‹ Les capucins en Franche-ComtéChapitre 5 sur 183 · Journal de Grivel, ch. xxi (sans titre · texte numérisé non relu

Journal de Grivel, ch. xxi (sans titre

2- Son nom était Pierre Bizel, originaire d'Albiez -le -Vieux (Savoie); sa vie a été donné au public, il y a quelques années, par M. le chanoine Truchet, de Saint-Jean de Maurienne.

et de Salins, le Père remplit pendant vingt ans les fonctions de gardien et de maître des novices. C'était un homme austère et affable, doux et ferme, connaissant à fond le cœur humain et ses faiblesses, sachant tirer parti des caractères les plus rebelles et des natures les plus ingrates. Avant de venir à Dole et à Salins, il avait déjà montré son énergie à Lyon, dans une circonstance qui mérite d'être rapportée.

Henri IV, alors excommunié et en guerre avec la Ligue, voulut s'assurer de la seconde ville du royaume, et vint à Lyon avec M. de Belliévre, son chancelier. D'après Tordre du prince, le chancelier rassembla les supérieurs de toutes les communautés religieuses, et leur signifia d'avoir à faire des prières publiques pour le triomphe de la cause de son maître.

Plusieurs cédaient déjà, craignant la colère du roi, lorsque le P. Jean déclara que, les prières publiques pour les hérétiques et les excommuniés étant interdites par l'Eglise, ni lui ni les siens no voulaient désobéir aux prescriptions canoniques. Sa fermeté dérangea tous les plans du chancelier, qui ne put rien obtenir. Le soir, il revint au couvent, et, ne pouvant fléchir le gardien par ses prières ni par ses menaces, il lui ordonna d'évacuer le monastère avec tous ses religieux. Le P. Jean lui répondit : «Plutôt que de violer la loiderÉglise, nous souffririons la mort; c'est donc volontiers que nous quitterons la ville et même le royaume. » La

soirée était avancée ; mais, le lendemain de grand matin, le P. Jean rassemble ses religieux, se met à lenr tête, et tous sortent précédés de la croix et chantant le psaume cxiii. La procession passa ainsi sous les fenêtres du roi. Réveillé en sursaut, il appelle son intendant, et lui demande ce que signifie ce bruit. « Ce sont, lui fut-il répondu, les Capucins qui s'en vont comme vous l'avez ordonné, et qui chantent Yln exitu Israël. » Le roi fit aussitôt crier par la fenêtre aux Capucins de rentrer chez eux, et de ne plus troubler son repos. La fermeté du P. Jean l'avait frappé, et dans la suite il citait l'ancien gardien de Lyon comme le modèle des vrais religieux.

L'envoi du Père en Franche-Comté l'eût mis du reste bientôt à l'abri des colères du roi de France, s'il avait dû les redouter.

Les novices comtois élevés à son école profitèrent si bien de ses leçons, qu'un bon nombre d'entre eux devinrent des personnages éminents en science et en sainteté, et eurent une grande part aux affaires de la province.

Ce serait sortir de notre sujet que de raconter toute la vie du P. Jean; contentons-nous de dire qu'on lui attribua le don de connaître l'avenir et de faire des miracles. Sa réputation de sainteté était tellement bien établie, qu'il n'osait plus sortir, afin d'échapper aux marques de respect que lui décer-

nait le peuple ; et longtemps il regretta ses maisons de Dole et de Salins, parce qu'elles étaient bâties dans la campagne, et éloignées du tumulte des villes ^ .

Tandis que le Vén. Jean de Maurienne imprimait aux novices comtois ce cachet de fermeté, de douceur et de gaieté * qui caractérisait ses œuvres, le récit des merveilles accomplies par les missionnaires capucins dans le Chablais et aux environs de Genève ébranlait tout le sud de notre province, et amenait de nouveaux novices dans ses deux maisons

1. Le P. Jean de Maurienne mourut à Chambéry en 1614. Le peuple le regardait coi%me un saint, et nous avons lu les procèsverbaux de guérisons miraculeuses attribuées à son intercession. On en trouve une arrivée à Gray en 1630. Son procès de béatification a été instruit; mais, le peuple de Chambéry ayant fait une procession solennelle avec le corps du bon religieux, pour obtenir d'être préservé d'une inondation (qui s'arrêta en eflet), la cour de Rome qui, on le sait, est excessivement sévère à c>: sujet, annula toutes les procédures faites, et défendit de poursuivre la cause. Le corps du P. Jean est conservé dans la sacristie des Capucins de Chambéry. C'est dans les curieuses archives dt' ce monastère que se trouvent les pièces authentiques relatant tous les faits que nous avons cités, et c'est le P. Archange, bibliothécaire, qui les met à la disposition de tous les amateurs, comme il les a mises à la nôtre.

2. Le P. Jean supportait avec joie tous les inconvénients de son état. On était en peine de savoir comment ce maigre et débile vieillard avait passé la nuit dans un voyage : « Où avez- vous couché cette nuit, Révérend Père? — Chez M. de la Grange. » On chercha vainement le gentilhomme de ce nom. Le Père avait couché dans une grande, ce qui lui arriva souvent.

EN FRANCHE- COMTÉ li)

principales. Un Jubilé de deux mois, accordé aux nouveaux convertis, attira dans la ville de Thonon une multitude incroyable de fidèles venant de vingt lieues à la ronde. Les Bourguignons se firent remarquer par leur ardeur dans cette occasion. Des environs de Jougne, Pontarlier, Nozeroy, Saint- Claude et Saint-Amour, on allait en procession gagner le Jubilé, sans souci des insultes que les hérétiques des pays de Vaud et de Genève ne ménageaient point aux pèlerins. Pour donner une idée dé l'enthousiasme qu'excitait la prédication des PP. Capucins, nous citerons seulement le trait suivant, relatif à la procession de Saint-Claude. Ce fut une de celles qui se firent le plus remarquoF, disent les Mémoires de la province de Savoie * .

« Celuy qui portoit le grand estendard où la « passion de Notre-Seignour Jésus-Christ estoit re- « présentée, alloit en tête à l'accoutumée, précédé « de deux acolytes en surplis, le cierge à la main. « Après eux venoient neuf cents personnes vêtues « d'habits blancs, avec un gros chapelet à la cein- « ture, d'où pendoit un crucifix, tenant en main un « bourdon de pèlerin, et portant de l'autre un flam- «beau de cire blanche. Suivoient soixante tant

1. Les Mémoires d'une province sont, chez les Capucins, l'ensemble des notes fournies par chaque communauté, sur les événements qui l'intéressent. On les conserve au chef- lieu de la province; ceux de Savoie sont à Chambéry.

« prêtres séculiers que religieux, tous revêtus de « chapes très riches, ayant entre leurs mains des «. reliquaires, des calices et des rases très précieux « qu'on avoit tirés de l'abbaye de Saint-Claude, . « et estoient suivis de la noblesse de Saint-Claude et « d'une grande foule de peuple de l'un et de l'autre « sexe.

« Cette dévote procession arriva sur le soir à la « porte de Genève, avec les croix, les banaières et « les cierges en main, en bel ordre et en chantant « les litanies de la sainte Yîerge. Elle demanda le « logement et le passage par la ville ; on lui accorda « l'un ot l'autre, à condition qu'on cacheroit les « bannières et les croix, et qu'on ne chanteroit « point. Elle entra en bel ordre dans la ville, d'une « manière dévote et très édifiante, jusqu'à une place « publique, où il fallut se séparer pour prendre des « billettes qu'on leur donna pour leur logement. «t La maison où logea celuy qui portoit l'étendard, « qui estoit d'une très belle ot riche broderie, fut « toute la nuict remplye de monde pour voir ce pré- « cieux et tacré estendard, qui représentoit la pas— « sion do Jésus-Christ d'une manière si dévote et « touchante, qu'il n'estoit pas possible de le contera— « plei' sans se sentir csmeu de dévotion et de piété, un spectacle admirable de voir ces Liguenots qui se jettoient à genoux et se eut en terre les larmes aux yeux pour

« le révérer, et approchoient avec tant de respect « et avec autant de componction de cœur pour le « baiser, que l'eussent pu faire de vrays catho- « liques*. »

Les conversions innombrables opérées par les Capucins dans le Jubilé de Thonon les rendirent populaires dans nos montagnes, etleur renommée grandit à mesure que les pèlerins venaient raconter les merveilleux retours dont ils avaient été témoins *.

Ceci se passait aux mois de juin et de juillet 1602. La même année, la province de Bourgogne reçut la visite d'un personnage extraordinaire, dont la présence ne contribua pas peu à exciter le respect pour les humbles* religieux capucins. C'était le P. Laurent de Brindes, général de l'ordre, qui venait visiter ses Frères.

Il ne nous appartient pas de raconter ce qu'était cet homme vraiment merveilleux, qui fut une des gloires les plus pures de cette époque ^ Indiquons

1. Histoire abrégée des missions de Savoie^ écrite par le P. Charles de Genève, contemporain et acteur dans ces missions. Sou manuscrit a été traduit en 1680 par le P. Fidèle de Talissieu. C'est cette traduction que nous citons.

2. L'évêque de Genève, Claude de Granier, rend compte de ce Jubilé au pape Clément VIII par une lettre où nous lisons qu'il se fit 162.000 communions dans une seule église de Thonon, et que 160 processions dans le genre de celle de Saint- Claude s'y pendirent dans Tespace de deux mois. {Hist. missionum Sahaudiœ)

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