DES CAPUCINS
Tous les historiens de Tordre des Gapucins concordent dans l'affirmation de ce fait, que le cardinal Charles de Lorraine, achevêque de Reims, ramena du Concile de Trente, en 1563, deux ou quatre Capucins, qu'il établit dans sa propriété de Meudon.
Lés mêmes historiens, ou tout au moins ceux qui ont écrit à une date rapprochée de l'origine française de l'ordre des Capucins, n'articulent pas un mot dont on puisse inférer que la venue de ces premiers religieux ait eu la moindre connexion avec l'établissement définitif de leur ordre dans le royaume de France.
Boverius, l'historien le plus autorisé de cet ordre, s'est expressément refusé à reconnaître aux Ca-
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pucins de France d'autre origine que l'arrivée à Paris du P. Pacifique de San Gervasio et de ses douze compagnons, qui, demandés au Pape par Catherine de Médicis et Charles IX, entrèrent dans Paris le jour de la Pentecôte de Tan 1574, au moment où expirait le roi qui les avait appelés. La raison que Boverius donne de son silence sur les autres circonstances de cette origine, est que les religieux déjà connus à Paris sous le nom de Capucins, n'avaient point prononcé leurs vœux entre les mains des supérieurs de l'ordre. C'était vrai ; mais il était plus vrai encore que, sans les vertus et les efforts des Capucins de Paris, ceux d'Italie fussent restés peut-être toujcrurs confinés dans leur pays, où les tenait enchaînés une bulle de Paul III de l'an 1535. Dans un document que nous reproduirons plus loin, la pape Grégoire XIII, moins sévère que Boverius, a reconnu et proclamé que, avant l'arrivée des Capucins d'Italie, leur ordre possédait en France, à Paris, un commencement d'institution^ et que ce commencement était la raison qui le déterminait à révoquer la bulle de Paul III .
Voici donc le récit- de cette origine, recueilli de divers ouvrages inédits {Aymales des Capucifis de Provence^ manusc. de la Biblioth. Méjanes, à Aix-en-Provence ; Chronologie historique des Capucins de la province de Paris, çsœ le P. Philippe de Paris, Biblioth. nationale, Manusc,
FR. 25.044; Annales des Capucins de Paris, par le P. Maurice d'Epernay, Bibl. Mazarine, Manusc, n° 2.879 ; Éloges historiques des Capucins illustres de la province de Paris, par le P. Maurice d'Epernay, Biblioth. nationale, Manusc, FR. 25.046-47-48).
Pierre Deschamps fut Thomme dont la Providence voulut se servir pour introduire les Capucins en France, et de là les i^épandre dans le monde entier. Il était né en 1543, d'un marchand de la ville d'Amiens. Après de bonnes études, se sentant appelé à la vie religieuse, il fut accueilli, à l'âge de dix-sept ans, par les PP. Cordeliers de sa ville natale, qui l'envoyèrent à leur noviciat de Paris ; il y fit profession, et passa parmi eux quatre années dans l'exercice d'une grande piété et dans une paix qui n'eût point laissé, prévoir l'agitation où devait s'écouler le reste de sa vie. Mais ensuite il plut à Dieu de lui inspirer une autre vocation. Fut-elle réveillée par la renommée des Capucins que le cardinal, de Lorraine avait amenés avec lui? Nous ne saurions le dire ; le contraire semble fortement établi par ce qui va suivre.
Pierre Deschamps étudia fort attentivement les chrojiiques des Frères Mineurs et la vie des premiers disciples et compagnons du séraphique Patriarche. Cette lecture exalta son amour pour sa règle, et le fit se résoudre à chercher le moyen de l'observer
plus rigoureusement. A cet effet, il forma d'abord le projet de se rendre en Espagne, peut-être dans l'espoir de se faire admettre en quelqu'une des provinces de la réforme de Saint-Pierre d'Alcantara. Il tenta donc- une évasion de son monastère ; mais, pris à peu de distance, il y fut ramené de force et incarcéré. Il souffrit beaucoup ; Dieu daigna le consoler par l'affection et la sollicitude d'un vénérable religieux, le P. Jérôme Laudier, qui avait été son maître de noviciat, et qui obtint au bout d'un certain temps que sa prison ne fût autre que le couvent.
Les rigueurs dont on venait d'user envers lui n'avaient point ralenti l'ardeur de Pierre Deschamps, et la liberté relative qui lui était rendue lui fournit le moyen de mieux prendre ses mesures. Il avait parfois des entretiens avec un marchand de vin nommé Floriot, qui se prit d'admiration pour un jeune religieux si désireux de parvenir à la perfection de son état; il lui offrit de le tirer de peine. Peu après, pendant que les religieux étaient à vêpres, Pierre Deschamps s'évada de nouveau, et alla se cacher dans la maison de Floriot, où il resta plusieurs jours afin de dérouter les recherches. Ensuite, il prit le chemin de l'Espagne. Il parcourut ce royaume et celui de Portugal sans réussir dans son dessein; puis il s'embarqua pour l'Italie, et parvint à Rom© au mois de mai 1567, pendant que les Capucins )' tenaient leur chapitre général.
Il se présenta aux premiers supérieurs de cet ordre, leur exposa les raisons qui l'avaient porté à quitter les Cordeliers, et ajouta que Dieu lui avait inspiré la pensée d'introduire les Capucins en France. Les Pères crurent reconnaître en ce jeune homme un mérite qui n'était point commun. Ils l'accueillirent charitablement, le gardèrent pendant quelques, jours, lui permirent de suivre les exercices communs afin de s'instruire des usages de l'ordre ; mais ils ne luifîrent pas de promesse quant à l'établissement des Capucins en France, parce qu'une bulle de Paul III, du 5 janvier 1535, rendue à la prière des Observantins, défendait aux Capucins de sortir de l'Italie. Toutefois, paraît-il, ils consentirent à ce que Pierre Deschamps revêtit leur habit, à ce qu'il pût même le donner à d'autres, mais sans parvenir à la profession. Ils réservèrent de plus amples concessions pour des temps meilleurs.
Pierre D eschamps repartit pour la France . Chemin faisant, il rencontra un ermite qui consentit à le suivre ; il lui donna l'habit de Capucin et le n«m de Frère Michel. Ce premier prosélyte était natif de la ^iUe d'Épernay, en Champagne ; il persévéra dans sa vocation, et mourut à Chartres, en 1598, au service des pestiférés.
Arrivés à Paris, ils se rendirent auprès d'un marchand nommé Villecourt, qui avait quelque affection pour Pierre Deschamps ; il lui en donna
une preuve bien touchante en mettant à sa disposition une petite maison et une chapelle adjacente, qu'il possédait dans le village de Picpus, à l'extrémité du faubourg'Saint-Antoine.
Ils y étaient installés depuis deux mois, quand deux prêtres vinrent se joindre à eux : l'un, natif de , Dreux, s'appelait Pierre Bosson, et devint le premier martyr de l'ordre des Capucins en France; l'autre, dont le nom de famille reste ignoré, fut appelé P. Daniel de Chaumont; pour suivre Pierre Deschamps, il quitta un petit ermitage où il avait jusque-là vécu, près d'Argenteuil.
Mais les Pères Cordeliers apprirent le retour de Pierre Deschamps. Ils s'emparèrent de sa personne, et le remirent dans son cachot. Un de ses amis, apprenant cette nouvelle, alla le recommander à la bienveillance d'Aymeric de Rochechouart, évêque de Sisteron. C'était, paraît-il, un prélat de grande piété ; toutefois, il aurait été d'abord ce qu'on appplait un abbé de cour : doué de beaucoup d'enjouement, fécond en mots agréables, il avait gagné les bonnes grâces du roi Charles IX, qui l'avait fait succéder sur le siège de Sisteron à son parent Albin de Rochechouart. Le prélat fit rendre la liberté à Pierre Deschamps, et vint le visiter dans le petit ermitage de Picpus. Il se prit d'affection pour les quatre habitants de cette pauvre maison, à cause de l'extrême simplicité et piété où ils vivaient. Il mit à leur
disposition sa bourse et son crédit auprèsdes grands, et leur rendit les plus éminents services, dont le premier fut de payer la moitié de la valeur de leur maison à Villecourt, qui manifestait l'intention de leur faire don de l'autre moitié, ce qui, en effet, eut lieu à sa mort, en 1572.
Continuant ses bienfaits et ses visites, Tévêque de Sisteron conféra les ordres sacrés, jusqu'au sacerdoce, à Pierre Deschamps, et consacra la petite église du monastère, qui fut dédiée à Notre-Dame des Anges. Il soutint les religieux dans des luttes nombreuses, qui durèrent longtemps et revêtirent un véritable caractère de persécution .
En même temps, de nouveaux prosélytes vinrent se ranger autour de Pierre Deschamps. Après les trois nommés plus haut, ce furent :
Le P. Joseph de Donchery,' docteur de Sorbonne, mort en l'an 1598, pendant qu'il était gardien du courent de la rue Saint-Honoré;
Le P. Basile (alias Bernardin) de Bordeaux, qui fnttémoin du martyre du P. Pierre Bosson, et qui inounit au couvent de la rue Saint-Honoré, en 1593;
Les FF. Jacques de Provence et André de ^ijon, clercs, qui moururent au service des pestiférés, ei^ 1580;
Les FF. Antoine de Périgueux, Julien de Falaise, €t Jean-Marie de Rassan, de Paris, sur lesquels lûanque tout autre détail;
Le p. X>illes de Paris, qui mourut au couvent de la rue Saint-Honoré, en 1622;
Le P. Macé de Pantin, qui assistait les pestiférés en 1580.
Les religieux mendiants de Paris s'émurent de la présence d'un nouveau monastère dont les habitants devaient vivre d'aumônes; d'ailleurs, les Cordeliers conservaient contre Pierre Deschamps les griefs auxquels l'illégalité de sa sortie avait donné lieu ; enfin, M. Vigor, curé de Saint-Paul, trouvait intolérable l'ouverture d'une nourelle chapelle dans la circonscription de sa paroisse. Tous ces adversaires mirent dans leurs intérêts le cardinal Pierre de Gondy, évêque de Paris. Il fallut à Pierre Deschamps, à ses compagnons, et à leur protecteur l'évêque de Sisteron, une constance invincible pour supporter d'incessants et redoutables assauts. Toutefois, Aymeric de Rochechouart, parvint à conquérir la bienveillance du Roi, qui donna en faveur des Capucins les lettres patentes ci-après :
« CHARLES, par la grâce de Dieu roy de France, à tous presens et à venir, salut. Nos bien aymez et deuots orateurs religieux et conuent dits Capucins, ordre et obseruance de sainct François, fondez au lieu de Piquepuces, paroisse de Sainct-Paul Joignant nostre ville de Paris, nous ont fait remonstrer en toute humilité que depuis peu de temps ils ont commencé à faire bastir et construire une petitte église
audict lieu de Piquepuces, prez de la chapelle qui a esté cj-deuaut fondée, et en laquelle se faict célébrer à présent le service diuin, laquelle dicte église ils désirent faire aduancer et paracheuer,auecrayde et aulmosnes.des gens de bien et bons catholiques, affin que dans jcelle ils puissent continuer leur seruice plus commodément que dans la dicte chappelle, et viure, ainsy qu'ils ont faict vœu, selon l'estroicte règle de S. François, patron et chepf ". dudict ordre, qui leur deffend de tenir et posséder aucuns biens ny reuenus pour leur entretien et nourriture, sinon la besace. Mais ils sont à ce troublez et empêchez tant par le curé de ladicte paroisse de sainct Paul, soubz ombre de dire que leur église ou chappelle n'a esté consacrée, et que partant il n'est licite auxdicts exposans d'y célébrer le seruice diuin, combien que dez et depuis quinze ans en ça les curez dudict sainct Paul ayent par plusieurs et diuerses fois enuoié des prostrés en ladicte chapelle pour y célébrer la messe, que par les religieux et conuent des Cordeliers et aultres mendians de ladicte ville de Paris, qui taschent par tous moiens à eux possibles d'exterminer et faire interdire ledict ordre, disant estre chose nouuelle et non jamais usitée en France, combien qu'elle soit approuuée par nos saincts pères les Papes, et tenue et réputée à Rome et aultres lieux d'Italie T)our le vray et légitime ordre et discipline dudict sainct Françoisii 'jf,
164 LES CAPUCINSi
A quoy desirans pouruoir, sçauoir faisons que Nous, desirans le seruice de Dieu estre continué et augmenté en ce royaume, et iceux Frères Capucins estre entretenus et supportez au bon zèle et affection qu'ils ont au vœu par eux faict d'entretenir, et obseruer, et ensuiure l'estroicte règle de S. François, chepf et fondateur de leur ordre, et pour les induire et obliger daduantage à prier Dieu pour la paix, tranquillité et prospérité de ce royaume, Voulons, déclarons, ordonnons, et nous plait iceux estre maintenus et conseruez aux mesmes droits et prerogatiues que les aultres religieux de leur ordre et obseruance approuuez à Rome par nos dicts saincts Pères, faire, quester et pour leur nourriture et vestemens et paracheuement de leur dicte église, tout ainsy et par la mesme forme et manière qu'ont accoustumé les religieux des quatre ordres mendians de ladicte ville de Paris, et qu'il est porté plus au long par le breuet que pour ce leur auoiis faict expédier cy-attaché soubz le contrescel de nostre chancellerie. Cy donnons commandeineni à nos amez et féaux les gens tenans nostre cour de Parlement de Paris, Preuost dudict lieu, conseruateur des priuileges de l'Université, et tous aultres qu'il appartiendra,que de cette présente concession, ordonnance, vouloir et intention, et de^tout le contenu cy dessus, ils fassent, souffrent et laisseut jouir et user lesdits Pères Capucins, cessans et fai-
EN PRANCHB-COMTK 165
sans cesser tous troubles et empeschemens qui leur pourroient estre faicts au contraire, tant par ledict curé de sainct Paul que des religieux des quatre ordres mendians de ladicte ville de Paris, et aultres. Auxquels voulons, à ces fins, ces présentes estre signifiées, à ce qu'ils n'en prétendent cause d'ignorance. Ordonnons en oultre defiences estre faictes aux religieux dudict conuent des Cordeliers de inesfaire ou mesdire en quelque façon que ce soit, ne traicter en justice Frère Pierre Descharaps, gardien desdicts Capucins, pour s'estre retiré desdicts Cordeliers, et associé avec iceux Capucins affin d'auoir le moien de mener une vie plus estroicte et plus austère, attendu que pour ce il n'a pas contreuenu aux décrets et cessions de nos saincts Pères, ny mué d'ordre, estant l'ung et l'aultre desdicts conuens fondez du mesme patron et ordre, ce que semblablement voulons estre signifié. Cartel est nostre plaisir. Nonobstant oppositions\ appellations quelconques, pour lesquelles ne voulons l'exécution et entérinement des présentes estre aucunement retardé, la cognoissance desquelles nous auons retenu et reserué à nous et à nostre conseil priué. Et affin que ce soit chose ferme et stable à tousiours, nous auons faict mettre nostre scel à ces présentes, sauf en aultre chose nostre droit et l'autruy en tout ce. Donné à Blois au mois d'auril, l'an de grâce mil cinq cens soixante et douze, ^t de nostre règne le douziesme. »
ce Petit bref du Roy. Auioiirdhuy seizième jour d'auril, Tan 1572, le Roy, estant à Blois, a permis et accordé aux religieux de Piquepuce, parroisse de sainct Paul, qu'ils puissent faire paracheuer de bastir et construire leur église desia commencée, en icelle dire et célébrer la messe et le diuin seruice, et aussy mandier, ainsy que les quatre ordres des mendians, attendu qu'ils n'ont nulle fondation, et qu'il leur est deffendu, selon leur ordre, vœu et profession, d'auoir aulcune rente ny reuenu. Voulant Sa Majesté qu'ils soient maintenus selon leur dict ordre, ainsy qu'ils sont approuuez de Rome de notre sainct père le Pape, faisant à ceste fin deffence au curé de sainct Paul la parroisse, et à tousaultres, de les empescher en ce que dessus, m'aiant en tesmoing de ce commandé d'expédier le présent breuet, monsieur le comte de Retz présent.
Signé : « Brulard. »
C'est probablement vers cette époque qu'il faut placer deux événements que les historiens ont relaté avec soin, mais sans préciser le temps où ils eurent lieu. L'un est le second voyage du P. Pierre Deschamps à Rome; l'autre est la visite de la reine douairière, Catherine de Médicis, au couvent de Picpus, visite qui eut lieu pendant cette absence du P. Deschamps.
Du moment où ils se trouvaient assurés de la
faveur du Roi, les Capucins français ne pouvaient que désirer plus ardemment se mettre également en règle avec les chefs de Tordre. A cet effet, Tévêque de Sisteron obtint au P. Deschamps des lettres de recommandation du cardinal de Lorraine, dont il ' avait été secrétaire, et une lettre du Roi au général des Capucins. Muni de ces papiers, le jeune supérieur se mit en route avec le F. Louis de Tours, garçon menuisier qui était venu depuis peu de temps se joindre à sa petite communauté. Sur sa prière, les supérieurs généraux se résolurent à envoyer en qualité d'explorateurs deux religieux, dont la présence à Paris laisserait cependant subsister la situation et les droits reconnus précédemment au P. Deschamps ; celui-ci, heureux de cette Concession, se hâta de rentrer en France avec son compagnon.
Les deux religieux envoyés furent le P. Denis de Milan et le F. Rémi de Lodi, hommes d'éminente vertu. Les Français regardèrent comme un bon augure le choix de ces deux personnages, qui portaient les noms de deux des apôtres de la France. Ils abordèrent à Marseille, où la tradition rapporte que quelques habitants voulurent les arrêter pour qu'ils y établissent un couvent. La même chose eut lieu à Lyon ; mais, fidèles à leur mandat, ils poursuivirent leur route vers Paris.
Leur enquête fut suivie d'une conclusion favo-
rable au projet d'établir Tordre en France. Toutefois, ce résultat faillit être un instant compromis par suite d'un désaccord avec le P. Deschamps, qui avait accepté une rente, fondée par l'évêque de Sisteron. Pour ne pas être solidaires d'une aussi grave infraction à la règle, les deux religieux italiens se retirèrent chez les PP. Jésuites, où ils furent charitablement reçus et hébergés, avec deux Français qui les y avaient suivis. Cette retraite fut sans doute une salutaire leçon pour le P. Deschamps, qui revint de son erreur.
Pendant son absence, une circonstance providentielle avait conquis à la petite communauté l'intérêt le plus dévoué de la Reine-mère, Catherine de Médicis. Cette princesse se rendait un jour à son château de Vincennes, et, pendant le voyage, sa cour se livrait au divertissement de la chasse. Le cortège passait près du monastère, lorsque la cloche sonna compiles. La reine avait auprès d'elle un de ses aumôniers, auquel elle demanda ce qu'était ce couvent. Le prêtre connaissait les Capucins de Picpus ; il lui raconta qji peu de mots leur origine et les épreuves qui l'avaient accompagnée jusqu'à ce moment ; il ajouta que le fondateur se trouvait en ce moment à Rome pour les affairés de sa maison. La princesse lui dit avoir connu en Italie, pendant sa jeunesse, quelques-uns des premiers instituteurs de la réforme des Capucins, et avoir eu lieu d'ob-
server les grands biens que leur ordre y opérait. Elle se fit conduire au monastère, où tout d'abord elle adora le Saint-Sacrement ; puis, ayant appelé le supérieur, elle lui demanda pourquoi il ne s'était jamais présenté à la cour; il s'en excusa par la raison qu'aucun protecteur ne s'était oiBFert à l'y introduire. Sur ce, la Reine manifesta le désir qu'une collation lui fût immédiatement servie au réfectoire. On satisfit audésir de Sa Majesté, qui, tout en mangeant, montra un plaisir extrême de la rencontre qu'elle venait de faire, et dit vouloir transporter le monastère des Capucins dans un terrain qui lui appartenait près de son Louvre. Elle recommanda aux gentilshommes de lui rappeler cette promesse, afin qu'elle pût en préparer aussitôt Texécution. C'est parce qu'elle la remplit en effet que, dans les archives des Capucins de la rue Saint- Honoré, la pièce la plus ancienne en date était le contrat par lequel, le 4 septembre 1568, par devant Nicolas Vassart et lehan Yver, notaires du roi au Châtelet de Paris, Catherine de Médicis avait acheté un hôtel avec ses attenances et jardins, de dame Marie de Pierrevive, dame du Perron et'd'Armentiéres, et dame ordinaire de sa chambre. ^
Mais, malgré les lettres patentes et le brevet donnés en avril par le roi, M. Vigor et les Cordeliers ne cessaient pas de troubler les droits et la paix des Capucins. Il fallut de nouveau recourir à
la protection dé Charles IX, qui donna de nouvelles lettres, dont voici la teneur :
« CHARLES, par la grâce de Dieu roy de France, A nos amez et féaux conseillers les gens tenans nostre cour de Parlement de Paris, conseruateurs des priuileges de l'Université dudict lieu, salut. Nos bien aymez et deuots orateurs les religieux et conuent des Capucins, ordre et obseruance de S. François, residans au lieu dePiquepuce,parroisse de sainct Paul de nostre ville de Paris, nous ont faict remonstrer que, pour les maintenir et conseruer aux mesmes droits et prerogatiues que les aulires religieux de leur ordre et obseruance approuvez à Rome par nos sainct s Pères, et faire cesser l^-^ troubles et empeschemens à eux donnez tant par le curé de ladicte parroisse de sainct Paul que par les religieux et conuent des Cordeliers et aultres mendians de ladicte ville, et pour paracheuer leur église, nous leur auons, au mois d'auril dernier, octroyé nos lettres patentes en forme de chartre, par lesquelles nous auons, entre aultres choses, ordonné deffence estre faicte auxdicts curé et religieux et conuent desdicts Cordeliers de ne leur mesfaire, mesdire, troubler ny empescher en quelque façon que ce soit en l'exercice de la vrave obseruance de leur ordre. Neantmoins, nostre cher et amé maistre Vigor, curé susdict, auec les reli-
gieux et conuent des Cordeliers, ne laisse de les troubler, molester et inquiéter par les moiens à eux possibles, leur mettant en aduant qu'ils ne sont pas bien ny légitimement instituez ny enuoyez, les voulans adstreindre à faire venir des religieux d'Italie, ou à leur faire apparoistre le mandement de nostre sainct Père le Pape : à quoy ils ne peuuent satisfaire jusques après la célébration de leur chapitre gênerai, qui sera tenu à ceste Pentecoste prochaine. Au moien de quoy, ils nous ont très humblement suppliez, et requis nostre bon plaisir estre sur ce leur pouruoir. Pour ce est-il que Nous, desirans en cet endroit leur subuenir et fauorablement traicter lesdicts exposans, à ce qu'ils soient plus enclins à prier Dieu pour nous, le repos et tranquillité du royaume et la conseruation de nostre estât. Considéré aussy que les molestes et empeschemens qui leurs seroient faicts ou donnez ne pourroient engendrer que scandales entre nos dicts sujets habi- ^ans de nostre dicte ville de Paris, auons dict et desclaré, disons et desclarons par ces présentes, voulons et nous plait que, suiuant nos dictes lettres patentes dudict mois d'auril dernier, par nous octroyez auxdicts Frères Capucins, y attachez soubz le contrescel de nostre chancellerie, ils soient mainténus et conseruez aux mesmes droits et preroga- *iues que les aultres religieux de leur ordre et Qoseruance approuuez et receus à Rome par nos
dicts saincts Pères, tout ainsy et en la mesme forme et manière qu'il est porté et contenu par nos dictes lettres, lesquelles nous vous mandons et à chascun de vous comme luy appartiendra, à ceste fin faire lire, publier et enregistrer en nostre cour de Parlement, preuosté et vicomte de Paris presens et à venir, et à tous aultres qu'il appartiendra, et du contenu en icelles entièrement jouir et user lesdicts exposans, en faisant expresses inhibitions et delfences de par Nous, tant audict Vigor , curé, religieux et conuent desdicts Cordeliers et aultres mendians de nostre viUe de Paris presens et à venir, et à tous aultres qu'il appartiendra, à peine de désobéissance, qu'ils n'ayent à troubler, molester, inquiéter et empescher iceux exposans enl'exercice de leur dicte obseruance de leur dict ordre et religion, bas timent de leur église, bénédiction d'icel}e, et célébration du diuin office et seruice, selon nostre vouloir et intention portée par nos dictes lettres, à tout le moins jusques à la détermination de leur chapitre gênerai, après lequel les visiteurs de leur ordre viendront apporter plus ample tesmoignage de l'approbation d'iceluy . Et si aulcun trouble, détourbe et empeschement leur estoit mis ou donné, faites incontinent le tout réparer et orner et remettre en pleine et entierre deliurance, et au premier estât et deubt. Cai' tel est nostre plaisir. Nonobstant quelconques lettres à ce contraires. Donné à Paris, le vingtiesme jour
EN FRANGHE-COMTB 178
d'aoust, Taa de grâce 1572, et de notre règne le XII*. L'euesque de Sisteron présent.
« Par le Roy. Signé : De Neuuille. >
Les adversaires des Capucins ne se laissèrent pas arrêter pour si peu. Toutefois, ensoufirantles peines que leur occasionnait cette opposition acharnée, les Capucins étaient consolés par la sécurité que leur fournissait rattachement au Roi, et par l'espoir fondé, que le P. Denis de Milan leur avait donné, de se voir incorporés définitivement à l'ordre. La cour leur vint en aide à cet effet. La Reine mère et le Roi enjoignirent à l'ambassadeur de France auprès du Saint-Siège de poursuivre vivement cette affaire auprès de Sa Sainteté ; en même temps ils chargèrent le P. Pierre Deschamps de nouvelles lettres pour le Pape et pour le Général des Capucins ; le cardinal de Lorraine le recommanda pareillement à ses amis de Rome.
Pierre Deschamps partit pour l'Italie dans les prelûiers mois de l'an 1573, accompagné de son premier disciple, le Frère Michel l'ermite. Ils furent obligés de se rendre à Ancône, où le chapitre général devait se tenir le 18 mai. Dans ce chapitre, la charge de Yicaire général de l'ordre fut transportée des mains duP, Mario de Mercato Saraceno à celles du P. Vincent de Montolmo. Le nouveau Vicaire général accueillit les Français avec grande tendresse et charité .
Les Pères résolurent de les recevoir tous les deux au noviciat, afin de les amener en temps opportun à prononcer les vœux de la religion ; ils pensèrent que l'on aurait, pendant leur année de probation, le loisir de traiter avec la cour romaine au sujet de l'établissement régulier et définitif des Capucins en France. En effet, le même cLapitré venait d'élire Procureur de cour (on dit aujourd'hui « Procureur général ») le Pj Thomas de Città di Castello, homme illustre dans l'Italie par la profondeur de sa science et par l'éclat de ses vertus ; on croit qu'il avait été un des religieux amenés en France par le cardinal de Lorraine, au retour du Concile de Trente. Ce fut lui qui déposa aux pieds de Sa Sainteté les lettres royales apportées par le P, Pierre Deschamps. Les anciens chroniqueurs estiment que la Reine, le Roi et le cardinal de Lorraine « supplioient Sa Saincteté de confirmer ce qui auoit esté desià commencé par la permission diuine, et cela pour le bien du royaume et de toutte la chrestienté, particulièrement en ces temps malheureux où l'hérésie auoit desià peruerti la moitié du royaume, et en corrompoit de plus en plus les catholiques. Ceste hérésie estoit alors dans sa fureur et rage, à cause que Sadicte Majesté les auoit uoulu exterminer par la Journée de la Sainct- Barthélémy. Elle uouloit maintenant opposer à ces ■ monstres dénaturez la bonne uie, exemples et mortifications des Capucins. »
Les démarches poursuivies en cour de Rome éprouvèrent quelque lenteur, en particulier par Tefiet de la mort du vicaire général Vincent de Montolmo et par l'installation à sa place d'un Commissaire général, qui fut le P. Jérôme deMontefiori.
Enfin, la cause fut gagnée, et le monument de cette victoire fut un Bref du pape Grégoire XIII, dont voici la traduction :
« GREGOIRE, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu. Pour future mémoire de la chose. Ainsi qu'il est du devoir de notre charge pastorale, nous portons volontiers notre attention sur ce qui peut aider à la propagation de chaque ordre religieux, surtout de ceux qui en certains lieux sont spécialenient l'objet des pieux désirs des peuples. Or, l'ordre des Frères Mineurs de la congrégation dite des Capucins, qui a été déjà dés longtemps salutairemont institué en Italie, se trouve maintenant posséder aussi un commencement d'institution sur les terres de France, surtout dans la noble cité de Paris, et désire y être définitivement établi. Mais, anciennement, notre prédécesseur d'heureuse mémoire ft pape Paul III, pour certains motifs qu'il exprimait, défendit à ses chers fils le Vicaire général et les Frères dudit ordre et congrégatiola, et cela de son propre mouvement, en vertu de la sainte obéissance et sous peine d'excommunication latœ sententiœ, de se transporter au delà des monts, ou
d'y accepter de nouveaux établissements taat que le Saint-Siège n'aurait point fait connaître sur ce sujet ses déterminations au chapitre général qui devait se réunir à Rome. En conséquence, et bien qu'il y ait lieu de croire - que cette défense fut périmée par la mort de notre prédécesseur, le Vicaire et les Frères ont craint de se rendre coupables d'une transgression, et n'ont point voulu y contrevenir sans la permission de ce Saint-Siège. Donc, dans le désir de contribuer au progrès de Ja religion, nous abrogeons par l'autorité des présentes ladite défense et tout ce qui aurait été sans cause décrété par notredit prédécesseur. Nous rendons auxdits Vicaire et Frères tous les droits que ces décrets avaient pu leur ôter; de plus, nouj^ leur accordons la permission de fonder et établir, suivant leur coutume, et. en toute liberté, d»-' maisons, des custodies et des provinces, en France et dans toutes les autres parties du monde. Nono)»stant, etc. Donné à Rome, l'an de l'Incarnation du Seigneur 15^4, le 6 mai, la deuxième année i*^' notre pontificat. »
En même temps que le Pape avait préparé c*
Bref, les Supérieurs généraux de Tordre avaK?'réuni la colonie de religieux italiens qu'ils se p " posaient d'envoyer en France. Ils lui avaient donn* pour chef, avec le titre de Commissaire général, ^^■ P. Pacifique de San Gervasio, appelé aussi ♦ "'
Salo » et « de Venise ». C'était un homme de grande sainteté, en même temps que d'une science peu commune. Ses compagnons furent le P. Jérôme de Milan, qui devint peu après fondateur de la province des Capucins de Lyon; le P. Clément de Naples, qui était pour lors Supérieur du couvent d'Arezzo, en Toscane ; le P. Antoine de Pise; le P. François de Briga, qui devint, en 1580, le premier Provincial de la province de Paris ; le P. Louis de Flandre ; le P. Léandre de Venise; un jeune clerc français nommé Frère Louis, qui venait de terminer son noviciat en Italie; et deux Frères laïques. C'est seulement à partir de cet instant que l'historien Boverius admet les Capucins français à l'honneur de flgurer'dans ses Annales.
Le P. Pacifique et plusieurs de ses compagnons quittèrent l'Italie dés qu'ils furent munis du Bref .pontifical ci-dessus, et ils firent tant de diligence, qu'ils se trouvèrent à Paris le 30 mai, jour de la Pentecôte. D'autres religieux leur furent successivement adjoints; voici les noms des principaux :
P. Mathias Bellintani, de Salo, auteur d'ouvrages ascétiques fort estimés. Il succéda au P. Pacifique dans la charge de Commissaire général en 1576.
P. Anselme de Pietramolaria. Il fut le troisième Commissaire général, en 1578; il convoqua le premier chapitre provincial en 1580, et retourna en Ita-
la protection dé Charles IX, qui donna de nouvelles lettres, dont voici la teneur :
« CHARLES, par la grâce de Dieu roy de France, A nos amez et féaux conseillers les gens tenans nostre cour de Parlement de Paris, conseruateurs des priuileges de l'Université dudict lieu, salut. Nos bien aymez et deuots orateurs les religieux et conuent des Capucins, ordre et obseruance de S. François, residans au lieu dePiquepuce,parroisse de sainct Paul de nostre ville de Paris, nous oat faict remonstrer que, pour les maintenir et conseruer aux mesmes droits et prerogatiues que les aultres religieux de leur ordre et obseruance approuvez à Rome par nos saincts Pères, et faire cesser K^ troubles et empeschemens à eux donnez tant par le curé de ladicte parroisse de sainct Paul que par les religieux et conuent des Cordeliers et aultres mendians de ladicte ville, et pour paracheuer leur église, nous leur auons, au inois d'auril dernier, octroyé nos lettres patentes en forme de chartre, * par lesquelles nous auons, entre aultres choses, ordonné deffence estre faicte auxdicts curé et religieux et conuent desdicts Cordeliers de ne leur i mesfaire, mesdire, troubler ny empescher en quel- I que façon que ce soit en l'exercice de la vraye I obseruance de leur ordre. Neantmoins, nostre cher et amé maistre Vigor, curé susdict, auec les reli-
français ; la province de Lyon en avait été séparée en 1578, celle de Belgique en 1587; les couvents de Lorraine furent unis à celle de Lyon en 1599 ; la province de Paris détacha ensuite de son sein celle de Tour aine en 1610, et celle de Normandie en 1629, etc.
Après cette rapide excursion, il faut revenir sur nos pas, pour achever de bien marquer leur caractère aux origines françaises de Tordre des Capucins.
« La Providence de Dieu ne parut jamais mieux que dans l'arrivée des Pères d'Italie, dit le P. Philippe de Paris. S'ils fussent arrivés un jour plus tard, ils auraient trouvé le couvent de Picpus désert : ceux qui l'habitaient s'étaient résolus à tout abandonner et aie quitter le lendemain matin, ne pouvant plus souffrir les persécutions qu'on leur faisait. Je vous ^laisse à penser, mes Frères, quelle joie ils reçurent, et combien d'actions de grâces ils rendirent à Dieu, se voyant secourus si à propos dans leur pressante douleur.
« Arrivés si à propos pour cette petite congrégation, le R. P. Pacifique et sa sainte troupe logèrent et demeurèrent audit couvent de Picpus. Mais tout d'abord ils allèrent se présenter à la Très-Chrétienne Reine, alors régente parla mort de Charles IX son fils, qui avait eu lieu le 31 mai de ladite année 1574, jour de la Pentecôte, et par l'absence de son autre
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fils, Henri III, qui succédait à la couronne. Elle reçut les Pères avec beaucoup de tendresse, nonobstant san deuil, et ils se trouvèrent là pour rendre les devoirs funèbres au Roi défunt, assistant à son convoi et enterrement avec une grande dévotion et affection du peuple, catholique, qui ne les connaissait pas encore ; car, avant leur arrivée, ceux qui étaient à Picpus ne paraissaient quasi point, à cause de la malveillance que les Mendiants leur portaient, ainsi que nous avons dit auparavant. Mais cette action publique, où assistaient tout le clergé régulier et séculier de Paris, toutes les cours souveraines du Parlement et tous les autres corps de justice de la ville, avec une multitude de noblesse .et de peuple, fut le commencement par lequel ils furent connus. Hors la Reine, il n'y eut pas grand monde qui les reçût en ces premiers temps ; car les peuples, voyant ces religieux vêtus si pauvrement, leur firent plusieurs outrages. Mais, lorsqu'ils eurent connula sainteté de leur vie, leur pauvreté et leur désintéressement, chacun désira les voir et communiquer avec eux. Toutes les villes s'empressèrent de leur donner des établissements, tant elles furent ravies de leur ferveur, de leur dévotion, de leur austérité,
surtout de leur pauvreté et de leur soumission a tout le monde.
« Au mois de juillet de lamême année 1574, la Très- Chrétienne Reine-Régente leur donna le lieu qu elle
leur avait destiné, où est à présent le couvent de la rue Saint-Honoré. Le P. Pacifique, en l'acceptant, jugea bon de quitter le couvent de Picpus, pour bâtir plus facilement celui que Sa Majesté avait donné.
« Peu après, la Reine douairière posa solennellement la première pierre de l'église de ce couvent, en présence de la Reine de France, sa belle-flUe, de la Reine de Navarre, de plusieurs princes, ducs, barons et grands seigneurs du royaume, particulièrement de Mgr Antoine-Marie Salviati , nonce de Sa Sainteté , et de M. François Mauracene, ambassadeur de Venise, nos bons amis. » ^
La même année, le P. Pacifique acceptait le couvent de Meudon, donné par le cardinal Charles de Lorraine; on croit qu'il y établit pour premier Supérieur le P. Denis de Milan. L'année 1575 vit fonder le couvent de Lyon ; l'année 1576, ceux d'Avignon, Chambéry et Maurienne ; l'année 1577, celui de Roanne, parles soins du P. Pierre Deschamps; Tannée 1578, ceux de Marseille, Orléans et Caen; Tannée 1581, celui d'Étampes, encore par les soins du P. Pierre Deschamps ; l'année 1582, ceux de Rouen et de Salins ; l'année 1583, ceux de Chartres etde Ligny-en-Barrois ; l'année 1585, ceux de Saint- Michel, desAndelys, Verdun et Anvers; l'année 1587, celui de Bruxelles; l'année 1588, ceux de Bourges, de Blois, de Dole, etc. En même temps, les provinces se formaient et se développaient autour de ceux de
ces couvents qui en occupaient les villes principales. D'autre part, le célèbre président Duranti appelait directement d'Italie les religieux qui formèrent la province du Languedoc, dont se détacha celle - d'Aquitaine ; la province de Franche-Comté naissait des . travaux des premiers Pères de la province de Lyon, qui eut, par la ^ite des temps, à détacher encore de son sein la Savoie, la Provence, la Champagne et la Lorraine. De sorte que, au commencement du XVII* siècle, la France se trouva comme enveloppée par une armée d'hommes apostoliques, qui l'arrachèrent presque entièrement au 'protestantisme. La puissance de leur parole et le succès de leurs travaux sont encore affirmés aujourd'hui par l'incomparable popularité conservée à l'ordre des Capucins, et par le prestige que leur souvenir exerce après une destruction qui datera bientôt d'un siècle.
C'est là tout ce qu'il nous a paru opportun de dire sur les origines françaises de cet ordre, pour suppléer à ce sujet au silence de Boverius. Après cela, il Semble que ce soit un devoir de rendre hommage au P. Pierre Deschamps, en disant sommairement ■quels furent le reste de sa carrière et sa fin. ' Après sa profession religieuse, il repartit de Rome pour la France le 17 juin 1574. Dés lors, sa principale occupation fut, comme celle de ses Frères, la controverse contre les protestants, qui menaçaient êga-
lement l'Église et le royaume. Il jouit longtemps de la confiance du roi Henri III, qui par trois fois l'envoya en Terre sainte, pour y accomplir des vœux en son. nom. Plus tard, trouvant que ce prince n'était pas assez franchement catholique, il prêcha contre lui avec autant de liberté et de vigueur que contre les hérétiques, et se montra ligueur acharné. Les protestants tentèrent plusieurs fois de l'assassiner ; ils croyaient porteries mains sur lui lorsqu'ils firent gagner la palme du martyre au P. Pierre Bosson, de Dreux, en l'an 1589. Pierre Deschamps dut alors se réfugier en Belgique, où il mourut en cette même année, laissant partout une réputation de grande sainteté.
BULLE DU PAPE URBAIN VIII PERMETTANT AUX CAPUCINS DE FAIRE RAPIDEMENT LES ORDINATIONS POUR REMPLACER QUATRE-VINGTS DES LEURS, MORTS DE LA PESTE. (OCTOBRE 1637.)
« Urbanus Papa VIII, ad futuram rei memoriam. Exponi nobis nuper fecit dilectus âlius Minister Generalis Fratrum Minorum ordinis sancti
Les Pères résolurent de les recevoir tous les deux au noviciat, afin de les amener en temps opportuji à prononcer les vœux de la religion ; ils pensèrent que Ton aurait, pendant leur année de probation, le loisir de traiter avec la cour romaine au sujet de l'établissement régulier et définitif des Capucins en France. En effet, le mêmecLapitré venait d'élire Procureur de cour (on dit aujourd'hui « Procureur général ») le P^ Thomas de Città di Castello, homme illustre dans l'Italie par la profondeur de sa science et par l'éclat de ses vertus ; on croit qu'il avait été un des religieux amenés en France par le cardinal de Lorraine, au retour du Concile de Trente. Ce fut lui qui déposa aux pieds de Sa Sainteté les lettres royales apportées par le P, Pierre Deschamps. Les anciens chroniqueurs estiment que la Reine, le Roi et le cardinal de Lorraine « supplioient Sa Saincteté de confirmer ce qui auoit esté desià commencé par la permission diuine, et cela pour le bien du royaume et de toutte la chrestienté, particulièrement en ces temps malheureux où l'hérésie auoit desià peruerti la moitié du royaume, et en corrompoit de plus en plus les catholiques. Ceste hérésie estoit alors dans sa fureur et rage, à cause que Sadicte Majesté les auoit uoulu exterminer par la Journée de la Sainct— Barthélémy. Elle uouloit maintenant opposer à ces ■ monstres dénaturez la bonne uie, exemples et mortifications des Capucins. »
Les démarches poursuivies en cour de Rome éprouvèrent quelque lenteur, en particulier par l'effet de la mort du vicaire général Vincent de Montolmo et par l'installation à sa place d'un Commissaire général, qui fut le P. Jérôme de Monteflori.
Enfin, la cause fut gagnée, et le monument de cette victoire fut un Bref du pape Grégoire XIII, dont voici la traduction :
« GREGOIRE, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, Pour future mémoire de la chose. Ainsi qu'il est du devoir de notre charge pastorale, nous portons volontiers notre attention sur ce qui peut aider à la propagation de chaque ordre religieux, surtout de ceux qui en certains lieux sont spécialement l'ohjet des pieux désirs des peuples. Or, l'ordre des Frères Mineurs de la congrégation dite des Capucins, qui a été déjà dés longtemps salutairement institué en Italie, se trouve maintenant posséder aussi un commencement d'institution sur les terres de France, surtout dans la noble cité de Paris, et désire y être définitivement établi. Mais, anciennement, notre prédécesseur d'heureuse mémoire ft pape Paul III, pour certains motifs qu'il exprimait, défendit à ses chers fils le Yicaire général et les Frères dudit ordre et congrégatioîa, et cela de son propre mouvement, en vertu de la sainte obéissance et sous peine d'excommunication latœ sententiœ, de se transporter au delà des monts, ou
Besançon. Sçavoir faisons à tous, qu'ayant reconnu les grands avantages que l'on reçoit par la pratique des missions, et les grands profits spirituels que les RR. PP. Capucins ont faits par ce pieux employ en plusieurs lieux de notre diocèse; voulant faire continuer autant que nous pouvons ce saint exercice, et étant certain du bon zèle et de l'expérience du R. P. Jovite de Cervin, prédicateur capucin et ex-provincial, nous l'avons commis et commettons par cette, pour de notre part aller faire les missions dans tous les lieux de notre diocèse où il sera appelé, lui donnant à cet effet toute autorité nécessaire de prêcher, catéchiser et confesser, absoudre des cas réservés, faire exposer le Saint-Sacrement, et même donner de notre part, comme nous donnons par cette, quarante jours d'indulgence à toutes les personnes, à chaque fois qu'elles assisteront aux pieux exercices desdites missions. Et afin qu'il s'en puisse acquitter plus commodément, nous donnons le même pouvoir de catéchiser, confesser, absoudre des cas réservés, à tous autres Pères Capucins qui seront envoyés par leurs Supérieurs pour l'assister, et même à tous autres prêtres qu'il choisira pour le même sujet pendant que lesdites missions dureront. C'est pourquoi nous ordonnons à tous curés, vicaires et prêtres de notre diocèse de recevoir ledit P. Jovite, et de lui donner toute sorte (J'^^sistances dont il pourra avoir besoin à ce sujet. .Donné à
EN FRANCHK-OOMTÉ 187
Besançon, en notre palais archiépiscopal, le premier j our ■ d'octobre de Tannée mil six cent septante et un.
Signé: Antoine-Pierre de Grammont,
Lieu t du sceau. Archevêque de Besançon.