Anno,les de la province. Manuscrit de Poligny, page
pour trouver grâce devant les savants, leurs prédicateurs et leurs travailleurs ont fait plus qu'il ne fallait pour trouver grâce aux yeux du peuple.
Leur vie laborieuse et occupée fut certainement un* des motifs qui les rendit populaires. Alors que les religieux bernardins et prémontrés, perdus au milieude leurs immenses possessions, étaient regardés avec un sentiment de piété qui n'excluait pas l'envie, les Capucins n'avaient guère pour ennemis que les ennemis de la religion et de l'ordre social. Tandis que la plupart de nos anciennes abbayes forent pillées, ou au moins menacées, en 1789, les maisons des Capucins furent partout respectées*.
De tous les religieux de la province, ils étaient les plus répandus et les plus nombreux. Nous avons sous les yeux un tableau manuscrit, dressé dans le chapitre général tenu à Rome en 1754. Il nous apprend qu'à cette époque le provincialat de Franche- Comté renfermait 21 couvents. Dans ces 21 couvents on comptait 1 noviciat, 5 maisons d'études. Les prédicateurs étaient au nombre de 224; 41 prêtres avancés en âge ou retenus par leurs fonctions remplissaient les charges sédentaires ; 63 frères lais se
1. Il est vrai qu'on ne pouvait rien leur prendre, ni exiger d'eux la remise de titres féodaux. Mais, à cette époque, U n était pas besoin d'être riche ou puissant pour être attaqué, et les Capucins eussent plus risqué que les autres, parce qu'ils faisaient plus de bien, si leur popularité ne les eût défendus.
livraient aux travaux manuels, et 43 clercs ou novices assuraient le recrutement de la province, qui comptait ainsi 371 membres *.
Que, sur un personnel aussi nombreux, il y ait eu des faibles, des ignorants et même des indignes, nul ne saurait s'en étonner. Nous n'avons pas la prétention de croire que les mauvaises plaisanteries, les méchantes histoires accumulées sur les Capucins furent toutes inventées à plaisir, ou que les plates chansons fredonnées à leur adresse portèrent toujours à faux ; nous constaterons seulement que, après les Jésuites, les Capucins devinrent surtout le point de mire des philosophes et des écrivains du dernier
1. A la même époque, l'ordre entier présente les chiffres suivants : 63 provinces et la custodie de Malte : 1.719 maisons ; 123 noviciats; 390 collèges ou lieux d'études ; 227 missions; 15.165 prédicateurs ; 5.409 prêtres sédentaires; 3.111 clercs ou novices; 9.300 frères lais; en tout 32.885 membres. Dans ce nombre ne sont pas compris 108 missions ou hospices, desservis dans les quatre^ parties du monde par environ 1.000 religieux. L'éditde 1768, reculant la profession à 21 ans, diminua le nombre des Capucins. En 1788, il y en avait 320 (voir le tableau aux Pièces justificatives), c'était absolument le même nombre qu'en 1721. A cette époque, d'après l'atlas intitulé : Chorograjphica descrijptio provinciarimi et conventuum FF. Minorum S. Francisci Capucinorttm (Milan, 1721), la province de Saint- André de Bourgogne-Comté renferme 21 maisons, 194 prédicateurs, 28 prêtres, 30 clercs, 68 frères lais et 3 maisons d'études, en tout 320 membres. On remarque que le nombre des prédicateurs est beaucoup plus grand en Franche-Comté que dans les provinces d'égale grandeur : Touraine, Normandie^ Savoie, etc.
siècle, parce qu'ils avaient une grande influence sur le peuple, qu'on voulait pervertir et amener à fouler aux pieds les choses les plus sacrées. Cet acharnement nous semble une des meilleures raisons de croire que ces hommes n'étaient ni aussi mal inspirés ni aussi peu utiles qu'on a voulu le prétendre.
On ne doit pas s'étonner d'en voir un grand nombre quitter la vie commune quand la Révolution arriva. Leur position était beaucoup plus menacée encore que celle des prêtres séculiers, et il n'était pas difficile de prévoir l'avenir. L'attitude qu'ils prirent au début de la persécution dépendit beaucoup de celle que prirent les supérieurs locaux. Quand le P. Gardien était un homme ferme et énergique, la plupart des religieux suivaient ses traces, abhorraient le schisme, et déclaraient vouloir continuer la vie commune.
Ainsi, le 29 avril 1790, quand les commissaires municipaux de Lons-le-Saulnier vinrent jiotifier le nouvel ordre des choses, l'un d'eux rencontra le P. Athanase Bouchot, Doyen du monastère. Il lui dit respectueusement : « J'ai l'honneur de vous saluer, Très-Révérend Père. — Je te salue, ange de ténèbres, répondit le vieillard d'un ton foudroyant; quelle sinistre nouvelle m'apportes-tu?» Le commissaire fut tellement interdit, qu'il faillit se trouver mal, et que son collègue dut répondre pour
lui. Les religieux du monastère refusèrent le serment.
Au contraire, si le supérieur est un homme faible, ami du silence et de la paix, on est à peu près sûr que ses commensaux déclareront après lui vouloir se soumettre aux décrets de l'Assemblée nationale, qu'on appelait assez abusivement alors la volonté du peuple. Ainsi, à Vuillafans, les religieux déclarent, après leur timide supérieur, vouloir renoncer à la vie commune et se partagent les quelques linges appartenant à la maison. La municipalité intervient et leur reproche « d'avoir volé la nation ». Effrayés de cette menace, les pauvres Capucins protestent qu'ils n'ont pas cru faire tort à la nation en prenant des linges indispensables aux besoins personnels, et ils les rendent sur-le-champ*.
Si l'amour de la tranquilité, le défaut de vocation et même une instruction théologique peu développée amenèrent des défections regrettables, on vit aussi de magnifiques exemples de courage et de fidélité *.
^- Il y avait 253 serviettes, 20 essuie-mains, 23 nappes, 13 draps ^6 lit, 86ainicts et 16 autres linges, le tout partagé entre 11 per- Bonues. (Archives du Doubs, V.)
2- Dans le département de la Haute-Saône, sur 113 religieux <l^ii déclarèrent vouloir continuer la vie commune, on compte 65 Capucins, 24 Bénédictins, 8 Récollets, 5 Bernardins, 3 Augus- "ûs, 6 Carmes, 1 Dominicain et 1 Prémontré. Les ordres les plus laborieux sont donc ceux qui furent le plus fidèles. Nous ^vons, du reste, acquis -la preuve que, pour bon nombre de Capu-
Les maisons principales se signalèrent par leur belle conduite. A Besançon, 31 religieux sur 40 voulurent demeurer fidèles à la vie commune; à Vesoul, il y en eut 16 sur 21; Lons-le-Saulnier; Dole et Gray fournirent chacun un martyr. Qu'y a-t-il de plus noble que la réponse du P. Zéphirin au président du tribunal qui lui dit : <k La loi vous condamne à la peine de mort. — J'en suis fâché pour la loi, qui est bien injuste; quant à moi, je suis content de verser mon sang et de donner ma vie pour l'amour de Jésus-Christ (9 mars 1794). » Qu'y a-t-il de plus touchant que l'action du P. Elisée bénissant avec sa tête, prête à tomber, la foule qui insulte à son supplice (26 novembre 1794) !
Le discours du P. Grégoire rassurant ses juges, ne nous reporte-t-il pas aux premiers siècles de l'Église (15 janvier 1795)!
Et faudrait-il autre chose pour illustrer une société que la conduite édifiante de la grande majorité de ses membres pendant les jours mauvais de laRévolution?
Si mince que fût l'héritage des Capucins, la Révolution le trouva de bonne prise. Comme leurs maisons étaient en général situées hors des villes et
cins, on fit des déclarations inexactes et même de fausses signatures, afin de les soustraire aux atteintes de la loi. Plusieurs restèrent dans le pays, passèrent pour a^ssermentés, et ne le furent jamais. (Voir, aux Pièces justificatives, la note VI).
mal bâties, il fut assez difficile de trouver des acquéreurs. On les vendit à vil prix*; Saint-Claude, Vesoul, Lure, Baume, Saint-Amour eurent le bon esprit, après un laps de temps plus ou moins long, d'acheter leurs couvents et de les transformer en maisons d'éducation ou en hôpitaux. Ailleurs, l'industrie privée s'en empara, et leur fit subir les transformations les plus bizarres. Nous nous rappelons avoir vu l'enseigne de la Pomme d'or se balancer au dessus du couvent de Salins, et celle du Cheval blanc orner la grande porte du couvent de Poligny . L'église du couvent de Luxeuil est changée en fonderie, le bâtiment en caserne , et c'est un maréchal des logis de gendarmerie qui remplit les fonctions de Père gardien dans cette nouvelle communauté.
Singulier rapprochement, qui peint d'un trait la différence entre les mœurs de nos aïeux et les nôtres. Le xvii* siècle voulait des églises et des couvents : le xix* préfère les auberges et les casernes. Autrefois, des chrétiens et des religieux; aujourd'hui, des consommateurs et des soldats.
Il nous semble que les faits exposés dans ce récit parlent assez d'eux-mêmes pour que nous nous abstenions de toute réflexion. Quelque chroniqueur plus habile et plus patient nous donnera sans doute
1. Le couvent de Dôle, aujourd'hui hospice d'aliénés et maison de santé, fut vendu 7.450 francs, et encore était-il payable en assignats.
plus fard une histoire dont les détails fortifieront les traits que nous venons d'esquisser. Ce travail est déjà fait pour plusieurs anciennes provinces de Tordre des Capucins. Nous n'avons pas voulu que la province de Saint-André de Bourgogne fût trop en arrière dans ces efforts de reconstruction du passé, et si notre désir peut servir d'excuse à l'imperfection de notre œuvre, nous l'offrons comme une preuve de bonn e volonté et une compensati on de notre inexpérience et de notre faiblesse (27 mai 1869).
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