévotion, deux ou trois vases en terre, un crucifix, trois images, du papier, etc.
Trois chambres, destinées à loger les voyageurs et étrangers, ne sont guère meublées d'une manière
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plus confortable ; dans l'une, cependant, on trouve un fauteuil.
La cuisine et le réfectoire n'offrent que des ustensiles en bois, en terre ou en fer, et des tables en sapin.
La bibliothèque renferme 283 in-folio, 180 in-4", 300 in-8° et un millier d'in- 12.
Les provisions peuvent nourrir le personnel de la maison pendant trois ou quatre jours *.
Il est difficile d'être plus simple et plus pauvre.
Nous avons entendu dire quelquefois que les Capucins avaient de belles et bonnes caves, et nous avons voulu savoir ce qu'il fallait penser de cette assertion.
Prenons un couvent placé dans un pays de vignoble, Vuillafans par exemple. Descendant à h cave avec les membres de la municipalité, nous trouvons une cuve et quatorze tonneaux et futailles de la contenance totale de 90 hectolitres.
Plus de la moitié de ces tonneaux est vide*.
Est-ce trop pour ime communauté de douze personnes, recevant dans les années d'abondance une quête considérable de vendange et de vin ?
Il en est de même, à très peu près, à Gy, Pesmes, Champlitte, Lons-le-Saunier, Poligny. A Luxeuil, Faucogney, Saint-Claude et Pontarlier, où l'on ne récolte pas de vin, les caves sont belles ; mais les tonneaux sont ti'ès rares, et presque toujours vides.