RAPPORTS ENTRE LÀ LANGUE ET LE CARACTÈRE DU PEUPLE ROMAIN
§ 1 . Tous les changements qui surviennent dans les langues proviennent de l'action individuelle.
— Les anciens, qui rapportaient tous les grands faits de l'histoire humaine à une intervention surnaturelle, pensaient que le langage avait, lui aussi, été inventé, soit par un Dieu, soit par un homme divinement doué d'un génie supérieur. Toutes les grandes découvertes qui ont amené une amélioration et un progrès considéraiiles dans la vie furent ainsi attribuées à une divinité ou à un héros éponyme. Athéna enseigna aux hommes l'agriculture et Poséidon en frappant la terre de son trident en fit surgir le cheval. Ils crurent de même que la plus admirable et la plus extraordinaire création de l'esprit humain, celle du langage, était l'invention
de quelque génie merveilleux resté inconnu. Il y a un fonds de vérité cachée sous ces croyances. En définitive la formation d'une langue procède de l'action individuelle. Mais ce n'est pas un seul individu qui a eu le privilège de doter son peuple des lois qui régissent sa langue ; tous travaillent chacun pour sa part à cette œuvre commune, le développement et le perfectionnement de la langue. C'est ainsi qu'en dernière analyse tous les changements et toutes les évolutions que subit une langue dans le domaine de la phonétique et de la flexion, dans la construction des phrases et dans la signification des mots, se ramènent à l'activité des individus. Le mouvement part de l'individu, puis s'étend peu à peu aux groupes, aux familles et enfin au peuple tout entier.
On ne peut mettre en doute l'influence considérable qu'exercent sur la langue de leur pays les grandes personnalités littéraires et les écrivains de génie. Ils l'enrichissent par un choix de tours et d'expressions, par des créations nouvelles, et contribuent à son développement dans tous les sens. Mais au fond la langue, dans son vocabulaire comme dans ses formes, ses tournures, ses flexions et sa syntaxe, est l'œuvre des actions individuelles réunies qui constituent la vie commune de la nation.
§ 2. Ces changements ne sont accueillis qu'autant qu'ils sont conformes aux lois de la langue. — Ce n'est qu'à cette condition évidemment que les nouveautés auront quelque chance d'être acceptées et imitées. Un homme qui aurait longtemps vécu à l'Étranger et qui reviendrait dans son pays avec un accent, une prononciation teintée d'exotisme et une provision de termes nouveaux ferait de vains efïorts pour convertir ses concitoyens à cette nouvelle façon de parler. La tentative échouera toujours contre leur résistance et leur inertie et surtout contre le sentiment national blessé, contre la conscience du rapport étroit qui existe entre un peuple et la langue qu'il parle. On enverra promener le réformateur couvert de railleries. Les décrets d'un empereur ou d'un roi ou les décisions d'une académie n'auront pas plus de succès. Une modification sérieuse dans une langue ne s'impose pas ; elle est le produit d'un assentiment général, tacite, et elle se fait lentement; c'est comme une évolution de Fàme du peuple.
§ 3, L'introduction des mots étrangers n'est qu'une exception apparente à cette loi. — Un
individu pourra réussir à introduire dans la langue nationale une série de mots étrangers, qui à la longue y auront le droit de cité (quel est le peuple
civilisé dont la langue n'a pas admis un nombre plus ou moins grand de mots empruntés?); mais ce changement n'entame pas l'intégrité et le caractère de la langue ; il reste à la surface. Ainsi par exemple, l'Anglais a subi une véritable invasion d'éléments romans, et cependant il est resté langue germanique comme le peuple. Le Français est mêlé de termes étrangers, allemands, anglais, espagnols, mais il n'en garde pas moins son caractère propre, et ces étrangers supportés ou accueillis n'altèrent en rien l'esprit de la langue nationale. Ce sont comme des pièces dans le vêtement, qui ne changent en rien la physionomie et la personnalité de celui qui le porte. Un nègre aura beau se couvrir d'oripeaux européens ou même s'habiller tout à fait à l'Européenne, il ne fera point pour cela peau neuve. De même une langue ne perd point sa physionomie et son caractère, parce qu'elle emprunte quelques mots ou tournures aux langues voisines.
§ 4. Tout changement dans une langue se fait d'une façon inconsciente et repose sur un développement physique égal des individus qui composent le peuple. — Le fait même qu'un grand nombre d'hommes sur un point donné parlent la même langue et qu'elle est leur instrument de communication, préserve cette langue des chan-
gemeuts brusques, sauvegarde son unité et maintient son caraclère national. Cette unité de la langue et ce caractère national indestructible repose sur ce fait aussi que ceux qui parlent cette langue sont doués des mème& qualilés i^hysiques el morales. Les moyens d'expression dont se servent les hommes vivant dans les mêmes conditions géographiques, climatologiques, physiologiques, et dont la réunion vivante forme un peuple, subissent une certaine adaptation sur laquelle repose l'unité nationale du développement phonétique. La constitution physique se transmet de père en fils ; de même la transmission orale du langage assure le développement régulier des sons, développement qui reste conforme au caractère même du peuple. Dans les sons et par les sons articulés de la langue d'un peuple, c'est le cœur même de ce peuple que nous entendons battre.
§ 5. Les changements et développements de la langue reposent aussi sur la ressemblance des qualités morales. — A plus forte raison aussi ce développement de la langue d'un peuple est conditionné par les qualités morales et intellectuelles communes aux individus qui composent ce peuple. Des hommes qui vivent sous le même climat, formant une unité sociale et politique, ayant les mêmes
façons de vivre, de se nourrir, de se vêtir, soumis aux mêmes influences civilisatrices, finissent par avoir un fonds commun de qualités intellectuelles et morales, qui se manifestent dans leurs mœurs, leurs habitudes, leurs usages, leurs lois, leurs idées religieuses, leurs arts et leur littérature. Naturellement cet esprit commun se manifeste aussi dans la langue. Penser et parler sont une seule et même chose et les deux actes sont inséparables, la parole n'étant autre chose que la pensée extériorisée. Le mot XÔYoç exprime en grec à la fois la pensée et la parole; dans oralio règne nécessairement, d'après la manière de voir des Romains, la ratio, et le discours n'est que la raison manifestée extérieurement (1).
La langue est une création de l'esprit ou de l'âme d'un peuple. C'est l'expression, la manifestation la plus importante de cette âme, qu'elle représente dans toutes les formes de son activité ; elle la suit dans son développement, et, par un travail ininterrompu qui s'accomplit de génération en génération, elle subit elle-même et s'approprie les perfectionnements qui se fout dans l'âme du peuple. De plus, elle est si souple qu'elle reçoit l'empreinte
(1) M. Weise fait observer que ratio a le même radical que le mot allemand « Rede », discours, langage.
exacte des qualités propres à ce peuple. [Voulezvous connaître un peuple, son caractère, ses habitudes, son genre de vie, ce qu'il aime, ce qu'il mange même et ce qu'il boit? Étudiez sa laugue. Le style, c'est l'homme; la langue d'un peuple, c'est ce peuple. Elle est le miroir dans lequel se rellète une parfaite image de ceux qui la parlent. Elle se développe et se transforme avec le peuple, suit pas à pas et reproduit dans son vocabulaire et sa syntaxe les changements survenus dans les mœurs. Y toucher, c'est blesser l'àme même du peuple et sa vie intime. Donc la science des langues est la science des peuples; l'étude de la grammaire et du dictionnaire est en même temps l'étude de la culture intellectuelle et morale d'un peuple, c'est une étude psychologique au premier chef. Et cette vérité, qui n'apas besoin de démonstration, nous indique dans quel esprit et dans quel but on doit étudier une langue. C'est évidemment d'abord pour satisfaire une curiosité désintéressée ou un besoin pratique; mais ce doit être aussi et surtout pour pénétrer dans l'âme même du peuple qui a parlé cette langue.
Ce rapport entre la langue d'un peuple et sou caractère est si étroit et si intime, que la langue, une fois formée, exerce à son tour son influence sur l'esprit de ce peuple. Expression de la pensée, elle devient à son tour un iustrument auxiliaire
pour la production de cette même pensée. Elle agit du dehors au dedans et s'impose à l'esprit des individus pour déterminer les procédés et les résultats de l'activité cérébrale. « Une langue agit comme un moule qui serait appliqué à un corps en voie de croissance, et c'est parce qu'il modèle ce corps qu'on pourrait dire qu'il en a déterminé la forme interne. Cependant ce moule est lâche et élastique. L'esprit à son tour en change la forme. 11 est donc à la fois passif et a une activité propre et créatrice » (WiTHNEY, La vie dît langage, p. 24-25j. La façon de penser et de sentir de chacun, de percevoir les objets, les couleurs, et surtout d'avoir des idées générales et abstraites est conditionnée à son tour par la langue qu'il a apprise. Il est incontestable qu'un nègre qui aura appris le français ou l'anglais pensera d'une façon plus complète et plus étendue que celui qui ne sait que sa langue nègre; la langue du peuple civilisé moulera et assouplira son esprit.]
§ 6. Principaux traits du caractère du peuple romain. — D'après ce qui vient d'être dit, il semble indispensable, avant d'aborder les caractères de la langue latine et ses rapports avec la pensée et la vie romaines, de présenter quelques considérations sur le caractère du peuple romain.
a) Ses qualités. — Dans un individu, l'activité intellectuelle et morale se compose de l'activité simultanée de plusieurs facultés : l'imagination, l'intelligence, la raison, la sensibilité et la volonté. Le rapport dans lequel ces facultés sont mélangées et la prédominance de l'une d'elles constituent les différences qui caractérisent les individus. Chez l'un la sensibilité est plus grande et plus développée ; chez l'autre c'est l'intelligence pure et la raison qui l'emportent; celui-ci accuse une intelligence et une volonté froides, celui-là est plutôt un être d'imagination et de sentiment. Il est peu d'individus merveilleusement doués dans tous les sens. 11 en va de même pour les peuples. Parmi les peuples classiques de l'antiquité, un seul a eu en partage tous les dons de l'esprit et a mis en œuvre toutes les grandes facultés de l'âme; c'est le peuple Grec. Chez les Romains, ce sont l'intelligence, la raison et la volonté qui se sont développées aux dépens des autres facultés. « L'histoire et l'éloquence sérieuse, qui propose et défend les lois, l'acliou, en un mot, voilà où les Romains étaient jtortés par leur goût naturel » (Herder, II, II, 24, éd. deCoTTA). '< Et facere et pati fortia Romamtm est » disait Mucius Scévola (T. Liv., II, 12, 10). Les traits principaux du caractère Romain sont la « gravité, la modération et la grandeur d'âme, » gravitas, contl-
nentia et animi magnitiido (Cic, ,Tusc.' I, 1, 2); ajoutons la fermeté [constantia), la persévérance et ua courage indomptable; seulement la fermeté dégénérait souvent en opiniâtreté, entêtement et lourdeur. Les vieux Latins sont fils de la terre, ce sont des âmes rustiques et il est resté dans les veines des descendants quelques gouttes du sang des ancêtres. Braves et courageux, ils devinrent surtout de bons soldats; intelligents et hommes de raison, ils devinrent des hommes d'État, des avocats, des jurisconsultes; leur bon sens calme et refléchi, leur intelligence claire et leur netteté d'esprit en firent des orateurs. Ce que le vieux Gaton dit des Gaulois : duas polissimum res Gallia sequitur : rem militareni et argute loqui, peut aussi plus ou moins s'appliquer aux Romains. Grâce aux qualités militaires et politiques dont le peuple était doué, Rome, d'État minuscule qu'elle était à l'origine, est devenue une puissance de premier ordre.
§ 7. (3) Défauts et imperfections. — Soldats et hommes d'État, gens pratiques avant tout, voyant les objets, les idées et leurs rapports tels qu'ils sont perçus par les sens ou par la raison, nettement et froidement, sans y ajouter de leur fonds pour les agrandir ou les embellir, les Romains n'étaient pas doués pour les arts ni pour la science. Si l'art est la
nature vue à travers im tempérament, si c'est la nature refaite, façonnée de nouveau et idéalisée, les Romains ne pouvaient être un peuple d'artistes ; il leur manquait l'imagination, la reine de l'art et de la poésie. Virgile en fait l'aveu avec une douloureuse résignation dans les vers suivants :
Excudent alii spirautia mollius aéra,
Credo equidem, vivos ducent de raarmore vultus,
Orabunt causas melius caelique meatus
Describent radio et surgentia sidéra dicent. »
[Aen., VI, 847 et suiv.)
Gicéron, que le patriotisme rend souvent partial, est bien obligé, lui aussi, de reconnaître cette supériorité du peuple frère et voisin : « Doctrina Graecia nos et omni litterarum génère superavit. » { TuscuL, I, 1, 3). Les habitants du Latium n'ont pu se laisser séduire par ces nobles occupations qu'autant qu'elles avaient un but pratique et répondaient à un besoin de la vie. «^(^ idUitaiem vitae, disaientils, omnia consilia factaque dirigenda sunt. » (Tac, Dialog., 5). Les arts inutiles et sans profit, que l'on désignait dédaigneusement sous le nom de studia leviora (Gic, de Orat., I, 49, 212 ; Cato mai., 14, 50), de studia minora (Cic, Brut., 18, 70] ou avaries leviores (Gic, Brut., 1, 3); artes médiocres (Gic, de orat., I, 2, 6) sont restés longtemps l'objet de l'indifférence et du mépris. On disait que c'était
perdre son temps en amusement frivole que de disserter sur l'éloquence comme le faisaient les Grecs dans leurs écoles : « Eh ! quoi, répond Grassus à ses interlocuteurs qui lui demandent s'il y a, d'après lui, un art de bien dire, me prenez- vous pour un petit Grec oisif et bavard, savant toutefois et instruit, que vous me posez ainsi une question de si peu d'importance, pour que je vous dise mon avis sur ce sujet? » (Gic, de or., I, 22, 102). Ce n'est que difficilement et lentement que, sous l'influence de l'esprit grec, ces arts ont été enfin honorés et cultivés, sans jamais arriver, bien entendu, à produire les beaux chefs-d'œuvre de l'art grec.
C'est qu'aussi le sentiment de la nature faisait complètement défaut aux Romains; ils étaient incapables de s'enfoncer dans l'étude des secrets de la nature, de s'émouvoir à la contemplation des beautés du monde et de rêver au mystère de ses lois, d'animer les êtres du monde physique, de s'attendrir aux choses, de courir ravis à travers les bois et les campagnes, d'escalader avec ivresse les hautes montagnes; incapables, en un mot, d'aimer tout ce qui a fait le ravissement des nations chevaleresques, comme les Hellènes et les Celtes.
§ 8. y) Comparaison des Grecs et des Romains. — Quelle différence entre les habitants de l'Attique
et ceux du Latium ! Là, une imagination hardie qui déploie ses ailes dans tous les domaines, peuple le ciel et la terre d'une multitude de divinités lumineuses, qui dans tous les arts crée les plus brillants chefs-d'œuvre; ici, une intelligence froide, à peine capable de suivre le vol de l'esprit grec dans le royaume des idées. Aussi, voyez la mythologie romaine : à la place des divinités grecques si vivantes et si personnelles, ils ont honoré des abstractions froides et pauvres, les forces de la nature qui n'ont pas de vie individuelle ; ils n'ont su ni créer des mythes, ni seulement imiter l'universalité et la grandeur de l'art grec, loin de pouvoir l'égaler. Chez les Grecs, nous constatons la richesse, l'étendue, la souplesse et l'infatigable activité de l'esprit, une vie intellectuelle intense; chez les Romains, nous ne voyons que pauvreté, uniformité et activité médiocre. Rien d'élonnant alors, si les Romains désignaient volontiers cette habileté et celte vivacité des Grecs sous le nom de levilas.
Si maintenant, nous voulons rechercher comment ces traits du caractère romain se reproduisent dans sa langue, il nous faut parcourir et étudier tous les phénomènes linguistiques où le latin se distingue des autres langues indo-européennes qui ont avec clic des traits de parenlé. en laissant de côté le fonds commun qu'elle a conserve de son antique origine
comme les langues sœurs, sans lui donner un développement original. Et encore il faudra nous borner aux laits les plus saillants, pour accentuer davantage la démonstration, et ne pas trop nous enfoncer dans le détail. Si nous voulions poursuivre les rapports entre la langue et l'esprit romain jusque dans les plus petites ramifications de la structure du langage et montrer dans chaque phénomène l'émanation d'une faculté spéciale, nos explications perdraient singulièrement de leur clarté et risqueraient de n'être plus vraisemblables. Cette étude devra être souvent plutôt afTaire de sentiment que de raison et de démonstration rigoureuse.
§ 9. Le caractère du peuple romain se reconnaît : a) Dans la phonétique. — Il est tout naturel d'ouvrir cette revue des caractères de la langue latine par les sons. Il n'est pas besoin d'être versé dans la linguistique pour comprendre ou même supposer à priori que les sons, dont l'émission et la combinaison constituent le langage parlé, diffèrent chez les différents peuples. Il n'y a, pour rendre cette vérité sensible, qu'à lire à haute voix et successivement quelques phrases en grec, en latin, en allemand et en français (i).
(1) Je raels entre crochets les quelques additions que j'ai faites au texte de M. Weise, afin d'en prendre la responsabilité (N. d. T.).
[Celles-ci, par exemple :
~Q Afoç ai8Y)p xa\ ■zo.yy'Ktiço^ Ttvoat, TtotafJLwv TE 7iriyo(\, TtoVTîtov -ce y.UfjidtTOiv ài^piôjAov yéXaa^a, 7ta[A[j/r|Top té yo, y.al Tov 7ravÔ7C-:r|V ■/.•jy.),ov TjXtou xa),(î). ïôsCTÔe [x'ota npbç Oswv Ttâayw Oed;.
Traduction latine : « 0 aether Jovis et vos volucres et pennati venti, | fontes fliiminiim marinorumque tluctuuin | immortalis risus, tuqiie, omniparens terra, | orbem etiam solis omnituentem appello : Videte quas deorum deus iniurias patiar! »
Traduction française : « 0 plaines éthérécs, vents à l'aile rapide ! sources des fleuves ! et vous, des Ilots de la mer innombrables sourires! Toi, Terre, mère de toutes choses! et toi, Soleil, dont l'œil embrasse l'immensité, tous, je vous prends à témoins : voyez ce que moi, Dieu, j'endure de la part des Dieux. »
Traduction allemande : « 0 du, Luft des Zeus and ilii- schiielgefliigelte Winden, Qnellen der Fliisse, und du, unzahlbares Ulcheln der Fluten, du, allgebarende Erde, du auch, Sonne, mit deiuem ailes umlassenden Augeu, llir aile rui'e ich au : sehet mich an, was ich Golt von den Gottern leiden muss. »]
Ne sent-on [pas immédiatement que la pronon-
ciatioD, la formation et rassemblement des sons, leur couleur, leur modification, ofTrent des diflerences essentielles ? Mais si l'on a étudié à fond ces langues et soigneusement examiné leurs lois phonétiques, les différeuces apparaissent alors en pleine lumière et nous engagent à eu rechercher les raisons. Les différences essentielles du vocalisme et du consonautisme grec et latin sont connues de tous ceux qui ont étudié ces deux langues. Il est facile, en y prêtant quelque attention, de reconnaître avec quelle peine et quelle pauvreté le grec termine ses mots. A rexcci)tion des liquides v, p et delà sifflante <T, il ne supporte presque aucune consonne à la fin des mots ; eu revanche il admet au commencement de nombreux groupes de consonnes que le latin rejette et se refuse à prononcer, par exemple : on, en, mn, du, pu, sm, tm, et, pt, jJs, oo, bd, gd, il, ir, sclC^), tandis que d'autre part il admet à la fin des mots beaucoup de consonnes que le grec repousse : li, ni, rt, si, ns, rs, ms, ne [amant, vidt, fert, est, ast, fert, hiems, mine). Est-ce un pur hasard ? Sûrement non. Cela tient à une organisation ditTérenle des instruments du langage chez les deux peuples.
(1) Sur les groupes de consonues au coinmeucemeut des mois, voy, R. Kretschner dans Kuhn's Zeitschrift fiir vergleichoide Sprachforschung, 31, p. 412 et suiv., el Be.vary., ibid., I, p. 51 suiv.
§ 10. Comparaison des différences principales dans les langues modernes du nord et du midi de l'Europe. — La phonétique ou la nature des sous, leur forme et leur couleur, qui est une partie do l'organisme humain, est en relation étroite avec les facultés physiques et intellectuelles, avec l'ensemble des qualités, aved'àme en un mot d'une nation. Cette vérité ressortira pleinement, si l'on veut bien comparer la phonétique des langues modernes du nord et du midi de l'Europe. Dans les langues germaniques et slaves, les consonnes jouent un rôle plus étendu que dans les langues romanes; celles-ci sont beaucoup plus riches en voyelles ou en combinaisons de voyelles. Si l'Italien est une langue gracieuse, molle, douce, agréable et sonore, c'est aux voyelles qu'elle le doit(i). La langue esteu somme une création artistique du peuple tout entier, et la belle langue italienne est une preuve que les Italiens ont le sens très développé des beautés de la forme, et ce don s'est manifesté dans les arts, dans la peinture, la musique, la poésie et l'architecture. Qui niera que les peuples du Nord ne soient bien inférieurs sur ce point'? Nous voyous même que chez un même peuple, la langue subit des modifications assez im-
(1) Sur la douceur et l'harmonie mélodieuse de la langue italienne, Voy. Byro.n, Beppo, 4i.
portantes et que sa phonétique varie d'une région à l'autre et reflète les différences de caractère des races. Les dialectes du Nord de la France sont moins riches en sonorité que ceux du Midi. 11 en est de même pour les dialectes allemands des plaines du Nord, qui sont loin d'avoir le vocalisme coloré des dialectes des régions méridionales. Et en France comme en Allemagne n'est-ce pas le Midi qui a produit le plus de musiciens et de peintres, tandis que le Nord est plus riche en hommes d'État et en hommes de guerre?
§11. Répartition des voyelles et des consonnes en latin ; les diphtongues ; mouvement du langage. — Le latin tient le milieu entre l'italien , langue riche en voyelles et d'une douceur fondante, et le russe, que caractérise V accumulation des consonnes. Sous ce rapport le latin est plus loin du grec que de l'allemand littéraire ; il a en effet avec celui-ci des apophonies et des mutations de consonnes communes, par exemple, l'adoucissement de i- entre deux consonnes en r (mos, mosis, moris ; comparez le vieil allemand v>erliesen =. vcrlieren, Verlust], la chute de la gutturale devant n [natus = gnalus, nosco = gnosco ; comparez en allemand Lothar = Chlotar, Ludwig ■= Chlodvig). Il y a aussi une grande différence entre le latin et le grec, dans
la formation des voyelles, dans la formation et l'emploi des diphtongues surtout. Le grec classique, l'altique non seulement est plus riche en voyelles que le latin, mais encore son vocalisme est plus coloré, plus sonore et plus musical. Le grec est riche en diphtongues, le latin est pauvre. Là les sous se colorent comme les rayons du soleil à travers un prisme ; ici on cherche en vain ces nuances de son qui charment l'oreille. Les sons ai, oi, eu, ei, un des principaux ornements de la langue grecque, sont devenus en latin ê, ù, ae et oe, assourdis et pâles. La laugue populaire appauvrit encore davantage cette sonorité des diphtongues, et au devint o : lotus = lautus, expioclo =eoGplaudo. Donc les Grecs, qui sont si supérieurs aux Latins dans les arts, dans la statuaire, la sculpture, la peinture, l'architecture et la musique, avaient aussi à un degré infiniment plus élevé, dans le domaine de la langue, le sens de la beauté des formes et de l'harmonie des sons. C'est pour cela qu'ils ont une si grande prédilection pour V assonance i^); c'est pour cela qu'ils aiment à peindre et à colorer le langage par les voyelles, tandis que l'oreille romaine
(1) L'assonance est la répétition des mêmes voyelles ou des mêmes sons aux syllabes accentuées de plusieurs mots qui se suivent, par exemple : Una Eurûsque Notùsque rûunt creberque procellis Africus et volvunt ad littora fluctus. (N. d. T.)
et l'âme romaine trouvait plutôt du plaisir dans V allitération, qui est comme l'assonance des consonnes, et qui donne au vers plutôt un son et un timbre caractéristique que de la mélodie, plutôt de l'énergie que de la beauté. Les Romains prélerent la force et la grandeur à la beauté de la forme. Toute la poésie ancienne à Rome repose sur l'allitération ; elle est le principe et la base du vers saturnien ; c'est elle qui a créé un grand nombre d'expressions, qui se sont conservées tant qu'a duré la langue latine : punis putus, sane sarteque, aciot^auctori'^). Gicéron ne dédaigne pas à l'occasion cette vieille figure de style : « Vi vicia vis vel potius oppressa virtute audacia est » {pro Mil., Il, 20); Virgile y revient dans l'Énéïde, et il pense que ce legs des ancêtres n'est pas déplacé dans son poème national si plein d'antiques souvenirs ; c'est ainsi qu'il emploie l'allitération pour louer les vieilles vertus romaines : i Fit via vi » [Aen., II, 494); « manderet et trepidi iremereni sub dentibus artus » [Aen., III, 627). Ce procédé de style fut une des richesses de l'ancienne langue latine.
Très probablement aussi les Grecs différaient des Romains par le mouvement du discours, la rapidité
(1) Duns Jaunis putus, actor auctor, il y a à la fois l'allitération et l'asyndétoD. Voy. Preuss, De bimembris dissoluti upud scriptores Romanos 2(su sollemni. Edenkoben 1881.
du langage. Déjà les héros d'Homère laissent échapper de leurs lèvres les paroles qui volent comme des flèches ailées : sTcea TrxepdevTa. Le Romain n'a pas dans sa littérature d'expression correspondante. Je me figure l'habitant du Latium, posé et réfléchi, parlant lentement et pesant ses mots, ce qui est conforme à la gravitas dont nous parle Cicéron, et semble prouvé aussi par la prédilection du Romain pour les voyelles longues, à rencontre du Grec qui aime, lui, les voyelles brèves, gaies, sonores et respirant la vivacité. On n'a qu'à comparer les prépositions grecques avec les prépositions latines, et l'on reconnaîtra que les Romains préféraient les longues. On arrivera à la même conclusion en comparant l'hexamètre dans la poésie grecque et dans la poésie latine. Enfin un trait caractéristique du parler latin, plus lent et plus lourd que le grec, c'est le peu de répugnance du Romain pour l'hiatus, que les Grecs évitaient avec tant de soin, soit par la crase, soit par le V euphonique.
^ 12. b) Les formes de la flexion moins développées et moins nombreuses en latin qu'en grec. — La flexion, dont nous avons à nous occuper en second lieu, n'a pas en latin la même richesse et la même souplesse qu'en grec. Le Grec, plus affiné
dans sa manière de i)cnscr et de sentir, a gardé bien plus que le Romain prosaïque et terre à terre l'abondance de formes de la langue mère indoeuropéenne. Le Romain, piatique avant tout, ne fait pas de luxe; il ne garde que le strict nécessaire et laisse tomber tout ce qui ne lui paraît pas indispensable à Texprcssion de sa i)ensée, et il se tire d'affaire avec fort peu de chose. Ainsi, dans la déclinaison, il a bien conserve l'ablatif, mais il a perdu le duel, dont il n'est resté de traces que dans les deux noms de nombre duo et ambo. Dans la conjugaison il a fondu ensemble l'aoriste et le parfait, l'optatif et le subjonctif; c'est un appauvrissement. 5im (vieux lat. 5ie»i), velim, nolini, malim, duini ; amem (= aniaim), etc., sont bien des optatifs pour la forme, mais des subjonctifs quant à leur fonction ; et d'ailleurs, ce qui est assez significatif, le mode de la volonté et de la subordination a remplacé partout le mode du souhait et de l'affirmation mitigée. — Le nombre des participes est singulièrement restreint : des quatre participes de la voix active grecque, le latin n'a conservé que deux (grec : Xùojv, déliant; Xuç7Ôp.£voç, devant délier; Xûcia;, ayant délié ou déliant; XsX-jxojç, ayant fini de délier; latin : solvens, déliant; soluturus, devant délier). On chercherait en vain l'abondance des formes qui en grec désignent le temps avec toutes les nuances
des rapports temporels. Quelle richesse de formes • et quelle variété en grec! Comparez, par exemple,
TpÉTro) avec ses six aoristes (sTpc-j/a, 'ÉxpaTrov; IrpécpO-riV,
IrpàTTYiv; lTpe']/àiji.Y|V, £Tpa7ro[jLT,v) au latiu lego. L'apophonie ou permutation de voyelles dans les radicaux des verbes a à peu près disparu en latin; ont disparu de même la division des verbes en verbes en [XI et en verbes en to, puis en verbes thématiques et en verbes athématiques; l'augment, qui distingue en grec les temps secondaires des temps principaux. Du redoublement et de l'apophonie il n'est resté que quelques traces. 11 est vrai que dans les premiers temps il n'en était pas ainsi ; les divergences entre la conjugaison grecque et la conjugaison latine étaient moins prononcées, et les traces de redoublement plus nombreuses. Pour ne citer qu'un exemple, la plus ancienne inscription latine, retrouvée dernièrement dans un tombeau de Préneste et qu'on fait remonter au vi*' siècle av. J.-C, a le parfait redoublé fefaced [= fccit). Les dialectes proches parents du latin, Tosque et l'ombrien, ont un grand nombre de formes redoublées de verbes et de noms, dont les correspondants latins n'offrent pas cette particularité.
A l'exception de quelques-uns qu'on appelle neutru-jjassifs, les verbes ont perdu la faculté de former leurs temps en les empruntant les uns à la
voix active, les autres à la voix passive ou moyenne ;
(xavOàvoj, fut. [xaOrj(7û[j.ai (j'apprendrai); Xajxêâvo), fut.
XYj'|o[j.at (« je prendrai », sens actif), n'ont pas d'analogues dans le latin classique. En général la langue manque de souplesse; les formes se roidissent et s'immobilisent et elles reçoivent une empreinte invariable et définitive.
Le latin n'avait pas une tendance prononcée à former des mois composés, et, quand une fois un de ces mots était formé, les deux parties se soudaient ensemble fortement et une fois pour toutes dans une indestructible unité, et il ne pouvait plus être question de leur rendre leur liberté en les séparant. L'indépendance des parties composantes a disparu, sitôt que la composition est devenue un fait accompli. La imèse, si fréquente en grec, ne se rencontre que rarement et chez les poètes (par exemple super îiniis eram, Vmo., Aen., II, 567; mque crueniatits, OviD., Met., XII, 492; hac Troiana tenus, ViRG., Aen., VI, 62; quae me cumque vacant, Aen., I, 60; inque pecliri Lucr.; ordia prima =^ prbnordia LuGR.), et ces exemples ont leur raison dans l'exigence du mètre ou sont des imitations d'?Iomère(l). Le latin n'a pas non plus la faculté de composer les
(1) Yoy. dàos Jaltrbiiclier fin- PfiiIol.AS92, H, p. 365, des exemples de tmo?e.
verbes avec des propositions en laissant à celles-ci leur indépendance, de façon à ce qu'elles puissent s'en détacher; en d'autres termes, le latin n'a pas de verbes composés séparables, comme l'allemand (ich trage ein, er sagte vor, ich seize liber, etc.); il n'intercale pas, comme le grec, le redoublement du parfait entre la préposition et le radical; les exceptions, comme percuciwri, obsiiti sont très rares ; on. trouvait cela choquant pour l'oreille, et en général on laissait tomber la préposition après le redoublement; on disait tetigit, mais contigit. Cette tendance à synthétiser le mot composé sous un seul accent se manifeste dans les mots qui sont restés longtemps séparés, puis ont fini par se réunir en lin seul : iuris dictio, plebei scitiim, qiia re, quo minus, quoi annîs, ante ea, censor que, id que, sont devenus iurisdictio, pleMscitum, quare, etc.
Les formesp nominales, une fois qu'elles sont devenues adverbes, restent comme pétrifiées et ne reprennent plus leur nature de noms; elles sont immobiles et fixes; c'est comme une lave qui, liquide autrefois, s'est durcie en une pierre solide. Dans certaines langues, l'allemand, par exemple, ces adverbes reçoivent à leur tour des suffixes et redeviennent déclinables et variables, ils revivent (par exemple, de einst s'est formé l'adjectif em^^i^.* die einsligen Gewohnheiten; de damais : die dama-
ligen Verhàltnisse ; dort : die dortigen Behôrden; jenseit : das jenseitige TJfer). Eq grec, les adverbes reprennent leur fonction nominale et sont rendus pour ainsi dire à la vie au moyen de l'article' (par
exemple, ot vuv avôpwTcot, ô tot£ Sa^iXeû;, Tj avco ttôXiç).
Rien de semblable en latin.
Dans le domaine des verbes impersonnels le latin a aussi ses particularités qui le distinguent des langues sœurs. Ainsi entre autres un certain nombre de verba affecluum ont perdu leur flexion et se sont immobilisés en verbes impersonnels, comme pudet, à côté du grec alayûvofjLai, «j'ai honte »; miseret, à
côté du grec IXéeiv ou olxxei'petv.
Quelle différence aussi entre le latin et d'autres langues de la même famille dans la formation et l'emploi des diminutifs î Le grec et l'allemand, en formant un diminutif, en fait un mot nouveau, un être nouveau, en changeant son genre : TraTç devient Tcatoiov; /puadç devient /puatov; axacp-/^ devient axàtpiov
ou (jxacpcotov; de même en allemand : der Mann devient rf«5 Mànnchen, das Mànnlevi, die Frau^=das Fraûlein, etc. Ce mot, cet être nouveau a perdu quelque chose de sa nature et de sa force active, il a subi une sorte de capiiis deyninutio, et le neutre rend sensible cet amoindrissement. [C'est ainsi que les courtisanes grecques avaient presque toutes des noms diminués en -tov : AxpoxîXcUTiov, 'Epôrtov, Fuji-
vâfftov, ^tXévtov, ST£cp-y.v'.ov, etc Ces femmes, en effet, n'avaient-elles pas renoncé à leur rôle social, à leurs fonctions de mères et d'épouses pour devenir des petites choses sans sexe, des jouets donton s'amuse?] Le latin n'a pas cette liberté de modifier ainsi le sexe d'un être et de changer son genre : il laisse aux diminutifs le genre du nom d'où ils sont dérivés : Mer fait libellus; silva, silviila; rex, regiiliis; flos, flosciiliis, etc.
§ 13. c) Rigueur et logique serrée de la syntaxe. — La syntaxe porte aussi l'empreinte de l'esprit du peuple latin. La construction de la phrase est sévère et rigoureuse; elle a quelque chose d'énergique et obéit à une logique serrée ; et cela nous explique pourquoi la langue latine se prêtait admirablement à l'éloquence judiciaire, à l'accusation surtout, au récit des faits de guerre, mais non aux accents tendres et harmonieux de la poésie lyrique. Les Romains le savaient mieux que personne. Comprenant l'impossibilité pour eux d'imiter la grâce et le charme des Grecs, Quintilien dit à ses compatriotes : « Non possumus esse tam graciles, simus foriiores ; snhlï\ita.[.evmcimnT,v3i\ea.mus pondère. » Cicéron â réussi, il est vrai, dans la lutte qu'il a engagée avec la langue grecque, à donner à la langue latine plus de moelleux et de
souplesse ; mais cela n'était possible qu'à un certain degré. Une transformation complète ne pouvait se réaliser que par une transformation correspondante, une renaissance dans le peuple lui-même. Et les successeurs de Oicéron sont restés sous ce rapport bien loin derrière lui. La greffe qu'il avait insérée sur le tronc de la langue maternelle ne pouvait pousser des rejetons assez vigoureux pour transformer l'arbre entier. Le Romain resta romain et ne pouvait renoncer à sa nature ; naturam expellas furca, iajiien usque recurret.
§ 14. Couleur oratoire du discours, influence de la rhétorique. — Ce qui frappe d'abord dans la structure de la phrase latine, c'est la vigueur et la décision, la virilité et la gravité dont elle nous donne l'impression. La grâce, la douceur, le moelleux et la politesse, la finesse et l'ornementation y sont des qualités moins apparentes. Le jugement que Quintilien porte sur l'éloquence de César (X, 1, 114: « illum eodem anima diooisse, quo bellavit ») est plus ou moins vrai de tous les Romains. Les périodes marchent et s'avancent en ordre, d'un pas mesuré et grave, fort et pesant, comme le soldat légionnaire. Leur aspect et leur physionomie rappelle le visage bronzé du vétéran, leur allure imposante et superbe fait penser à sa fière et
impérieuse atlilude. Et aussi l'ime et l'antre, la langue romaiue et le soldat romain, ont rayonné autour d'eux et sont partis, sûrs de la victoire, à la conquête du monde.
Le Romain aime quelque peu V emphase et le pathos. A cette disposition morale correspond la couleur oratoire et un certain vernis de rhétorique qu'il aime à donner à son discours. Souvent l'expression est quelque peu gonflée, \k ou l'on attendrait quelque chose de plus simple et de plus uni. Aussi rélocution nous donne l'impression de quelque chose d'arrangé artificiellement, d'un peu forcé; le discours ne se meut pas avec aisance et naturel comme en grec. Le superlatif joue un rôle étendu, non seulement dans les apostrophes, comme virinoMlissimi^ amplissimi, ornatlssimi, mais aussi dans l'apposition qui qualifie les noms propres, par ex., Corvithns, iirbs opulentissima = «la riche Gorinthe » ; Appiiis, vir fortiss'muis (cette épithète au superlatif n'était souvent qu'un compliment banal, et l'on disait de quelqu'un : vir fortissimus, comme nous disons : « c'est un brave garçon ») ; « triumphavit Sulla, triumphavit L. Murena, duo forlissi77ii vi7H et summi imperatores », dit Gicéron de imp. Pomp, 3, 8. Si Murena est un siimmus imperator, que restera-t-il à dire pour l'éloge de Gésar? — Le futur simple est souvent remplacé par
— sole futur antérieur, pour insister sur la rapidité et la certitude de l'action. Le porle-enseigne de la X^ légion dit, au moment où César aborde en Bretagne (Caes., B. G., IV, 2o) : « Desilite, milites, nisi vultis aquilam liostibus prodere ; ego cerle meum rei publicae atque imperatoriofficiumj?rae5iiteroi^) ». C'était une façon de parler aimée du peuple et elle se rencontre fréquemment chez les anciens poètes comiques. — On employait volontiers aussi le singulier pour le pluriel (p. e. mimiciiias suscipere cwn aliqiio), pour faire mieux ressortir un sentiment, une impression. On employait surtout le pluriel des noms abstraits pour amplifier l'expression : corda, ora, pectora, ierga, sceptra, enses = ensis; « Ad te confugio et supplex iua numina posco » (Virg., Aen., I, Q6G);templa;Pria7ni régna; « Adspicis in timida fortia tela manu » (OviD., Her., 14, 76, où tela =: teliim) ; Clipeum Volcani doua parenlis (Stat., Theb., VIII, 729); flumina, inouïes désignant une seule rivière, une montagne; ai^ces Tarpeiae = la roche Tarpéienne; « Libycas ibi colligit b^as » (Luc, II, 94 « Marius amasse là une colère Libyenne (2). »
(i; Voy. Neiie Jahrhûcher fur Philol. 1892, II, p. 364 (Schmalz).
(2) Jacob, Coynmentatio de usii numeri pluralis apud poêlas Latinos, Naumburg 1841, p, 11 , commeate ainsi ce passage : « quales in terra Libyca ortae erant, quae quo diutius a Mario in pectore fuerant cnmpressae, tune eo gravius erunipebanl. »
§ 15. — Un autre trait du caractère romain, qui se retlète fidèlement dans la syntaxe latine, est la subordination sévère et rigoureuse des propositions. Ce peuple d'action et de volonté, au caractère énergique, a produit des hommes d'une fermeté comme Manlius Torquatiis et d'autres personnages historiques que nous admirons. De cette énergie volontaire vient la rude et forte discipline, l'esprit militaire rigide et l'obéissance aveugle; l'armée romaine offre sur ce point un exemple unique dans l'ancien monde. Ce n'est pas sans raison que le mot velle exprime chez Cicéron et d'autres écrivains les opinions et manières de voir des ancêtres, tout ce qu'ils ont regardé comme utile au bien de l'État (cf. de Off., m, 31, ill : « Niillum enim vincidwn ad asiringendam fldeni iure iurando 77îaiores ariiits esse voLUERUNT » ; de imp. Pomp., 13, 39 : « Hiemis enim, non avaritiae pcrfugium maiores nostri in socionmi atqiie mnicorum tectis esse volueuunt. » Cato mai.:, 17, 60 : « Ita quanhim spaiium aetaiis maiores ad senectutis initiiim esse voluekunt, lantus ille cursus honorwn fuit. « Ici encore le génie latin se distingue nettement du génie grec, contraste que M. Mommsen exprime en ces termes : « L'Hellène sacrifiait le tout à la partie, la collectivité à l'individu, la nation à la commune et la commune elle-même au citoyen. Sa religion fît d'abord des
dieux des hommes pour les nier ensuite. Le Romain, lui, inspire au fils la crainte du père, au citoyen, père de famille ou non, la crainte du chef de l'État, et à tous, la crainte des dieux. Pour lui l'État est tout, et la seule pensée élevée qui ne fût pas interdite au citoyen romain était celle de l'agrandissement de FEtat. «
Le principe de la subordination pénètre toute la syntaxe latine, c'est-à-dire la construction des mots et des propositions, et y règne avec plus de force que dans les autres langues indo-européennes. Comme il y a dans le mot un accent tonique, une syllabe qui est l'âme de ce mot et le domine, de même dans la phrase il y a une idée qui domine toutes les autres, qui ne servent qu'à la mettre en relief en se rangeant autour d'elle. Et cette construction est plus fréquente en latin qu'en grec. Souvent là où le grec et le français coordonnent les propositions, c'est-à-dire, les mettent l'une à côté de l'autre, sans liaison, le latin les subordonne et les lie les unes aux autres, de manière à en former des périodes. Là où le français juxtapose les propositions au moyen des particules « à la vérité... mais » ; « il est vrai... mais », ce et ainsi », « d'où ■>■>, « en conséquence », et le grec au moyeu des particules y.£v... o£, on voit en latin des propositions temporelles, causales, concessives ou participiales
subordonnées et formant avec la principale une phrase unique. C'est le principe même de la période latine. Nous disons en français : « Les fous ont beau obtenir ce qu'ils ont désiré, jamais ils ne croient avoir assez obtenu » = en latin : Slultitia, etsi adepta est quod concupivit, numquam se tanten salis conseciUam putat (Gic, Tusc, V, 18, 54]. (( Sardanapale fut battu, il se retira dans son palais, y fit élever un bûcher et se livra aux flammes, lui et ses trésors » = Sardanapalus victus in regiam se recepit, iibi exstructa incensaque pyra et se et divitias suas in incendium miltit (Justin, I, 3, 5). f( Autrefois à cause de ma jeunesse, je n'osais approcher de cette tribune auguste ; j'estimais qu'on n'y devait faire entendre que des discours préparés avec talent, polis par un travail scrupuleux, et je consacrais mon temps à rendre service à mes amis. » = Nam cum antea per aetatem nondum huius aiictoritatem loci attingere auder^em, statiieremque niMl hue nisi perfectum ingenio, elaboratum industria affey^ri oportere, omne meum tempus amicorum iernporWus Iransmittendum putavi (Cic, de imp. Pomp., 1,1). Quelle différence sous ce rapport entre le latin et l'hébreu ! [On n'a qu'à lire quelques pages de la Bible et l'on est frappé du rôle considérable que joue la conjonction et. Prenons au hasard dans la traduction latine : Livre de Tobie,
ch. VI, V. 1 et suiv. : « Profectiis est autem Tobias, et canis secutus est enm.et mansit prima inansiono iiixta tluvium Tigris. FA exivit ut lavaret pcdes snos; et ecce piscis immaiiis exivit ad devoraurlum eiim... El dixit ei Augelns... ^^rcspondens Angélus dixit ei... Et dixit ei Tobias, etc. »] En grec aussi, les particules coordonnantes [aév, 81 et xai sont souvent employées alors qu'en latin on subordonne par les conjonctions (i). Sans vouloir tirer des conclusions forcées et mettre dans ces petits mots des choses qui n'y sont pas, on peut bien dire qu'ils sont caractéristiques de la nature d'esprit de ces deux peuples. L'Hébreu de la Palestine, homme de vie intime, était dans sa manière de penser et d'agir, enfantin comme sa langue avec ses moyens naïfs d'expression et étrangère à toute complication ; le Grec, à l'imagination riche et brillante, est plus préoccupé de donner à ses idées une forme sensible et plastique qu'à les ordonner logiquement. La langue latine a un tout autre esprit : elle tend à subordonner les idées et les propositions qui les expriment ; nous suivons pas à pas ce travail et cette tendance dans la prose classique.
[Ce n'est pas que les Latins, comme les autres peuples, n'aient parlé d'abord par propositions
(1) Voir l'étude de F.-A. Krummacher : « Und » und « aber » bel den Ilebraern iind Grlechen ; fragment eines Gesprachs, 1811.
simples et courtes, juxtaposées. Seulement chez eux la logique a, plus que chez d'autres, fait peu à peu valoir ses droits; elle a classé les idées et les propositions en leur attribuant des valeurs inégales. L'une des actions a été considérée comme principale et l'autre comme secondaire, et l'on a exprimé cette relation par un signe extérieur. Le processus a été le suivant :
On a dit d'abord fl"' degré) : « 11 fait beau; nous n'avons rien à faire; allons nous promener; » puis (■2" degré) : « Il fait beau et nous n'avons rien à faire ; allons donc nous promener ». Enfin (3° degré, subordination et période) : « Puisqu'il fait beau et que nous n'avons rien à faire, allons nous promener ». 11 existe encore des traces de l'ancienne coordination, la construction de licetoNtc le subjonctif seul, par exemple : ad me ve7iias licet = ad me veni ou renias; licet. Mais dans la langue arrivée à son parfait développement, c'est bien le principe de la subordination qui commande et règne en maître.]
Déjà la liaison des propositions par les relatifs (qui se rencontrent 380 fois à peu près dans les Commentaires de César, Guerre des Gaules ei Guerre civile) est une réalisation de cette tendance à subordonner. Mais elle s'affirme bien plus encore par le choix des modes. S'écartant eu cela du grec et du français, le latin, même dans le récit des faits, pour
l'expression desquels l'indicatif, mode de la réalité convient, peu à peu a substitué le mode de la dépendance, le subjonctif, simplement pour faire ressortir davantage la subordination et marquer les idées secondaires comme étant la pensée du sujet de la proposition principale. Voyez, par exemple, l'histoire de la conjonction cum[cum consécutif et historique, causal et concessif) dans l'ancien latin et dans la prose classique. [Ciim marquant la concession ou l'opposition est construit chez Plante avec l'indicatif et non le subjonctif, souvent aussi cwn causal, par exemple : Capt., 216 : « Obnoxii ambo vobis sumus propter hanc rem, cum, quae volumus nos, copiae facilis nos compotes » ; Men., V, 26 : a Di tibi bene faciant semper, cum advocatus bene mi ades ». De même avec qiiippe qui, par exemple A?nph., Prol. 22 : « quippe qui intellexerat vereri vos se ».]
De même les conjonctions grecques oiaTs et ï-Kzi, comme les conjonctions françaises « de sorte que, puisque, vu que, lorsque » sont suivies de l'indicatif, quand les propositions qu'elles introduisent expriment un fait réel. Dans la prose classique, le subjonctif s'est substitué à l'indicatif dans ces sortes de pro[)Ositions. Il en est de même dans les propositions interrogatives indirectes, qui restent très souvent à l'indicatif dans l'ancienne langue et qui
sont toujours au subjonctif dans la bonne prose. [Plaut., MostelL, 1 172 : n Videu ut adstat furcifer ? ibid., 829 : « Specta quam arte dormiunt. » ^&^d., 459 : « Non potest dici quam indignum facinus fecisti et malum »,]
Depuis Tile-Live surtout, cette tendance à subordonner s'accentue, et l'on trouve chez lui le subjonctif de subordination avec priusquam, dtmi, qiiamquam, etc., dans le simple récit, sans que l'on puisse voir d'intention ou de volonté dans les propositions introduites par ces mots(i),
§ 16. Concordance des temps. — Accent oratoire. — La où la tendance à la subordination se montre et s'affirme avec une grande force, c'est dans la concordance des temps, à laquelle sont astreintes toutes les propositions dépendantes. [La phrase suivante fait voir jusqu'où cette rigueur était poussée : Ha7ic perfeciam philosophiam semper lUDicAvi, quae de maximis quaesiionibus copiose possh-T ornaleque dicere; in quam exercitationem ita nos studiose dedimus, ut iam etiam scholas Graecorum more habere audehemus (Gic, Tusc, I, 4, 7). Les verbes des propositions subordonnées
(1) Cf. RiEMA.NN, Etudes sur la langue et ii grammaire de T. Live, 2" édition, 1885, p. 294 et siiiv. et l'ouvrage de Gardner Hale : « Die cx^\-Konslri(ctionen ».
sont à l'impartait du subjonctif, quoiqu'il s'agisse, dans la première, d'une chose vraie dans tous les temps, et dans la seconde d'un fait présent par rapport à celui qui parle. Il s'en faut que la concordance des temps en grec soit gouvernée par des lois aussi rigoureuses qu'en latin, quel que soit le mode que l'on préfère dans la proposition subordonnée. La forme même et le mode de la subordination sont beaucoup plus libres et plus variés en grec. Tandis qu'en latin un verbe principal étant donné, il n'y a le plus souvent qu'une manière de construire le verbe secondaire, dixU hostem adesse ; en grec il y en a plusieurs :
etTrev oTt TtàpsiT'.v, OU wç TrapfjCav, OU wç Tiapetev oi ttoXép.iot (avec des nuances de sens très légères) ; on peut dire aussi comme en lalin : eItts ToùçTroXey-t'ouçTrapeïvai.] La tendance à la subordination s'affirme aussi par \di prédilection 2)oi(r le style indirect, où chaque proposition ou groupe de propositions est sousla stricte dépendance d'un verbe unique qui régit tous les autres [dicH, respo7idit eXc,) on plutôt sous la dépendance d'un seul sujet, celui de la proposition principale, comme les soldatsd'un régiment sontsous les ordres d'un colonel. Comme les soldats ont toujours les yeux fixés sur leur chef, de même dans le style indirect, tous les pronoms qui se rapportent à la perconne qui parle se retournent vers elle et c'est
elle qui commande leur emploi. [C'est ce que l'on peut constater dans la phrase suivante : Ariovistus Caesari respondit : se jprius in Galliam venisse quam populictn Romanum. Quid sibi vellet? Cur in SUAS possessiones veniret ?]
Ajoutez à cela l'accent dur et énergique, qui contribue à donner à la laugue un caractère viril et hautain, et vous comprendrez pourquoi Heine appelait la langue latine une langue de commandante.
Enfin la loi de la subordination se fait voir nettement aussi dans V accent oratoire de la phrase. Dans la bonne époque, cet accent portait ordinairement sur le verbe. Et comme celui-ci était presque toujours rejeté à la fin, c'est-à-dire, à l'une des deux places qui donnent du relief aux mots et aux idées, l'accent allait ainsi se renforçant depuis le commencement jusqu'à la lin de la phrase, et la suite des mots, non accentués ou accentués faiblement, annonçait et préparait l'expression qui portait l'accent principal, comme les licteurs précèdent et annoncent le consul ou le dictateur,
§ 17. Prédilection pour les termes concrets.
— Le peuple romain est un peuple pratique, à l'cs-
(1) Gesammelte Werke, V, p. 14 i.
prit clair, aux idées nettes et précises, qui voit les choses et les objets en eux-mêmes, tels qu'ils sont. Aussi a-t-il une prédilection marquée T^ourles termes concrets. Le Grec, le Français, l'Allemand se plaisent aux généralités abstraites ; le Romain conçoit et voit avant tout les réalités sensibles et ce sont elles qu'il aime à exprimer dans son langage. Nous disons en français : « Après la pri^e de la ville ; après la fondation de Rome ; sous le consulat de Gicéron », etc. ; le Romain dit : post urbem captam, conditam; Cicérone consule. « Cela demande de la prudence et de Vhabileté » devient en latin prudentis est = « c'est le fait d'un homme pinident et habile » ; suivre les conseils de quelqu'un » = alicui hor- TANTi parère ; je vous demande votre avis » = EX TE quaero quid sentias; « dire la vérité » = verum dicere ; » des cris d'adtniration » = clamor admirantium(I).
[C'est à cette répugnance pour les abstractions qu'il faut rattacher la précision dans les sujets des verbes. Les substantifs qui désignent un objet inanimé, ou un état, une abstraction, ne peuvent être sujets d'un verbe qui exprime un sentiment ou une action. « Ce livre traite de telle ou telle chose » —
(1) Voy. Bergep, Stylistique latine, p. 72 de la traduction française (2e édition).
ou hic liber est de aliqua re, ou lioc libro agitur de aliqua re. « Rome envoya des ambassadeurs » = Romani miserunt legatos. On rencontre des exceptions dans le style oratoire ou poétique, où le nom de pays remplace quelquefois le nom de peuple : GuAEGiA, quae semper Jiaec summa duœit (Gic, de oral., II, 2, 6). Doctrina Ghaecia nos et omni litterarum génère siqjerabat [id., Tusc, I, 1, 3). Mais jamais un nom de ville ; Gicéron n'a jamais osé personnifier ainsi RJiodiis ni Athenae. Garia et Phrygia et Mysia adsciverioit aptmn suis aurihiis opirmon qnoddam dictionis gemcs, qnod eorum vicini Rhodh )iumquam probaverwit, Athenienses vero funditus repudiaverunt (Orat. 8,25).]
§ 18. Soin dans le choix des temps, des degrés de comparaison, des nombres, des modes et des cas. — Le Romain est doué d'une intelligence nette et saine, d'un esprit pratique, qui le porte à bien distinguer les idées et à les préciser, à donner à l'expression un certain relief et un cou tour bien déterminé, c'est-à-dire, à donner au discours la clarté et la limpidité. Il s'agit ici bien entendu, non du langage de l'homme vulgaire, qui est beaucoup plus négligent dans sa manière de s'exprimer et tient généralement peu de compte des nuances, mais de la |irose classique, formée et façonnée au l)oiut de vue du style, et c'est elle que nous mettons
en parallèle avec la langue des meilleurs écrivains grecs et français.
Le Romain cultivé met un soin minutieux, méticuleux même, à employer le temjys qui répond exactement à la réalité, au rapport vrai des actions entre elles. Le latin est sur ce point bien plus précis que le grec et le français. Nous disons, nous, par exemple : « Mon père revient dans un instant » ; le lalin dit : pater mox redibit; «j'espère recevoir demain une lettre » = spero me cras literas esse ACCEPTURUM ; « je viendrai, si je puis » = veniam, si POTERO ; «Quand le printemps revenaiiy il se mettait en voyage » ^= Cum ver esse coeperat, itineri se dabat. « Si nous 2n'enons\di nature pour guide, nous ne nous tromperons jamais » = Naturam si seque- MUR ducem, mimquam aberrabimus. « Ils espéraient, disaient-ils, que, vu la justice de César, ils obtiendraient ce (\W\\'!i demanderaient. » = Sperare se prn Caesaris instilia qicae petierint impetraturos (Gaes. 5., G., V, 41, 8).
Le Romain est plus précis aussi dans l'emploi des degy^és de comparaison et des nombres. Ainsi il dit : ider vestriim maior natu est ? « Qui est le plus âgé de vous deux?» C'est le latin qui a raison en employant le comparatif, et non le superlatif, comme en français : on ne parle que de deux, donc il y eu a un qui est plus âgé que l'autre. Validior manuum
= ce la plus forte des deux mains ». Le pluriel remplace le singulier qui est en français, là où il y a une idée de pluralité, d'ensemble : ligna, « du bois »; nives, « un monceau de neige, une grande épaisseur de neige »; adulatoribus aures iwaebere, <i prêter l'oreille à la ilatterie ».
Cet amour de la précision se fait bien voir aussi dans les distinctions fines des nuances dans la syntaxe des modes et des cas. Nous disons en français : « Soyez heureux » ; le latin nous apprend que cela ne se commande pas, mais se souhaite et il emploie le subjonctif optatif : Sis felix = « puissiez-vous être heureux ». Le latin fait une distinction rigoureuse, dans la construction des verbes, entre les personnes et les choses, entre le sens propre et le sens figuré : quand l'agent est une personne, il met la préposition a, per; si c'est une chose, il se contente souvent du cas voulu, sans préposition ; ainsi il dit : famé perire ; mais ab aliqiio perire.
C'est pour la clarté qu'on tourne en latin par le passif au lieu de l'actif la proposition infiuitive, avec un accusatif sujet, quand le verbe infinitif est transitif avec un complément à Faccusatif : Putabant Pompeiiim a Caesare viciwn iri, « ou croyait que César vaincrait Pompée ». C'est pour la clarté aussi que l'on emploie ipse au lieu du pronom réflé-
clii dans les proposilioQS siibordoimces étroitement liées à la principale, pour renvoyer au sujet logique, comme dans cette phrase : Caesar suos inciisavit, qiiid de sua virtute aut de ipsius diligentla despera're7it .
De même on distingue entre ab avec l'ablatif et le datif seul pour désigner la personne qui fait l'aclion marquée par l'adjectif verbal en — ndus : Pairia nobis amanda est et tibi a me 2)arendum est . C'est ainsi qu'on distingue, au moyen du cas complément, si le participe présent exprime une qualité permanente ou une action passagère : Miles patiens FRiGOHis = « un soldat qui sait à l'occasion supporter le froid, sans trop en souffrir », et miles patiens FHiGus, := « un soldat qui à un moment donné est exposé au froid. » Notez aussi la différence entre auditores et ii qui audiwit. C'est ainsi que l'on conserve la forme neutre du pronom au nominatif et à l'accusatif, parce qu'il n'y a pas d'équivoque possible (stiidiiim aliquid legendi), mais que aux autres cas on ajoute res, parce qu'il pourraity avoir confusion avec les autres gQ\iv&à[alicuius 7'ei).
[On exprime aussi avec précision les nuances d'une même idée au moyen des verbes composés. Ad arma discuusum est (T. Liv., XXIV, 31, 10) et : cum ad arma milites concurrissent (Gaes., B., G.,
III, 22, 4). Dans le premier cas, on était réuni et les armes étaient dans différents endroits; dans le second on était dispersé et les armes dans un mêmelieii. — Nec prius fugere destitenmt quam... (Caes., B., G.,1, 53, 1). Mette perterriti t^epente diffugimus (Gic, P/iiL,U, 42, 108), «fuir dans toutes les directions ». Ad hostes transfugere, « fuir pour passer d'un camp dans un autre j>. Liciniiis servus AUFUGiT (Gic, Ad Quint, fr. I, 2, 4, 14, « s'est enfui de chez moi ». Hostes velocissime réfugies ant (Caes., B. G. V, 35, 1), « fu^^aient en se retirant ». Rutuli ad fiorentes Etruscorum opes confugiunï (T. Liv., 1, 2, 3), (c se réfugient ensemble ». Qui eius consilii principes fuissent. In Britanniam profugisse (Caes. B. G., II, 14, 4), « se sont enfuis devant eux ».
Là où en français le substantif abstrait désigne à la fois l'action et l'état, (ceux en -ion surtout), le latin distingue, soit par des terminaisons, soit par des mots différents : -io indique l'action ; -us -as. -ia, -do etc. indiquent l'état.
Exemples : « la conservation v, c-à-d., l'action de conserver = conservatio ; l'état de ce qui est conservé, sain et sauf = salies; « association » = consociatlo (« action de s'associer ») et societas (< société constituée ») ; même distinction entre fraudatio et fraus, vastatio et vastitas, ignoratio et ignorantia, frequentalio et frequentia, certa-
Ho et certo.men. — Le substantif français en — ion exprime à la fois l'idée abstraite et l'idée concrète; le latin emploie deux mots dilférents : inventio et inventiim ; postulatio et postiilatum; cogitatio et cogitaium ; institutio et institutiim.]
§ 19. Ablatif de cause et d'instrument correspondant au rapport local en français. — Le Romain ne s'arrête pas, comme nous Français, aux rapports extérieurs et apparents des choses; avec son esprit exigeant et pénétrant il ne s'arrête pas à la surface et n'exprime pas ainsi sans chercher plus loin les impressions qui frappent ses sens. Il pénètre et approfondit le véritable rapport des choses et des faits. Ainsi, dans bien des cas où nous ne voyons qu'un rapport de lieu, que nous exprimons par une préposition, le Latin voit et exprime un rapi)ort de cause ou de moyen, en mettant l'ablatif de cause ou d'instrument. « Accueillir quelqu'un dans une ville, sous son toit » = recipere aliquem oppido, tecto ; » se cacher dans les bois » — se occultare silvis ; « être dans l'erreur)) — ERRORiBus implicari; «se tenir dans son camp » = CASTRis se tenere ; « porter sur une litière, aller en voiture = <.( lectica ferre, rheda vehi; » tenir à la main » = manu tenere ; » se baigner à l'eau froide » = frigida aquk ^lavari\
« garder dans son souvenir, se rappeler » memoria tenere « être initié aux mystères » = inUiari sacris (Liv., 22, 34, 8); « s'enfermer dans les bains » — balneis includi (Liv., 23, 7, 3); « être vaincu dans une bataille = proelio vincl ; « ah ! qu't^n termes galants ces choses-là sont dites » = haec qucnn MUNDis VERBis expritnimtur ! f- clans sa colère » — IRA permotus\ « nager dans le sang » — sangulne redundare.
De même, « surpasser quelqu'un en vitesse » = CELERiTATE alicul praestare ; « s'habituer an froid» = FRiGORE assuescere. — « Sur terre et SKrmev » = terra mariqiie ; « provoquer au combat » = proelio lacessere ; « condamner à mort » = capite damnare aliqueni (punir quelqu'un par la perte de la tête); a condamner à dix talents d'amende » = decem talentis damnare — « L'eau est amenée en ville dans des tuyaux » z= aqna in urhem fistulis diicitnr.
11 ressort de ces exemples et de beaucoup d'autres qu'on pourrait ajouter que là où le français ou l'allemand, sans doute l'anglais aussi, se contente d'exprimer l'impression première des sens et les rapports apparents, le Romain va plus avant et exprime avec plus de précision les vrais rapports des idées, et sa syntaxe est plus conforme à la logique.
§ 20. Prédilection pour le jeu de mots et pour la division de la phrase en deux parties ou dichotomie. — Kieii d'étounaat qu'un peuple doué surtout d'intelligence et de raison, et qui a aussi un certain esprit, ait eu une grande prédilection pourle;(72irf^mo/5. Ilyenaclieztousles peuples, plus ou moins et de plus ou moins bonne qualité. C'est un élément comique, tantôt simple amusement de l'esprit, sans intention maligne, tantôt arme de combat dans la comédie et dans la satire. Il consiste dans un contraste inattendu entre deux formes qui, approximativement semblables, ont un sens différent. Il apparaît à toutes les périodes de la littérature, surtout chez les poètes comiques et chez les orateurs, cela se conçoit, mais aussi chez les poètes épiques et chez les lyriques. Plante, Gicéron et Ovide sont d'inépuisables fabricants de jeux de mots; il n'est guère d'écrivain qui laisse échapper l'occasion de faire un jeu d'esprit. [On avait fait un recueil des bons mots de Gicéron. C'était l'un des hommes les plus spirituels de son temps, et la nature l'avait doué d'un don spécial pour l'ironie et le jeu de mots, tantôt mordant, sanglant même quelquefois, tantôt simplement comique. Le faceliim dicendi genus ou les faceliae sont un des traits caractéristiques de son éloquence. De ses lèvres fines et bien fendues (voyez ses bustes)
partait comme d'im arc élastique le trait cruel ou enjoué. Il a consacré une bonne partie du second livre du De oratore à la raillerie. « S'il me fallait, dit-il, éviter les désagréments qui peuvent résulter de quelques traits piquants ou railleurs, il me faudrait par là même renoncer à toute réputation d'homme d'esprit; cependant je ne m'y refuserais pas, si c'était possible. — Effugere aiitem si vel~ lem yionniillorimi aciUe mit facete dlctorum offensionem, fama ingenii mei essei abiclenda ; quod si possem, non i^ecicsarem » {Ad fam., IX, 16).
Il était très fâché quand on lui attribuait un bon mot qui n'était pas de lui et il ne pouvait souffrir qu'on « portât du sel dans ses salines ». De son vivant même Trébonius avait fait un recueil de ses bons mots, et après sa mort son affranchi Tiron en publia une collection complète en trois livres. Sur le nombre il en est qui laissent à désirer pour le goût et la finesse; mais on peut en dire autant de tous ceux qui s'adonnent un peu librement à la plaisanterie.
Dans le jeu de mots est compris le calembourg, et Cicéron ne dédaigne pas de descendre jusqu'à ce genre de plaisanterie grossière. Ainsi il abuse du calembourg auquel se prête leliom de Verres. En voici quelques exemples : Veri'., IV, 24, 53 : « Nam nos quidem quid facimus in Verre, quem in luto
volutatitm totius corporis vestigiis invenimus? » — Diuin. in Caecil. , 17, 57 : « Sed repente e vestigio ea^ homine tamquam aliqiio Gircaeo pociilo facius est verres : rediit ad sese atqne ad mores siios. » — IV, 25, 5, opposant Verres à Piso Frugi : « Nimirum ut hic nomensuumcomprobavit, sicille cognomen. y>] En dehors des exemples de jeux de mots connus et cités, bien d'autres allusions, dans les écrits de Gicéron et des autres, nous échappent, parce que nous ne connaissons pas suffisamment les circonstances, les détails historiques, les coutumes et les usages contemporains. Gicéron donc ne dédaigna pas de recourir dans ses discours à ce moyen de produire de l'efTet en chatouillant le palais peu délicat des Romains. Son grand rival d'Athènes, Démosthène, n'avait garde de se livrer à ce jeu grossier de la plaisanterie, qu'il jugeait sans doute indigne de l'éloquence. Absorbé sans cesse par l'idée d'un Philippe, un Macédonien, un barbare, maître de la Grèce, il n'a point Tesprit assez libre pour s'amuser à la plaisanterie facile et aux jeux de mots. Quant à Gicéron, Plutarque et Quintilien nous apprennent que dans la conversation il jouait avec les mots plus encore que dans ses discours (1).
(1) Voy. Hervviii, Das Worispiil in Ciceros Reden, Progr. Attendorf 1880.
[Naturellement, les poètes comiques, Plaute surtout, sont une mine de jeux de mots et de calemhourgs, et ce genre de plaisanterie est ici tout à fait à sa place. J'en donne quelques exemples seulement, empruntés à Plaute. Amph., 297 : « Sosia. Nunc propterea quod me meus herus fecit ut vigilarem, hic pugnis faciet liodie ut do?'miam. » (il m'endormira à coups de poings, c'est-à-dire me tuera). Mercure dit, en s'adressant à ses poings : « Hier vous avez couché et endormi quatre hommes », et Sosie répond en a parte, v. 304 : « Formido maie ne ego hic noinen meum commutem et Quintus fiam e Sosia. » La plaisanterie continue à rouler sur ce double sens du mot dormir. Merc. : « Quid si ego illum tractim tangam ut dormlatl — Sos. Servaveris (cela me fera grand bien) ; nam continuas has très noctes pervigilmn. » — Mercure dit, v. 325 : « Vox mi ad aures advolavit », et Sosie répond à part soi : « Ne ego homo infelix fui, qui non alas intervelli : volucrem vocem gestito. » — Merc. V. 327 : « Onerandus'&l pugnis probe. » Sosie : « Vix incedo iuanis, ne ire posse cum onere existumes. » — Merc. v. 333 : Ilinc enim mihi dextera VOX aures... verberat. Sos. : Metuo vocis vice hodie hic vapulem, quae hune verberat. — Merc. V. 966 : « Ne tu istic hodie malo tuo compositis mendaciis Advenisti... consutis doits. « Prends garde
à toi, tu es venu ici avec des mensonges arrang(!'S et des ruses bien cousues. t> Sosie : « Immo oquidcm iiinicis consuils hue advcnio, non dolis. » Merc. « At mentiris etiam, pcdibus, non luuicis venis. » Et le dialogue se poursuit avec ces jeux de mots et calembourgs, qui seraient ridicules et insupportables sur une scène française.]
C'est par la prédominance aussi de la raison et de l'intelligence chez le Romain que s'explique son inclination pour la division de la phrase en deux meml)7^es ou la diehoiomie. Cette disposition aide beaucoup à la compréhension facile et à la clarté; par elle on saisit sans effort et l'on embrasse facilement l'ensemble peu étendu d'une pensée dont les deux parties se font pendant et s'opposent en équilibre. On sait combien la phrase allemande est souvent longue et embarrassée d'incidentes qui s'enchaînent les unes aux autres et s'entrecroisent, ce qui est une des principales causes de l'obscurité que nous reprochons à la langue allemande. Eh bien, ce qui fait que le style de Lessiug se distingue par une admirable clarté de celui de tous les écrivains allemands, c'est précisément parce que, d'après l'exemple des Latins, il a employé plus souvent que les autres écrivains, cette forme de la pensée et de la phrase. Chez les prosateurs et chez les poètes latins nous constatons, partout dans les
périodes l'anlithèse et le parallélisme des membres de la phrase. Ce sont comme les piliers principaux de l'édifice de la phrase latine. C'est par là qu'il faut expliquer la prédilection des Latins pour les conjonctions qui se correspondent -. et. . . et ; mit... mit; non soliim. . . sed elimn; mon. . . tnm; tiini. . . tiim ; ut.. . ita, etc. et les particules corrélatives : quoi. . . tôt ; quo. . . eo ; qumitus. . . tmitns, etc. (i).
De là viennent aussi les expressions redoublées qui présentent l'idée sous deux faces au moyen de deux termes de sens voisin placés en asyndéton : t^elitis iiibeatis ; optinms maximus ; imrus piitus, etc. C'est là un procédé de style qui remonte à la plus haute antiquité, comme l'allitération.
Le £v otà ouotv ou hendiadys tient aussi une large place et prend peu à peu un développement considérable. [On sait en quoi consiste cette figure : là où nous mettons un substantif déterminé par. un adjectif ou un gémtïî (de), le latin met deux substantifs au même cas et coordonne ainsi les deux idées et les balance, par exemple : Gic. Lael. 6, 15 : Res quae iuventute geruntur ag viribus (« avec la force de la jeunesse »). Tiisc. II, 27, 65 : Neque enim dolorem, quem facile tulermit, ratione met sapientia
(1) Voy. Antoine, Syntaxe de la langue lat., p. 176, 180-182, 184-185, 192, 245, 246, 247. (N. d. T.)
iîilerant, sccl studio poilus et gloria (« par l'amour de la gloire »). Clamores et admirationes = « des cris d'admiralion » ; non sine vociferatione atque iNDiGNATioNE (« des cris d'indignation y>) ; natura piidorque = « une pudeur naturelle » ; iemeritas et casus =: « le hasard aveugle ». Le Romain n'a dans l'esprit qu'une seule idée, qu'il exprime ainsi par deux termes réunis qui la montrent sous deux faces différentes.
§ 21. — De tout cela il ressort que la loi qui domine le style latin c'est la rigueur logique de l'expression et la précision. Il y a dans la langue et dans la grammaire une logique immanente. L'intelligence dicte les mots, qui n'ont d'autre but et raison d'être que de faire comprendre les choses qu'ils représentent; la beauté de l'expression ne vient qu'en seconde ligne ou même n'entre pas en ligne de compte. Dans tous les cas ce n'est pas de la préoccupation de la beauté ou de l'élégance que les mots sont nés ; elle ne compte pas au nombre des lois qui régissent la diction.
Quel rôle important au contraire jouent les exigences de l'harmonie dans la formation et la disposition des mots dans la langue grecque! Celte langue sous ce rapport tient le milieu entre la diction naturelle et simple des peuples naïfs et l'art
raisonnable des savants qui pensent froidement. C'est lin mélange de raisou, de beauté et d'harmonie. Le sentiment s'allie à la raison, à l'intelligence ; le laisser-aller dans l'emploi des belles formes et la sévère logique des idées se mêleut et agissent de concert pour produire la variété du style et donner à l'expression son incomparable beauté. Jamais, à aucune époque, le Romain n'a eu la même liberté que le Grec dans sa morphologie et dans sa syntaxe, qui ne soot pas régies dans les deux langues parles mêmes actes psychologiques. Ainsi le latin fait un usage beaucoup plus restreint de l'attraction (asTÉ/w COI wv 'é/w; Osojv [jL£ji.vrjffo wv y) TtôXtç Ô£pa7reÛ£i), de la formation des mots par analogie. Bien d'autres opérations psychologiques que l'on constate chez les prosateurs et les poètes grecs sont beaucoup plus rares chez les latins. Même le langage du bas peuple, qui généralement est plus riche en procédés de ce genre, le cède sous ce rapport à sa sœur grecque. «Un mouvement de pensée vivant et libre comme celui qui se manifeste dans les assimilations syntaxiques suppose une richesse de formes grammaticales et une vivacité d'esprit telles qu'elles n'existent que chez les Grecs. Là où le but pratique est la loi même du discours, là où la pensée devient plus abstraite et plus précise et se moule dans une forme sévèrement scientifique, c'est-à-dire logique, comme chez
les Français, et aussi, quoique à un degré moindre, chez les Allemands, là où la précision des formes verbales a disparu, comme chez les peuples modernes, ces procédés de syntaxe n'ont plus de raison d'être et disparaissent de plus en plus, et le discours coule tranquille dans le canal étroit des formes plus ou moins obligatoires et inévitables. » H. Ziemer dit dans sa dissertation a. sur le rôle des faits psychologiques dans la formation des formes linguales » ( Uebet' das psychologische Moment in (1er Bildung der Sprachfonnen), Progr. de Golberg 1879, p. 8 : « La langue latine, pendant une durée de 800 ans, a subi, dans les monuments qui nous sont restés d'elle, des changements moins grandsqued'autres, la langue allemande par exemple, dans le même laps de temps. Nous devons aussi être de l'avis de G. Curtius, quand il affirme la plus grande variété de la langue grecque et fait ressortir surtout l'admirable développement de la construction des propositions et de leur disposition. Il y a ici une plus riche littérature dialectale, et l'activité incessante du peuple, son esprit inventif créa une grande abondance de formes, et partout on reconnaît des traces non équivoques de l'action exercée par l'âme même du peuple [das psychologiscJie Moment). La langue latine, au contraire, nous montre dans son développement (celui qui nous est connu par les monuments litté-
raires] une plus grande simplicité, une plus grande uniformité et une bien moins grande liberté. Dans ses procédés syntaxiques elle obéit davantage aux lois de la logique. »
§ 22. d) Vocabulaire : copia verborum. — Comme la syntaxe et la stylistique, l'examen du vocabulaire nous permet de jeterun regard profond dans la vie intellectuelle et morale du peuple romain et de sonder son âme. Nous avons sous ce rapport à considérer au même titre : la formation des mots, le trésor verbal ou vocabulaire et la signification des mois.
Constatons d'abord une vérité de fail. Pins un homme est doué d'intelligence, de sensibilité, d'imagination, de mémoire, plus son horizon intellectuel est étendu, plus il a cultivé son esprit dans tous les sens, plus aussi son langage est riche en mots, en tournures, locutions, etc. Le dictionnaire des paysans est peu étendu. Celui des tribus nègres doit l'être encore bien moins. Max Mûller dans ses « Leçons sur la science du langage » rapporte que d'après le calcul fait par un pasteur de campagne, un ouvrier de sa paroisse, pour sa conversation journalière, se tire d'affaire avec 300 mots, c'est-àdire que son vocabulaire n'en comporte pas davantage; tandis qu'un Anglais lettré met en œuvre plus
de 3 000 mots, et im orateur habile plus de 10 000. Il en va de même pour la provision de mots qui a servi à composer les œuvres qui nous sont restées. D'après Renan, l'Ancien Testament renferme 5 642 mots, les œuvres de Milton à peu près 8 000, le théâtre de Shakespeare environ 15000 mots différents [Histoire générale des langues sémitiques, p. 138) (1).
Parmi les Romains, Gicéron, doué d'une vive imagination, est aussi le plus fécond créateur de mots; il offre plus qu'aucun de ses compatriotes une grande variété d'expressions.
En général cependant, les auteurs latins sont très sobres sous le rapport de la copia vocabuloriim; ils marchent volontiers dans les sentiers battus et se contentent des mots qui ont suffi à leurs prédécesseurs; ils montrent même parfois des tendances à réagir, et à bannir certaines expressions en usage avant eux. C'est un fait surprenant et caractéristique qu'un homme comme César, en qui les qualités nationales se sont réunies et conservées assez pures de tout mélange, dans ses
(1) Notons toutefois que la richesse d'un vocabulaire ne consiste pas à avoir beaucoup de mots exactement synonymes, ce qui, au contraire, est une pauvreté, mais beaucoup de mots à sens différents, de manière à reproduire dans l'expression toutes les nuances de la pensée. (N. d. T.}
écrits sur la grammaire et dans ses Commentaires, fît tous ses efforts pour éviter et chasser de l'usage les mots qui paraissent superflus. Ce qu'il cherche, ce n'est pas d'avoir à sa disposition im certain nombre de mots ou d'expressions pour dire la même chose, entre lesquels on put choisir et varier, mais d'arriver à l'expression juste et exacte pour chaque idée. Pour dire un fleuve ou une rivière le mot flumen lui suffit : fluvius et amnis n'existent pas dans ses œuvres ; il dit toujours etsi, jamais qiiamquam, toujours itaque, igiUir une seule fois ; il se contente de prohibere et néglige impedire. Lui qui a si souvent à parler de défaites qu'il a infligées à l'ennemi, il ne lui vient pas à l'esprit de se servir de clades : il prend des périphrases et dit la chose autrement.
§ 23. Les mots étrangers. — Ce qui est vrai des individus l'est aussi des peuples. Plus un peuple a l'imagination vive, l'e&prit puissant et créateur, plus il est cultivé dans tous les sens, dans les lettres, les sciences et les arts, plus son vocabulaire est riche. Le vocabulaire grec est d'une richesse incomparable. Les énormes in-folios du dictionnaire d'Henri Etienne contiennent à peine toute la matière. Gomme à côté du vocabulaire grec le vocabulaire latin est modeste ! Et pourtant Rome a re-
cueilli l'héritage intellectuel de sou voisin de l'Est, et a essayé de s'approprier la culture grecque : Graecia capta fermn victorem cepit, dit Horace. Mais cette appropriation est restée superficielle et n'a pas pénétré profondémentdans l'âme du peuple. Comme la couleur qui teiut les objets leur donne l'apparence de la nouveauté, sans changer leur matière et leur essence, de même la culture grecque a donné un vernis, une patine sous laquelle le Romain a cherché à dissimuler son impuissance et son improductivité dans le domaine des sciences et des arts. A cette appropriation purement extérieure de la pensée grecque correspond aussi l'expression verbale, et cette influence purement extérieure se retrouve dans le vocabulaire. Une bonne partie des mots sont des mots empruntés, étrangers, qui n'ont pas été frappés, comme des monnaies, dans le Latium, mais introduits du dehors, par-dessus la frontière. La grande abondance de inots étrangers dans une langue accuse non seulement une grande et puissante influence de la culture étrangère sur le peuple qui parle cette langue, mais trahit aussi une grande réceptibilité, qui est en raison du peu de force productive; c'est le signe d'une faculté Imaginative et créatrice médiocre. Voyez un peu la langue grecque. Malgré le torrent puissant de la civilisation asiatique qui a comme inondé l'Hellade,
nous ti'oiivous à peine, dans son dictionnaire, quelques centaines de mots étrangers venus de l'Asie. Dans la langue latine, au contraire, les mots grecs se comptent par milliers (l). D'où vient cela? Faut-il croire que l'influence de la Grèce sur Rome a été plus grande, dans la même proportion, que celle de l'Asie sur la Grèce? Non; mais les Grecs, disciples des Phéniciens, riches d'imagination et doués d'un esprit naturellement actif et créateur, ont su donner aux acquisitions étrangères l'empreinte de l'esprit grec. Au lieu de laisser circuler chez eux des monnaies étrangères, en les laissant telles, ils les ont remises au creuset et au métal étranger ont donné l'empreinte de la monnaie grecque. Aux idées étrangères et d'emprunt ils ont donné des noms grecs créés par eux et tirés de leur propre fonds, de sorte que la transformation est complète, et l'élément étranger méconnaissable (2). Qui découvrirait, par exemple, que la roue du tour
(1) M. Weise nous apprend que M. Zambaltli, qui a fait un article sur son ouvrage sur « les mots grecs en latin », a compté les mots réunis dans l'index alphabétique et en a trouvé 0950. {La Cultura, II,. 3, p. 38).
(2) Le Piomain n'étaitTpas capable do faire subir aux mois. d'emprunt cette dénationalisation; ils restent étrangers par la forme et fort disparates; il y a des Grecs dans le dictionnaire comme il y en a dans la ville, et ils sout aussi reconnaissables les uns que les autres. (N. d. T.)
du potier, Tpô/oç (de Tpé/eiv), le parfum de rencens, Oiioç (de 6u£tv) viennent de l'Asie? que TiéTroiv, la courge (de TtéaTstv, rac. 7r£x = 7r£7r) et TtiToç, iTsûxYi, le pin, sont les enfants du même pays? que uatva, la hyène (de u;, porc), t/veûijLwv (quadrupède de la grosseur d'un chat, qui fait la chasse aux œufs de crocodile, de î/véueiv, aller sur la piste), et opofiaç, le dromadaire (de opajjLstv, aor. de Tpé/eiv),sont d'origine étrangère ? (i)
§ 24. Création de mots nouveaux au lieu de mots empruntés. — Les Romains procèdent tout autrement. Presque imperceptibles sont chez eux les traces de cette activité créatrice. Ils ont bien fait quelques tentatives dans ce sens, et créé, par exemple, des mots vraiment latins pour dire « la grenade » [granatum malum), « l'arbousier » {arbutus), la « litière » (lectica), la « lettre » [littera), le « portique » [porlicus], etc. ; mais ils ne sont pas allés bien loin dans cette voie. Lorsque l'origine et la dérivation du mot grec étaient transparentes, on allait bien dans tous les cas jusqu'à la traduction, surtout depuis la première moitié du premier siècle, et dans le domaine des sciences, des arts et
(1) Il en est de même des mots vpâ|x,(jLa, |j.ûpov, Ttsûxr), Td().ayTov, TT).àTavoç, pivoy.Époç, ^i'^'xç (7TpoC/6oç, xôpâxtov, ptêXo;, y.poy.ôSstXoç, Aiô; pâ).avo;, etc.
de la guerre par exemple, on employa cette méthode avec succès. Mais là encore la règle était plutôt de transporter tout simplement le mot grec en latin. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner d'entendre dire à Sénèque, Ep. VI, 6, I : « Quanta nohis verborum paupertas, immo egestas sit, nwnqiiam magis quam hodierno die iniellexi. Mille res incidey^mt, cum forte de Platone loqueremiir, quae nomina desiderarent nec Jiaberent, qnaedam vero, cum hàbuissent , fastidio nostro perdidissent. »
§ 25. La langue latine inhabile à faire des mots composés. — La langue latine se prête mal à la formation de mots composés, ce qui l'oblige à recourir à l'emprunt, particularité qui s'est transmise aux langues romanes filles du Latin. Déjà Lucrèce, I, 830, se plaint de ce défaut, qui est une infériorité grave. « Maintenant, examinons la doctrine d'Anaxagore, que les Grecs appellent homéomerie ; l'indigence de notre langue ne nous permet pas de traduire le mot par un mot latin, mais pour la chose elle-même, il est facile de l'exposer. »
Nunc et Anaxagorae scrutemur homaeomeriam, Qiiam Graii memorant, nec noslra dicere lingiia Goncedit nobis palrii sermonis egestas, Sed tamen ipsam rem facile est exponere verbis (1).
(1) Cf. aussi I, 136 et 111, 260.
T. Live exprime le même regret au sujet du mot androgynvs et dit, eu ménageant autant que possible le sentiment national et s'exprimant avec les plus grandes précautions, tout en faisant bien comprendre ce qu'il pense : quos ondrogynos vulgus lit pleraque faciliore ad dupUcanda verba Graeco sennone appellat, « ce qu'on appelle im androgyne, en employant un mot grec, comme pour beaucoup d'autres choses, grâce à la facilité avec laquelle la langue grecque forme des mots composés» (XXVII, 11, 5). [Et Gicéron s'exprime comme Lucrèce et T. Live, de fui., III, 4, 15 : « Quand je ne puis faire autrement, j'exprime par plusieurs mots ce que les Grecs expriment par un seul. Je pense toutefois que l'on doit nous permettre de nous servir du mot grec, si parfois le mot latin nous manque ; car, dès l'instant qu'on nous permet de dire cphippia et acralophora, pourquoi ne dirions-nous pas aussi proegmena et apoproegmena? » — Eqiùdem soleo etiam, quoduno Graeci, si aliter non posswn, idempluribus vcrMs exponere. Et tamen puto concedi nohis oportere ut Graeco verl}0 idamur, si qiiando minus occurret Lalinum, ne hoc « ephijjpiis :» et « acratophoris ^ potins qnam « proegmenis » et « apop)roegmenis » concedaiiir. A. Gellius XI, 16, s'exprime encore plus clairement à l'occasion de mots grecs à traduire et à
expliquer, comme -oX'J7rpay(xocrûvY, , TroXucptÀîa, TToX'j-
TpoTTia : « Nous avons souvent réfléchi au moyen d'exprimer certaines choses, en assez grand nombre, qui ne peuvent être comme en grec, désignées par un seul mot et qui, même si nous les désignons par plusieurs, ne peuvent être dénommées en latin aussi clairement et aussi exactement qu'elles le sont en grec par un mot unique et spécial (qui n'a pas d'équivalent dans une autre langue) » — Adiecimiis saepe animum ad vocahula rerum non paucissima, quae neque singulis verbis, ut a Graecis, neque si maxime pluribus eas res verbis dicamus, tani dilucide tamque apte dcmonslrari Latina oralione possunt, quam Graeci ea dicnnt privis vocibus. Et plus loin il ajoute : « La faute en est à la pauvreté de mon discours, moi qui, même en employant plusieurs mots, ne puis exprimer d'une façon fort peu claire ce que les Grecs disent fort bien et très clairement avec un seul mot.» — Culpam esse UiieUego in mea sciiicet infacundia, qui ne ph(Tibus quidem vet^bis poluerim non obscurissime dicere, quod a Graecis pe7'feclissime verbo uno et pianissimo dicitur. Comme l'attestent les passages cités, on se tirait d'affaire en prenant le mot grec tel quel ou par une i)ériphrase (i).
(1) C'est ainsi, par exemple, que pour le mot « pardon >. Cicéron emploie la périphrase iynoscendi ratio (p. Rose. 1, 3), le substantif verbal exprimant l'action de pardonner n'existant pas.
§ 26. Manque d'expressions pour désigner des phénomènes du monde sensible. — Nombre très restreint d'épithètes d'ornement. — La
pauvreté d'imagination se fait encore plus sentir dans le manque de mots pour désigner des phénomènes et des faits propres à la patrie italienne. Restreint est le nombre de noms latins de fleurs et de plantes qui sont à foison dans les prés et les bois, comme bellis, la marguerite et fenicidwn, le feuouil. Même certains noms qui ont un air latin sont tout simplement traduits du grec, ranunculns = paxpx/iov. Les paysans se sont bien créé ça et là quelques noms spéciaux latins pour telle ou telle plante ; mais ces expressions vulgaires n'eurent pas accès dans l'idiome des lettrés, dans la lingua ur})ana, qui préféra le mot grec.
Un fait caractéristique aussi pour les mœurs et les habitudes romaines est le peu d'intérêt qu'atteste la littérature pour les noms de montagnes, de bois» de vallées, de sources, de bosquets, ce qui rend difficile la géographie de l'ancienne Rome. Sans doute, plusieurs localités avaient des noms particuliers, comme la fontaine Bandusia; mais sûrement la campagne romaine ne peut, sous ce rapport, être comparée au sol de l'Hellade. Ce que Lucain dit de la campagne de Troie : nullimi sine nomine saxum, est vrai de tous les pays de langue grecque.
Nous rencontrons aussi dans la littérature grecque bien plus d'épiihètes d'ornement ou de nature, qui sont un signe que les Grecs observaient la nature et en avaient le sentiment. Voyez un peu chez Homère quel rayonnement, quel éclat de couleurs. Les épithètes éclairent, rayonnent et brillent, elles sont empruntées à la couleur ellemême, et forment des expressions pittoresques qui font voir et peignent les objets. Les « bœufs qui tournent la jambe », « aux cornes recourbées » reviennent périodiquement, nous accompagnent pas à pas dans notre lecture et sont pour nous comme un accessoire indispensable de la poésie homérique. C'est que dans l'homme qui est encore près de la nature, comme étaient les hommes d'Homère, celle-ci se reflète en fortes images, en échos nombreux, et l'impression sensible se reproduit et se traduit dans le langage. Quelle imagination féconde et variée ne montrent pas les Grecs, quand pour exprimer les phénomènes importants, surtout dans le domaine des plantes, ils établissent une comparaison avec les deux plus grands représentants des animaux domestiques, le cheval et le bœuf. Les Grecs parlent de îTiTiû-GsXtvov (maceron, litt. persil de cheval), de ÏTiTr-oupt? (queue de cheval, en lat. equisetum), de pouyXaxjffov (langue de bœuf, buglose), de fiouxopu;a (pituite de bœuf), de p&uÀtjxo;
faim de bœuf, boulimie), etc. Les Anglais ont le horse-radisli, le liorsem-mei, Voxfly, le biiUiroid, etc. L'homme intellectuel est beaucoup moins apte à recevoir ces impressions-là. Les Romains n'avaient pas l'imagination vive et créatrice pour se représenter ainsi par ces sortes de comparaisons la grandeur des objets : hiUinms est grec, c'est un mot d'emprunt; equiseluni est une traduction.
§ 27. Richesse d'expressions pour certains ordres d'idées, par exemple, pour désigner la parenté. — Nous constatons une plus grande activité créatrice là où les Romains ont fait quelque chose qui leur est propre, d'original, et une vraie richesse d'expressions pour les actes qu'ils aiment à faire, qui sont dans leurs mœurs et leurs habitudes, pour lesquels ils ont montré une forte inclination. « Un peuple qui possède beaucoup de mots pour exprimer une idée sensible ou intellectnelle- doit s'être beaucoup occupé de cette idée et l'avoir maniée et développée dans mainte direction. » (Abel, SpracîiicissenscJiafUicJie Ahhandlimgen, p. 25). Les exemples sont faciles à trouver. Schrader, dans une étude particulière, nous montre qu'en allemand plus de 500 expressions ou locutions, comparaisons, métaphores sont dérivées de l'idée de hoire. Schenlien, « verser à boire » a donné schen-
ken « donner, faire présent», donare, et cette dérivation ou plutôt celte extension du sens premier remonte très haut. La locution proverbiale : « an dem ist Hopfen und Malz verloren » est tout à fait allemande. Pour nous, Français, le verbe « trinquer » emprunté à l'allemand a pris le sens de « boire à la santé», ziitrinhen. N'y a-t-il pas là des preuves évidentes du plaisir que les Allemands ont à boire? Le Romain a à sa disposition un grand nombre de mots pour désigner Vesclave. C'est qu'aussi l'esclave joue dans la vie romaine un rôle important; on a sans cesse besoin de lui. Servus = l'esclave dans les rapports sociaux, au point de vue juridique, par opposition au citoyen libre; famidus = \eservitcuT domestique, faisant partie de la familia (de l'osquc faama, maison); manciphon, l'esclave au point de vue économique, comme chose que l'on possède et qu'on peut vendre ou acheter; verna = l'esclave né dans la maison; puer = un jeune esclave; minister =z serviteur pour diflférents actes, libre ou esclave. Il serait trop long de parcourir le vocabulaire latin pour y découvrir des exemples du même genre. Nous pourrions nous étendre sur le droit et la politique, qui sont les domaines propres du Romain; celui-ci est avant tout juriste et homme d'État. Aussi la terminologie du droit et de la politique pénètre la langue en tous sens, on la retrouve
partout; elle fournit des métaphores, des comparaisons et une foule d'expressions pour désigner les actes ordinaires de la vie. Mais pour confirmer l'assertion générale qui fait l'objet de ce paragraphe, deux autres exemples nous suffiront : ce sont les expressions qui désignent \a. pm^enlé et la now^iiure.
Les Romains avaient beaucoup plus que les Grecs le sentiment de la famille. Tout ce qui vivait dans la maison formait un petit état sous l'autorité du paterfamilias, divisé en groupes, subordonnés du petit au grand, le tout réglé dans les moindres détails. C'était une unité solide, une image de l'Etat. Les Romains honoraient les ancêtres d'un véritable culte. Un de leurs grands plaisirs était de dresser des arbres généalogiques, où ils faisaient remonter leur origine jusqu'à la prise de Troie et au pater Aeueas. Nous ne devons donc pas être sur- ])ris de trouver dans leur propre langue une riche nomenclature pour désigner les rapports de la parenté. Nous avons, nous, des oncles et des tantes; les Romains distinguent soigneusement i'«î?îmci<^i<5 et le patruus (le frère de la mère et le frère du père), la maieriera (tante maternelle), et la amila (sœur du père); à notre grand-grand-père correspond chez eux le ahavus (trisaïeul), ataviis (quadrisaïeul), le 2^roavus (bisaïeul) et le trilavus (père de Vaiaviis,
ascendant au sixième degvé). Pat/^uelis eQ[ le fils du frère; consobrimis, celui de la sœur; il y a même un mot pour désigner les femmes des deux frères : elles sont entre elles lanilHces (sivâ-îpsç, £tvxTY,p, bellesœur, femme du frère). « Lorsque quelque chose a fait une profonde impression sur l'àme d'un peuple, celui-ci est excité à prendre cette chose comme objet d'expressions nouvelles, à la voir et à l'exprimer sous de nouveaux aspects par une grande abondance de mots aux formes nombreuses; chaque qualité caractéristique aperçue par un nouvel observateur donne un nom nouveau. Ainsi le sanscrit a 5 mots pour la main, 11 pour la lumière, 15 pour le nuage, 29 pour la lune, 26 pour le serpent, 37 pour le soleil. L'arabe a 500 noms pour le lion, 200 pour le serpent, 1 000 pour l'épée, 3744 pour le chameau. » (0. Kahes, Jahrbûcher fur PhUologie, 1884, p. S9o. — Pour les noms de parenté, voyez Dellbrûck : « Die Indogermanischen Verwandtschaftsnamen », ein Beitrag zur vergleichenden Alterstumskunde, Leipzig, Hirzel, 1890.)
§ 28. Les aliments. — Le porc était le plus aimé des aliments animaux. On savait le préparer de cinquante manières différentes (Plin., N. II., VIII, 209 ; Friedlànder , III, 28). Son nom même, caro suilla {=suiniUa) qui est un diminutif, c'est-à-dire
un nom de caresse et d'affection, montre déjà la prédilection des Romains pour ce mets. Naturellement le porc a la première place dans le vieux mot composé suovetaurilia (= sus -\- ovis -\- t9,urus), avant la brebis et le taureau. Pour aucun autre animal le vocabulaire n'est aussi riche en expressions : sus, porcus, porca, verres, aper, scrofa, maialis, nefrens. Le porc joue dans la comédie bouffonne un rôle assez analogue à celui de Hans Wurst dans le théâtre comique allemand. Pompouius, le poète des Atellancs, a quatre pièces dont le titre est tiré du porc : Porcetra (la truie qui n'a mis bas qu'une fois); Maialis (le cochon châtré à l'engrais]; Verres aegroius (le verrat malade); Verres salvus (le verrat bien portant). Si l'on avait alors, comme on le fit plus tard en Allemagne et en Italie, désigné le personnage principal de la comédie bouffonne d'^après les habitudes du peuple chez lequel cette comédie existe, les Piomains auraient eu sans doute leur Jean- Cochon, digne pendant de Jean-Potage en France et de Jean-Saucisse en Allemagne. Certaines expressions proverbiales attestent aussi la prédilection des Romains pour cette viande. Les Français ont les alouettes rôties qui tombent du ciel, dans le pays de Cocagne, les Grecs ont les grives rôties (oTTraî xî/Àa-.); le Romain, lui, voit l'âge d'or dans les « porcs qui se promènent
tout rôtis dans les champs » [dices hic coctos porcôS amhidare, Pétr., Sut. 45.)Caton, ap. Cic, Cal. mai., 15, 56, dit que les paysans appellent le jardin un autre quartier de porc : iam liorium ipsum agricolae succidiam alteram appellant. Faire quelque chose à contre-temps, de travers, d'une façon irréfléchie, s'appelle apros immitiere fonlibus liquidis; faire d'une pierre deux coups se dit : ditos apros capere; le sic vos non vobis devient : Ego semper apros occido, sed aller seraper iititur pulpamenio. D'après tous ces témoignages Vanimal propter convivia natiim, comme l'appelle Juvénal [Sat. I, 141), élait chez les Romains tenu en grande estime.
§ 29. Tropes. — Emploi des Métaphores. — Et nous avons ainsi mis le pied sur le terrain de la métaphore. Elle est un facteur important de la formation et du développement des langues ; ou peut dire même qu'elle joue un rôle prépondérant. Elle reflète bien l'esprit d'un peuple, sa manière de penser, ses préoccupations habituelles, l'objet de ses prédilections. Aussi nous retrouvons dans les expressions figurées ou métaphoriques des Romains une image tidéle de leurs sentiments, de leurs habitudes intellectuelles, physiques et morales, de leur activité en un mot. Quand celui qui parle veut s'exprimer par comparaison, il s'adresse naturellement
tout d'abord aux choses qu'il aime, qui lui sont familières ; involontairement ces objets se présentent à son imagination. L'homme est naturellement porté à transporter à la nature qui l'entoure ses propres sensations, ses idées, les circonstances de son existence, ses qualités propres, etc. Donc dans les comparaisons et dans les images par lesquelles il cherche à donner du relief à sa pensée, il nous met sous les yeux une partie de sa vie intellectuelle, de sa vie intime, de ses sentiments. Il en est de même pour les différentes professions. Les militaires empruntent leurs métaphores à la vie des camps et disent : « se bourrer le fusil » pour « manger beaucoup », « changer son fusil d'épaule » pour « changer d'opinion ou de conduite. » Les marins, eux, tirent naturellement leurs images de la mer et de la navigation et disent : « tirer une bordée >y = a faire une escapade » ; « il a trop chargé le bateau » := « il a trop bu », etc. Si donc certaines images non seulement sont employées par certains écrivains, mais se présentent fréquemment à toutes les périodes de l'histoire de la langue d'un peuple et peuvent être ainsi considérées comme un bien commun à tous ceux qui parlent ou écrivent cette langue, on peut en conclure que ce sont des moyens d'expressions aimés par tout le peuple et qui trahissent ses occupations et ses pensées de prédilection, son caractère. Et de
fait, ragricnlturc et la guerre, ces deux colonnes de l'état romain, fournissent une provision étonnante de métaphores et de comparaisons.
Le caractère particulier d'un peuple iid se reflète nulle part plus clairement que dans ses métaphores. Cette vérité est indiscutable et elle a été affirmée par tous les linguistes.
§ 30. Images empruntées à la guerre. — Quand on voulait donner au peuple romain son nom officiel et politique, on l'appelait Quiriles, hommes armés de la lance, c'est-à-dire, guerriers {popiilus romanus Quwithim). Certains noms propres sont tirés de termes militaires, comme DiUUius, de duellum = belliim ; Metellus, qui signifie mercenaire, d'après Festus, p. 247, 30. «c MelelU dicebantur in re militari quasi mercenarii ». On désignait par le même mot, ceniiiria, les groupes d'électeurs, de citoyens et les divisions de l'armée ; le peuple qui a le droit de vote, c'est le peuple armé; le droit et le devoir de défendre la patrie étaient identifiés avec le droit et le devoir du citoyen. Quoi d'étonnant alors, si ce peuple émaille son langage d'images empruntées à la guerre, d'expressions militaires? « Dans le langage figuré des Romains, chaque fois qu'il s'agit d'exprimer un rapport, une circonstance dans laquelle deux forces sont en pré-
sence, ennemies on simplement opposées Tnne à l'antre, on est sûr de trouver une expression empruntée à leurs habitudes militaires » (D. Wolneh, Program. de Landau 1886).
Pour un Romain, la guerre est presque son clément; il vit de la guerre et dans la guerre. Dans Dio Cassius, XXXVIII, 40, César, devant Vesontio, parle ainsi à ses soldats mutinés par peur d'Arioviste et des Germains : « "Oxav oùv Xéyyi tiç, on où /p-rj
■TTOÀciJLSÏv r,aaç, ôuoàv aXÀo oy,<7\v Tj oti où /pv) ttÀouteiv, où ypT| ÉTÉpcov ap/£'.v, oùx âXîuOépo'jç, où 'Pcoixatouç slvat. »
Les expressions suivantes remontent à une assez haute antiquité :
Spoliare = « enlever à l'ennemi vaincu son armure », d'où, en général : t dépouiller, voler. »
Intervallum = « espace entre deux pieus servant au retranchement » [inler valles), puis en général : « intervalle ».
Praemium ipt^ae, emere) = « ce qui est léservé, pris à l'avance sur le butin », d'où : « récompense ».
Excellere = « aller, tomber au-delà du but «, en parlant des armesde jet lancées, d'où: « surpasser ».
L'image qui est au fund de ces termes, le sens primordial s'est effacé complètement. De même, dms beaucoup d'autres expressions, qui sont en réalité des métaphores, mais devenues méconnaissables et ne se présentant pas comme telles. La
métaphore est restée plus apparente daûs d'autres mots qui reviennent assez souvent dans la littérature avec un sens figuré. Sub liasta vendere vient de la coutume de vendre les prisonniers de guerre comme esclaves sous la lance. Des substantifs comme tiro, iirocinimn, commilito, actes, iela, arx, stipendia, signifer, milUia, bellum, castra, clipeus, etc., des verbes comme triumphare, vincere^ sicperare, etc., sont fréquemment employés métaphoriquement. Fabius fut appelé le scutum , et Marcellus le gladius Romanorum. Chez Plante, les expressions militaires sont employées par les esclaves surtout pour exprimer leurs ruses et leurs fourberies ; le vieux père qu'il s'agit de duper est comparé à une forteresse à prendre, et l'esclave qui ourdit sa ruse se compare lui-même à un général ; il parle de ses manœuvres, circonvallations, assauts etc., comme dans un siège en règle. Novius dit d'un poète qui écrit beaucoup : ui sol crescit, cerea castra crehro catapidta impidit. Varron débute ainsi dans le de Re Ritstica : « Annus octogesimus admonet me ut sarcinas coUigam, antequam proficiscar e vita. » [sarcinas colligere = « faire son paquet, plier bagage »; nous autres Français nous disons : « cirer ses bottes ») ; cf. Juvénal, VI, 146 : collige sarcinulas ; nous disons d'un mot emprunté à la guerre : « décampera». Dans
Ovide, rétoile du matin ferme la marche et quitte son poste la dernière : quarum agmina claiidit \ Lucifer et caell stalione novissimus exit. Gic, de Sen., 20, 75 : « Vetat Pythagoras de praesidio et stalione vitae decederey». Arcem ex cloaca facere ; «d'un égoùt faire une citadelle», c'est-à-dire exagérer des choses sans importance ; les Grecs disaient : IXé'favxa Ix [xy-'a? 7roi£tv, faire d'une mouche un éléphant. Triiini nummorum causa sub falas suUrel^LKMT., Most., 357), «s'exposer à un grand danger pour un maigre profit»; aMcere hastam, scutum, « jeter ses armes, jeter le manche après la cognée » ; tecto latere abscedere, « se replier en bon ordre »; c'est-à-dire, renoncer à une entreprise, reculer devant les obstacles. Voilà tout autant d'expressions militaires devenues proverbiales. Quand le Romain dit res gestae, il entend ordinairement sous ce terme des faits de guerre. (Pour le rôle que jouent la guerre et la paix dans les métaphores et proverbes romains, voy. 'S^ olfflis , SU zungsber. der Mïmcliener Aliad. 1888, n° 2. p. 197-215.)
[Voici quelques autres expressions proverbiales empruntées à la guerre : Sivispacem,2:>arabellum. — Pecunia nerviis belli. — Semper bonus liomo tiro est (Martial, Épigr. XII, 51,2) « un brave homme se laisse facilement tromper » =; of àyaOoi £'jaTrâTY|Toi (Bias). — Pre)7iorarte mea, « je suis pris dans mes
propres filets » (Tibul., 1, 6, 10). — In suis castris aliquem caedere, « battre Tennemi dans son propre camp », c'est-à-dire, « battre quelqu'un sur son propre terrain »; c'est ainsi que Scnèque, {Controv., IX, 1, 13) dit, en parlant de Salluste qui l'emporte sur Thucydide pour la concision : in suis illwn casiris cecldit. — Prima coiiio est acerrima. — Herbam dare, « s'avouer vaincu » (allusion à une ancienne coutume : quand deux hommes se mesuraient, à la lutte ou à la course, sur un pré, le vaincu arrachait une poignée d'herbe et la tendait au vainqueur) ; on disait plutôt dans le même sens : dare manits, « tendre les mains pour se les laisser lier ».]
§ 31. Métaphores empruntées à i'agriculture et à i'élève du bétail. — L'agriculture et l'élève du bétail étaient une mine également féconde en métaphores. Les Latins sont au fond un peuple rustique, agriculteur. Horace les appelle, Od. 111, 6 : « rusticorum mascula militum proies Sabellis docta ligonibus versare glcbas. » La vie des Romains était basée tout entière sur l'agriciilture, et le peuple conserva sa force morale, tant que cette branche de l'activité sociale conserva elle-même sa pureté primitive. Même à l'époque oii la vie était plus raffinée et plus luxueuse, celte occupation était encore regardée comme la plus estimable et la plus noble,
avec la politique et la guerre, et Horace eslimait heureux celui « qui procul negotiis paterna rura bobus exercet suis» [Epod., II, \ et suiv.). Quand ou fondait une ville, on en marquait l'enceinte par un sillon tracé avec la charrue. Pendant toute la période républicaine, ce fut la propriété rurale qui resta la base de la division en gentes, de la famille et de la constitution. Aussi la langue- a un riche trésor d'expressions, qui de l'agriculture ont passé dans d'autres domaines, c'est-à-dire de métaphores empruntées à la langue agricole. « Cet élément latin a laissé des traces nombreuses et facilement reconnaissables dans la langue, qui tire de là, selon l'excellente et juste observation de Niebuhr, tous les mots qui ont rapport aux jouissances d'une vie calme et pacifique » (Lûbker, Reallexihon, s. v. Acherbau).
Voici, par exemple, des métaphores très anciennes : delirare = « tracer le sillon de travers » [lira], d'où : « déraisonner ». Nous exprimons l'idée contraire par une métaphore analogue : « charrier droit», c'est-à-dire, ne rien faire de répréhcnsible.
irWulare, « presser, tourmenter », de iribidwn, sorte de herse à battre le blé.
emolionenium , « la mouture », d'où « avantage, salaire » (il faut donc rejeter pour ce mot la fausse étymologie donnée par les dictionnaires, qui le font
venir de molior, moUri, remuer une masse, faire quelque chose avec eifort; le moi \ienl de e-molere. moudre).
calamitas = « fléau qui détruit le chaume, le blé » [calanms), d'où : « malheur, fléau en général ».
rivalis = «voisin de ruisseau, riverain» [rivus], d'où, à cause des querelles causées par ce voisinage, chacun voulant dériver l'eau dans son champ : « compétiteur, rival » (voy. Bkéa.l et Bailly, Dictionnaire étymologique lat., s. v. riviis).
acervus = «; tas, monceau », dérivé de acus, aceris, paille du grain de blé, balle.
inanis, «vide», vient de acna, qui désigne une mesure agraire de 120 pieds carrés; donc [inacnis) inanis = « qui n'a pas une acna ».
Saeculum vient de la rac. se, du verbe sero, sévi, satiim, serere ; de même Saiurnus = « le Dieu des semences et des moissons en Italie (« ab satu dictus est Saturnus », dit Varron, L. L., V, 64).
cohors signifie primitivement une haie, un enclos autour d'un jardin ou d'un champ, puis troupe, troupeau séparé dans des compartiments ; horlus --= une haie ou une palissade (en grec /oproç).
manipiUîis = « un paquet, une poignée de foin ».
felix = « fertile » (cf. fe-cundas, fe-tus, fe-nus), puis « heureux ».
Qui pense encore, en prononçant le mot pecunia,
à son origine peciis, bétail? en prononçant le mot egregius, on ne pense guère non plus au mot grex. Adoria, récompense militaire, vient de ador, blé de choix ; septenlriones n'évoque plus en nous l'idée de sept bœufs qui dépiquent le blé, d'où les sept étoiles de la grande Ourse {trion, de terere, broyer, « un bœuf à battre le grain ou à tirer la charrue »; le singulier septemtrio est le résultat d'une fausse analogie, comme triumvir au lieu de hHiimvirwn). Voici des expressions métaphoriques d'un usage courant dans la langue poétique : vada carina siilcare ; aequor arare; arare bove et asino, « s'y prendre mal pour faire quelque chose»; arare litiis, « labourer le sable du rivage, c'est-à-dire perdre sa peine » ; proelia serere; barbam metere; polus sidéra pascit; iiber glebae; carpere viam; mare mugit, etc. 'Axpocyaç, ville de Sicile, devient Agrigentum (formation par étymologie populaire, par allusion au territoire fertile de la ville, dans le nom de laquelle on voulut voir agri et génies). 'EyéffTa devint Segesta (de seges) par le même procédé, ce qui était de bon augure, tandis que le nom grec sonnait aux oreilles romaines comme egestas, ce qui leur était désagréable. Certaines mesures de surface ont aussi emprunté leur nom à l'agriculture, comme iiigernm, de iugum; actus, de agere (pousser le bétail devant soi); versus, de ver fert' (retour-
ner la charrue pour commencer lia nouveau sillon). Enfin les mots campus, flos, ager, seges, frucius, irisulGus, etc., sont employés fréquemment dans le sens figuré.
§ 32. f) Signification des mots, u Entretien », i( disciplina », « langue maternelle ». — La signification des mots nous permet aussi de jeter un regard profond dans l'àme du peuple romain, dans sa manière de penser et de sentir. C'est là peut-être que se manifestent de la façon la plus claire ses habitudes intellectuelles et morales, la nature de sa volonté et de son imagination. La langue, chacun le sait, n'exprime rien complètement et d'une manière adéquate ; le mot, le nom qui désigne un être est troj) court et trop petit pour pouvoir en représenter tous les traits; il ne met en lumière que ce qui caractérise le mieux l'objet désigné, les traits essentiels qui frappent nos regards Le poète luimême ne peut peindre à la fois qu'une qualité corporelle, la poésie étant une peinture par traits successifs. « Le sens étymologique n'épuise jamais la signification réelle d'un signe lingual, il ne le doit ni ne le peut. . .; tous les éléments du langage sont des êtres purement représentatifs et de convention» (Steinthal, Ctassif., 281). Aussi la volonté humaine joue un grand rôle dans la formation du
sens et les changements de sens des mots; il y a là un élément subjectif dont il faut tenir grand compte. Un peuple regardera comme trait caractéristique d'un objet tel trait, un autre tel autre trait. Ce qui est regardé ici comme essentiel et d'une grande portée sera regardé là comme accessoire : de giistibus non est dispuianditm. Ainsi donc l'étymologie nous permet de pénétrer dans l'officine où travaille l'esprit d'un peuple, d'en pénétrer les recoins les plus cachés, de surprendre ses secrets de fabrication. Nous ne pouvons, il est vrai, découvrir ainsi que la phase la plus ancienne de la signification des mots et établir seulement quel sens a été attaché à un mot au moment de sa création, c'est-à-dire quel trait, quel côté de l'objet à dénommer a été regardé à ce moment- là comme essentiel. Mais si par l'étymologie nous ne pouvons être renseignés exactement sur les changements, les restrictions ou les extensions de sens survenus dans un mot, encore moins sur les sentiments et les impressions qui se sont attachés à ce mot pendant sa vie, c'est cependant pour nous un point important, pour juger les habitudes d'un peuple, que de savoir de quel point de vue fondamental est sorti le sens premier d'un mot, sens qui s'est ensuite développé dans diflférentes directions.
Voyons un peu, de ce point de vue, le dévelop-
pement du sens des mots suivants. L'idée d' «entretien », considérée étymologiqucment, est éclairée d'un jour différent dans les différentes langues et reflète les couleurs les plus diverses. L'Allemand demande la « Unterhaltung », c'est-à-dire une nourriture solide, quiVentreHemie eile so\ûieuQe{unter, Jialten), une nourriture saine pour l'esprit. Le Français ne demande que la « conversation»; à son tempérament actif et mobile correspond bien l'aller et venir [conversari], et la conversation est pour lui un mo3^en de se distraire et de s'égayer. Pour le Grec, vif et agité, c'est une allée rapide, une course que l'on fait ensemble (ôix-tXi'a, de la rac. Ftl, tourner en rond, rouler, cf. YXtj, escadron de cavalerie, troupe qui évolue, et de o^loç, de aixa, ensemble). Le Romain, simple et sobre, n'y voit qu'un lien, un enchaînement [ser-mo, de s'er-ere, attacher). — L'idée sommaire de ce que l'écolier romain [discipuhis) a à apprendre [discere] est exprimée par le mot disciplina (en vieux latin : dlscipullna) = « instruction donnée et reçue ». Le mot grec, pour la forme extérieure, est identique : [j.aÔ7i[xaTtx-/î ; mais quelle différence pour le sens! — Le maître de la maison ou chef de famille à Rome règne sur les siens avec un pouvoir illimité. Gomme le pater est le supérieur du films et en général de tous les membres de la famille, le patro^ms l'est du cliens.
— Soles pafricii des plebeii, les patres [senatores] des autres citoyens. Partout se reconnaît et s'affirme le rapport de la paternité. Du paler ont tiré leur nom, non seulement la palria, mais encore la langue maternelle [pabnus senno), que le Français et l'Allemand, grâce à une civilisation où la mère est entourée de plus d'égards, appellent langue maternelle ; c'est par la mère, en effet, et grâce à ses soins affectueux, que l'enfant a])prend à former les premiers mots qu'il bégaye. Homère désigne son héros Ulysse par l'épithète de oïc;, Virgile désigne le sien par celle de pater.
§ 33. Mulier, ludas, litterae, actio, factio,
iuhere. — Voyez un peu comment s'appelle la femme chez les différents peuples. Pour le Romain, c'est une mulier, c'est-à-dire un être doux et faible {mollis : «mollitie tauquam mullier», dit Isidore, Orig., H, 2), qui a besoin d'être protégé par l'homme fort. Les féminins de certaines classes d'hommes sont des diminutifs : puer devient pu-ella, ancus devient anc-illa. D'après le dire de Tacite, le Germain, déjà dès les temps les plus anciens, considérait la femme comme sanctiim aliqicid et providum ; le mot Weib désigne « un être inspiré, animé intérieurement» (du sanscrit vip); d'où le respect et la vénération dont les prêtresses étaient l'objet. Plus
tard, rAUemand apprécia la femme comme frouwe = Frau, c'est-à-diie : «la réjouissante et la gaie », mot par lequel on désignait en même temps un être divin, une personne qui ressemble à la déesse Freid. Aussi on lit dans le poète Freidank (106, 4) : « Durcli froiide frouwen sint gênant, ir froûde erfroûwet elliu lant. » Donc auprès du maître de la maison (/"roj est la frouwe, maîtresse honorée et respectable. Le mot français /"emme^du \aiiiQ femina, signifie simplement la femelle, celle qui eufante, et ne nous donne par conséquent aucun aperçu sur la situation morale de la femme dans la société.
Comparez aussi, pour la manière différente d'envisager le sexe faible chez les deux peuples romain et allemand, les expressions fralet^ el soror, sponsus et sponsa avec Geschicister (dérivé de Schwester) et Braiitpaar, BranHeute. Dans les mots allemands s'affirme davantage le respect et l'estime pour l'éternel féminin (l).
Le Romain considérait Yécole non comme un endroit où l'on exerce l'esprit, où celui-ci se développe et se fortifie par le travail, mais comme un jeu [Indus); son activité scientifique au début se bornait à peu près à écrire des lettres : litterae
(1) Fralres = ào£).ç.ot = « frère el sœur » ne se rencontre que depuis Tacite; l'emploi du pluriel sorores correspondant au mot ailemaud Geschwisier n'existe pas en latin.
désigne à la fois la lettre et les sciences. Les verbes TToteiv, TrpaTTsiv et aysiv, qui avec le temps sont devenus assez incolores avec le sens de k faire», montrent dans leurs dérivés substantifs ■Ko>.y^<s\.q, irpa^tç et <xywv trois côtés différents et essentiels du caractère du peuple grec : le goût pour la poésie et l'art en général (Troirjct;), pour l'action (Tcpàltç) et pour la lutte (àYojv)(i). Les expressions latines correspondantes factio et actio sont des termes politiques et ne signifient jamais l'activité intellectuelle ou artistique. Le côté religieux se montre dans les vieux mots dérivés de agere : axamenta, mdigitamenta et prodighim.
lîibere, ordonner, signifie à l'origine ms OsTvat, iiis clarté, habere (regarder comme juste et légitime); le grec xsXsûstv = l'action de pousser en avant, un cheval, par exemple (de x£Ày,ç, x£Xy,toç, cheval de selle, cavalier); l'allemand hefehlen marque une commission que l'on donne, commission fondée sur la confiance, une « recommandation » (cf. € in deine Hande befehle ich meinen Geist » = in mamis tuas commendo spiritimi mewn).
(1) Iloteïv en grec signifie le travail du poète et de l'artiste, du sculpteur; donc la langue doit par l'action créatrice du poète être travaillée, moulée en une forme belle comme le marbre sous le ciseau du sculpteur.
§ 34. Opus est, officium, deliciae, convivium, virtus, ignominia, diligere, Gemût, fides. —
Les mots « travail », « besoin s> [opus est) et « devoir » [officium, pour opficium] ont le même radical. Les plaisirs et les jouissances, le Romain les regardait comme des attraits [deliciae et deleclare, de delicere). C'est seulement à table que le Romain, si peu enclin à la conversation, à la causerie, se dégelait un peu et consentait à parler : le convivium est dans son vrai sens « une vie en commun ». C'est une occasion d'échanger ses pensées et non de boire, comme en Allemagne, où l'on pourrait souvent avec plus de raison l'appeler un convinium, quoique chez les Grecs il soit question d'un cuaTroirtov (de aùv et TTivEtv, boire ensemble). C'est donc avec raison que Cicéron [Caio mai., 13, 45) met dans la bouche de Caton l'Ancien les paroles suivantes : « Bene maiores accubitionem epularem amicorum, quia vitae coniunctionem haberet, convivium nominaverunt melius quam Graeci, qui hoc idem tum compotationem, tum concenationem vocant, ut, quod in eo génère minimum est, id maxime probare videantur.» Virtus = tout ce que l'on est en droit d'attendre d'un homme [vi)-'), ce qui l'honore et le relève au point de vue du corps et de l'esprit, surtout la pratique du devoir et la bravoure. Dans les langues filles du latin, il n'est resté que le premier sens :
en français la vertu, en italieu viriù, en espagnol viïHiid;\e second sens, celui de bravoure, n'a point passé cliez les peuples romans.
De tous les biens, le plus précieux, était la renommée; d'où « l'absence de renom», ignominia, est devenue l'expression de la honte et de l'infamie.
Uamour est pour le Romain un acte de l'esprit l)lus que du cœur : diligere, de dis -j- légère signifie à l'origine « faire un choix, un triage ». La langue latine est pauvre aussi pour désigner les différents degrés de Tamour. Ce dont les Romains étaient le moins capables, c'était de désigner ce sentiment par son côté intime, comme état d'àme. Pour eux, c'est une maladie, un feu qui dévore, une blessure mortelle, etc. A l'exception de Tibulle, tous les poètes ont recours du premier coup aux expressions les plus fortes, et alors ils ne peuvent plus guère les graduer et les renforcer. En allemand, c'est bien diflereul(l). Luther montre une connaissance profonde de sa langue maternelle, quand il dit : «Je ne sais pas si l'on pourrait en latin ou dans les autres langues exprimer le mot amour si cordiale-
(1) Compar. Weidner, Commentaire de l'ÉnéiJe, I, 660. Voy. aussi une élude particulière que E. Abel a fait paraître sur « l'idée de l'amour dans quelques langues anciennes et modernes » {Ueber den Begriff der Liebe in einigen alten und neuen Sprachen, Berlin, Dilmraler).
meut et d'aue façon si satisfaisante qu'il pénètre et retentisse dans Tàme par tons les sens, comme cela a lieu dans notre langue. » Cette natnre intime de l'amour allemand a sa racine dans la confiance et la fidélité, et voilà pourquoi les mots Glaiihe [ge-loiihe] et Liebe ont le même radical. C'est une chose de cœur et de sentiment. Or, le sentiment, cette fleur qui, réchaufl'ée par le soleil vivifiant du christianisme, s'est épanouie admirablement dans le cœur de l'Allemand, est, à cette profondeur d'àme, inconnue au Romain. L'Allemand a un mot auquel aucune expression ne correspond exactement ni en latin ni dans les langues romanes, c'est le mot Gemïtt. En latin, les dérivés de animus aboutiront à anlmositas, sentiment de colère, mais jamais à des expressions comme les mots allemands Gemûtsart et GemiHUchkeiti'^).
§ 33. Idées de religion, mariage, homme ; mare nostrum; formules de salutation ; mesures de longueur; noms des monnaies. — La
religion n'est pour le Romain qu'un lien extérieur.
(1) Nous ne pouvons opposer au mot allemand notre mot français amour, qui vient du latiu et signifie élymologiquement « désir ». Ce n'est pas à dire que nos ancêtres, qui ont fait la langue française, ne concevaient pas l'amour comme un sentiment élevé, noble et profond, comprenant la lidélité et la confiance, mais le mot latin qu'ils ont pris tout fait ne dit pas toutes ces choses (N. d. T.).
qui raltaclie à la divinité (re -|- ligare){^). Le seutirnént leiigieux, tel qu'il est chez les peuples modernes, comprenant la foi et une certaine émotion de l'âme, lui est totalement inconnu.
L'idée et la désignation du mariage ne procède pas non plus chez les Romains d'une conception bien profonde. Le mariage [nuptiae] est l'action de se voiler [mibere alicui, se couvrir du voile de fiancée pour quelqu'un, pour le fiancé; ou bien c'est un acte de maternité {mùirimonium), c'està-dire une institution qui a pour but la reproduction de la l'ace, ou bien encore c'est l'offrande eu commun du gâteau de froment {confarreatio, de far). Pour le Français, le mariage associe à la femme, être faible et incajjable de vivre isolé, un autre être du sexe fort, qui sera son appui. Pour l'Allemand, le mariage est une institution, un établissement définitif, éternel, un rapport et un lien entre l'homme et la femme, établi et serré pour toute la durée de la vie [ewlg, «éternel», et Ehe, primitivement t'«t'a,, ontle même radical que aevum); les épousailles sont le moment par excellence :
(1) On admet aujourd'hui du mot reUfjio uue autre étyraologie, qui paraît plus satisfaisante. Il viendrait de laracine lag « se préoccuper, se soucier de»: d'où religio signifierait «égard pour les dieux » ; cf. les mots negler/ere {nec-leg-ere} et religens : « relifjentem esse opoflel, at religiosum est » dit un poète, ap. Gell., IV, 9, 1.
Hochzelt = hohe Zeil, ou encore la création d'un rapport d'éternelle fidélité : Trauwig , et l'épouse est mise au même rang- que l'époux : EhehcUfle.
Le Romain n'a pas non plus de la nature et de la destinée de V/iomme une idée aussi élevée que certains peuples modernes. L'homme est pour lui le « fils de la terre » = homo, mot qui est parent de Immus et de humâmes. Rien à dire du mot français, puisque c'est le mot latin. Pour l'Allemand, l'homme est, si l'étymologie généralement acceptée est juste, « le pensant » (Mann) et Menscli est le même mot augmenté du suffixe -isU.
L'orgueil romain se trahit dans mare noslrum, terme par lequel il désigne la mer Méditerranée. En effet, la mer autrefois dominée par les Phéniciens, les Grecs, les Étrusques et les Carthaginois, et qui même dans les parties voisines de l'Italie portait des noms grecs (merTyrrhénienne, Ionienne, Adriatique], était devenue une possession romaine depuis l'île de Chypre jusqu'aux colonnes d'Hercule. Nous ne devons pas trop nous en étonner ni en vouloir aux Romains, quand nous voyons les Anglais, qui regardent de si haut les autres habitants du globe, écrire avec un grand / le cher «je, moi», le seul mot de toute la langue qui jouisse de ce privilège (i).
(1) La raison donnée ici de l'orthographe du pronom personnel « I » est généralement admise, mais ce n'est qu'une conjecture, à laquelle
L'Isr.iôlito, on souvenir des vioillos mœurs patriarcales de l'Orient, salue en disant avec solennité : « La paix soit avec toi »; le Grec, joyeux et content de vivre, dit : /atos, « tenez-vous en joie ». Pour le Romain, la force et la santé sont la chose principale : Vale, restez fort ^ salve, « portez-vous bien y>.
Le nom des mesures de longueur qui, chez les Grecs, sont tirés des endroits où se font les jeux et des jeux eux-mêmes (Gxàoiov, oôÀt/oç, tWtxov), expriment chez les Romains une idée assez sèche et assez simple : on compte les pas : duo milia [passuum]] de même les noms des monnaies sont formés de manière à désigner des multiples ou des sous-multiples de Vas : sesiertius [=sem-îs-tertius]; denarius {= déni asses); cf. en grec oêoÀo;. Spa/ix-/,,
§ 36. Noms des mois et noms des personnes.
— isous arrivons au même résultat, si nous consi-
on peut opposer l'explicalion suivante, qui m'est coramuoiquée par nioa collègue, M. Duméril, professeur de littérature anglaise a a Faculté des lettres. Il n'y a en anglais que trois mots d une seu e lettre • A (article indéfini), 0 (interjection) et / (pronom personnel), or les' deux derniers s'écrivent avec une majuscule ; quant au premi'er, il n'est qu'une abréviation de an; donc on peut d.re que les de X seuls mots qui n'ont qu'une lettre compensent cette ex,gu,te rtérielle en s'écrivant avec une majuscule. Ajoutons y anc.enne forme aye = yes, qui. lorsque par coufus.on elle secnt /et de^.ent unilittérale, prend également la majuscule. (N. d. 1.)
dérons les noms des mois. L'Américain, froid et pratique, numérote les mes de ses villes, au lieu de les désigner, comme on le fait en Europe, d'après des personnages célèbres ou des événements locaux. De même le Romain désigne une partie des mois en les comptant. L'année commençait à l'origine par le mois de Mars, d'où Septembre était le septième, Octobre le huitième, Novembre le neuvième et Décembre le dixième. Autrefois il y avait aussi un Quintilis et un Sexlilis, qui changèrent de nom en l'honneur de César et d'Auguste, et s'appelèrent Julius et Auguslus. Combien sont beaux et significatifs au contraire les noms des mois grecs !
[Les voici avec leur signification :
Hécatomhéon (= Juillet, l'^'" mois de l'année) : on offre des hécatombes, des sacrifices aux dieux.
Métagitnion (= Août) : ou célèbre la fête commémorative de la réunion des dénies de l'Attique (yïtTcov, voisin).
Boédromion {= Septembre) : mois des Boédromies, combats où l'on courait en criant.
Mémactérlon {== Octobre) : Ma'.axxTY|ût'a, fête de Jupiter Mx'.aixTY,; ou le Dieu des tempêtes (aa-.aâicoj, s'élancer).
Pyanepsion (= Novembre), pendant lequel se célébrait la fête des Pyanepsies , en l'honneur d'Apollon : on mangeait une purée de fèves (-ûavov, e-j/w).
PosUiéon (= Décembre). C'est le mois de Poséidon.
Gamélion [= Janvier), le mois des mariages.
Anlhestérion [= Février), pendant lequel on célébrait les Anthestéries ou fêtes fleuries, en l'honneur de Bacchus.
Élaphébolion {=. Mars), c'est-à-dire mois des Élaphébolies, fête en l'honneur d'Artémis, la déesse chasseresse (eXapoç, piXXetv).
MunycMon (= Avril), où se célèbre la fête de Artémis de Munychie (Monvu/ia, port d'Athènes;
"ApTe[Jnç Mouvuyt'a).
Thargélion (= Mai). ©apy/jX'.a, wv, Thargélies, fête d'Apollon et Artémis : 'AttôàXcov OapYY,À'.oç, de OxpyY,- Xoç = vase rempli de graines cuites, offert comme prémices à Apollon et à Artémis.
Scirophorion [=z Juiu), mois de la fête des parasols, irxtpo'ioci^, , de (Txi'pov, parasol porté dans l'une des fêtes eu l'honneur de Pallas Athéné.
Dans l'ancienne langue allemande, les noms des mois étaient aussi tirés de faits ou de circonstances qui avaient rapport au mois désigné, par exemple le mois de Février s'appelait Hovnung, du vieux mot Hov, boue ; le mois de Juin s'appelait Brachmonat, c'est-à-dire le mois où l'on jachère ; le mois de Juillet était le (f mois du foin » [Heumonat). Ces vieux noms ont été remplacés, comme chez nous, par les noms latins simplement transcrits.]
Quoi d'étounaot si nous retrouvons le même procédé prosaïque de la numération appliqué aux noms de personnes ? Gomme à des objets mis en montre et éti(iuetés, on donna aux enfants comme prénoms des noms de nombre, commQ Qulntus, Sextus,Septlnus, Octavus, Decimus, et ces noms sont même devenus des gentilices ou noms de famille au moyen d'une nouvelle terminaison : Sexlius, Septimms, Octavius, Nonius, Decius.
L'examen des noms de personne nous apprend encore autre chose. A l'origine ce sont des appellativa ou noms communs, qui font ressortir souvent une idée qu'avaient les parents au sujet de leurs enfants, idée qui leur était chère ; ou encore ils rappellent un souhait formé par eux pour l'avenir de l'enfant. On comprend facilement qu'ils lui donnent, en le nommant, comme une amulette, une médaille ou porte-bonheur, un bijou qui le suivra partout sur le chemin de la vie ; et ce nom exprimera ce qui est à leurs yeux le plus précieux et ce qui leur tient le plus à cœur. Il en est ainsi à peu près dans toutes les langues et chez tous les peuples. Nos ancêtres ont donné à leurs enfants des noms où se retrouve un écho de leurs idées et de leurs sentiments, de leurs désirs, de leurs habitudes. Les noms grecs expriment quelque chose de noble et d'élevé, ce à quoi la jeunesse devait aspirer d'après eux : ils
parlent sni-tout de vaillance, d'habileté à manier les armes, d'influence politique. Chez les Romains, les noms qui évoquent ces idées sont assez rares. Dans leurs noms propres se reflète sous ditlérents aspects leur amour pour l'agriculture et l'élevage du bétail. Comme Pline {H. N., XVIII, 3) le fait déjà remarquer, Fabius désigne un homme qui cultive lal'èvc(/a&«;, Leniulus, l'homme aux lentilles [lens), Piso elCicet^o l'homme aux pois (de pisum et cicer), Caepio (de caepa), l'homme aux oignons : « Jam Fabiorum, Lentulorum, Ciceronum, ut quisque aliqiiod optimum genus sereret. » Les noms gentilices des Porcii, des Asiiiii, des ViteUii, des Ovidil, des Canii, des Canidii, des Caprarii, des Asinii (cf. Tauriis, Asellio, Bubidciis etc.) indiquent une relation étroile avec les animaux domestiques dont ces noms sont formés. La famille Porcia se distingua sans doute à l'origine dans l'élevage du porc, et \qs Asinii devaient avoir de grands troupeaux d'ânes. Un exemple de la naïveté avec laquelle on donnait des noms d'animaux, c'est le surnom û'Ovicula donné à Q. Fabius Maximus à cause de sa grande douceur de caractère. Dans un autre ordre d'idées, les qualités physiques saillantes, les gestes, les tics ou habitudes, les attitudes ou les démarches, les défauts, la couleur des cheveux, etc. servaient aussi à nommer les personnes, et ce procédé était bien plus en
usage que chez les Grecs. Toute une série degentes porte des uoms tirés des couleurs : les AibU, Rufii, Rutllii, Flavii, Livii, Caesii, Falvll, Nlgidii, etc. Les surnoms tirés d'une particularité physique sont nombreux : Plancus (aux pieds larges), PLotus (aux pieds plats), Pedo (même sens), Variis (cagneux), Varro (même sens), Valgiiis (même sens), Ckmdius (boiteux), Flaccus (qui vacille), Sulla (de sura, suriila, « qui a de petits mollets »), Capito (grosse tête), Fronto (qui a un grand front), Menlo (qui a un gros menton), Naso (un grand nez), StUo (qui a la goutte au nez, morveux), Labeo (qui a une grosse lèvre), Biicco (une grande bouche), De^itio (qui a les dents longues), Barbo (qui a une longue barbe), Balbus [qui bégaye), Turpio (laid), Lz<rco (glouton), Strabo (qui louche), Paetus (même sens), Calvus (chauve), Glabrio (même sens), Crispits (aux cheveux crépus), Crassus (gros), Dorso (bossu), Tubero (même sens), Naevius (qui a une tache de naissance, un grain de beaut'^), Stoio (bête), etc.(l) (Cf. IIOR., Sut. I, 3, 44).
Tous ces uoms témoignent du plaisir qu'avaient les Romains à remarquer les défauts physiques ou
(1) Beaucoup de uoms de famille français ont la même origine et désigneot une qualité ou un défaut physique : Leheau, Lefort, Ler/rand, Leroux, Lejeune, Lesar/e, Leb'eçiue, Noir, Lenoir; certains prénoms rappellent uu sentiment des parents : Bienvenu, Déairé, Aimé. (N. d. T.)
les imperfeclioDs morales des gens, à se railler les uns les autres. Car tons ces noms sont des sobriquets, des échantillons de Vltaliim aceium dont parle Horace [Sal. /, 7, 32;. Le Romain était à la fois coloniis et cloini {clown = colonus) comme les anciens Anglais.
Les surnoms donnés aux généraux victorieux et tirés de leurs hauts faits nous montrent le peuple romain par un plus beau côté : Africamis, AsiaiicKS, Numaniinus, Nimiiclicus, Creticiis, etc., noms tirés des pays conquis ou témoins de victoires glorieuses. Ils témoignent de la reconnaissance du peuple romain pour ceux qui lui ont rendu de grands services à la guerre et de l'orgueil avec lequel il prononçait le nom de ces héros. Cette coutume s'accorde bien avec l'habitude des Romains de choisir dans toutes les occasions importantes de la vie politique une forme qui frappe l'imagination et se grave dans les esprits. De là aussi vient la cérémonie imposante de la déclaration de guerre par les comices centuriates, du triomphe, de la distribution des récompenses aux soldats victorieux. Chez les Grecs rien de semblable : une simple couronne d'olivier cueillie à Olympie est pour eux la plus belle récompense à atteindre. Les peuples modernes ont imité en grande partie les Romains. C'est ainsi que les Français ont leurs ducs d'Aucr-
staedt (général DavousLj, de Magenta (Maréchal Mac-Mahon), de Moatebello (Maréchal Lauaes), de Rivoli (Masséna), les Allemands leur Blûcher von Wahlstatt, et les Anglais leur York von ^N'artenburg (1).
§ 37. Noms des dieux. — Eux aussi trahissent la façon de penser et de sentir d'un peuple. La mythologie, qui est un produit de l'imagination populaire, s'est développée étroitement unie à la vie intellectuelle et morale, à l'être intime d'une nation. Dans la théologie grecque se reflète la beauté et la sérénité du ciel de la Grèce et l'aimable caractère du peuple hellène, peuple gai, heureux de vivre, aimant la nature et en divinisant les phénomènes. C'est ainsi qu'on retrouve dans les mythologies du nord au contraire le caractère grave, sérieux et mélancolique des peuples chez
(1) Les noms romains nous renseignent sur le caractère et les mœurs, non seulement par les choses qu'ils expriment, mais aussi par celles qu'ils n'expriment pas. Ainsi les Grecs portent volontiers des noms tirés des dieux AkJSoto?, AiôSwpoç, Atoyévric, AitoXXôùwpo;, A7ro).)>wvio?, A-i]]j.r,-ç)ioç, ©cfjL'.TTOx).-?,;, 'HpayJ.r.ç, etc. Chez les Romains cet emploi de noms empruntés aux dieux n'existe pas (Marcus et Junius n'ont rien à voir avec Mars et Juno). C'est qu'ils n'avaient pas avec leurs dieux de rapports intimes basés sur la confiance; ils craignaient leur colère et cette crainte creusait entre eux et les dieux un abîme. Ils ne pouvaient donc songera donner à leurs enfants des noms comme ceux que nous venons de citer et qui auraient été des contre-sens.
qui elles sont nées. Outre ces traits généraux, nous noierons avec intérêt aussi les transformations qne les antiques et traditionnelles divinités ont subies en passant d'un peuple à l'autre. Chaque peuple les accommode à son caractère et leur donne des noms qui rappellent ses habitudes de pensée, sa manière de concevoir le monde. Ainsi le dieu original des religions indo-germaniques, le grand dieu, le dieu de la lumière, Djaiis [= «jour»), le Zcû; des Grecs et le Jovis-paicr, Juppitcr des Romains, est devenu chez les Germains du Nord Ziu [Tius], le dieu de la guerre, la guerre étant la grande préoccupation de ces peuples. Ce souvenir vit encore dans le nom du troisième jour de la semaine (Dienstng = « jour de Thiy>\ cf. en anglais Tiiesday). Il fut remplacé, chez les Francs d'abord et ensuite peu à peu chez les autres peuples germaniques, comme maître suprême, par Wodan, le dieu des vents, personnification du ciel du nord, sombre et nnagcux, avec ses tempêtes furieuses ( Wiiotan, même radical que Wîd). Et voilà comment le représentant du beau ciel de la Grèce et de l'Italie, le dieu de la liunière devait cHlcr la place au dieu du ciel nuageux du nord. Mais à ses côtés est venu se placer comme épouse et comme sœur (la Juno ou l'IIéra du Nord) l'aimable et amoureuse mère des dieux, Freia ((jui a donné son nom à un jour de la semaine, Freylag).
Les noms de Ziii et de Freia rellètent ainsi la double nature des peuples germaniques : le courage et l'amour de la guerre et la sensibilité ! (l).
Chez les Romains les divinités les plus importantes des temps primitifs étaient : le dieu des champs, Satiirnïis, prolecXenr des semailles (5«iwm) et le dieu de la guerre, Ma7's [Mamers], c'est-à-dire <■< le destructeur. » Ce dernier a servi à former les noms de divers peuples et villes de l'Italie : Marsi, Marrucini , Mameriini , Mamtvmm, etc. Le premier mois de l'ancienne année, Martius mensis, tire son nom de ce dieu. Comme Jovis il est honoré du surnom de j^afcr [Mm^spiter). Son nom par métonymie est employé à toutes les époques de la littérature pour hellinn [œqito Marte, siio Marte). A l'origine, dieu de la lumière (2), comme la plupart des divinités indo-européennes (cf. u.xp-[j.rj.(çoi), il fut transformé par ce peuple belliqueux en dieu de la guerre. Ce n'est que plus tard, lorsque la civilisation hellénique pénétra en Italie, que Saturnus fut identifié avec Kprivoç et devint le père de Jupiter, qui fut de nouveau élevé au pinacle, et que Mars devint alors le fils de Jupiter, comme le Ziu des
(t) Ces deux qualités ne sont pas pnrticulières aux peuples germaniques, mais je ne puis ici que traduire mon auteur; je ne connais point ia mythologie des peuples celtes et ne puis dire quelles induelions on pourrait en tirer pour caractériser nos ancêtres (N. d. T.).
(2) Chez les Indiens les Marutns sont devenus des dieux des vents.
mylhologies du nord devint le fils de Wodan et de Freia.
A côlé de Salurne est sa femme Ops, déesse de la fécondité de la terre, des moissons et des travaux des champs (cf. opus; de là ont tiré leur nom les Osci, anciennement Opsci, travailleurs des champs, laboureurs). A côté de Saturne et d'Ops, nous trouvons un certain nombre de divinités champêtres trèshonorées : Ceres, déesse des Céréales {Cerealia), Flora, déesse des fleurs, Maia, déesse des champs et du printemps, à qui était consacré et immolé le porc gras [maialis); Tellus , la déesse de la terre féconde, Faunus, le dieu favorable et propice (de favere), protecteur des troupeaux et, sous le nom de Lnpercus (le Pan des Arcadiens), le dieu qui écarte les loups [liqms arceo); Pales, la déesse qui féconde les troupeaux; Terminus, le dieu borne, et Pomona, qui fait mûrir les fruits.
On perdrait sa peine à chercher les antiques divinités de la mer et des fleuves. Pourquoi? C'est que le Romain ne se sentait pas attiré par la mer et par ses merveilles. Aussi les divinités marines ou fluviales sont d'origine étrusque ou du moins elles sont nées sous l'influence de ce peuple. C'est sous l'influence de la mythologie grecque que Neptune, le dieu romain des nuages dans les temps antiques (vÉooç, nubes), fut mctamori)hosé en dieu de la mer.
— lOo —
§ 38. Locutions proverbiales. — 11 nous reste à dire quelques mots des locutions proverbiales, bons mots, devises, etc. Que les proverbes jettent une vive lumière sur l'esprit particulier et sur les goûts d'un peuple, c'est une vérité depuis longtemps reconnue. Goethe disait déjà avec raison : « Les proverbes caractérisent les nations ; seulement pour s'en rendre compte, il faut habiter chez ces nations». En effet, celui-là seul est capable de reconnaître les relations étroites du proverbe et de l'esprit même d'un peuple, qui a pour ainsi dire senti battre son pouls et s'est familiarisé avec sa manière de penser et de sentir. Le proverbe tient à tons les côtés du caractère et de l'àme d'un peuple; il nous renseigne sur la façon dont ce peuple se comporte avec le monde animal, avec la nature et avec toutes les choses qui composent la vie d'un peuple dans sa période de naïveté primitive. Le proverbe nous fait suivre la marche de la civilisation, de la culture intellectuelle et morale. [Le peuple a ainsi dans le proverbe un témoin de son passé historique, des goûts et des occupations qui étaient prédominants à telle ou telle période de son développement. Ainsi toute une catégorie de proverbes français sont tirés de la Bible, parce qu'au moyen-àge elle était le Livre par excellence, qu'on étudiait avant tous les autres et qui servait de modèle à toutes les compositions.
« La fourchette du Père Adam » ; « rA.rclie de \oi' » ; « vieux comme Ilérode ». — Proverbes empruntés à, la Passion : « Boire le calice jusqu'à la lie » ; « Heureux comme Barabbas à la Passion » ; « Je m'en lave les mains»; «Renvoyer de Gaïphe à Pilate». — Proverbes relatifs au culte des Saints : « Gomme on connaît les saints on les honore » ; « Tel saint tel miiacle w ; « Il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints ». — Proverbes relatifs aux papes, moines, curés : « Dieu sait comme se font les papes » ; « L'habit ne fait pas le moine y> ; « Vilain moine » (dont on a fait : « vilain moineau »).] Le proverbe nous apprend ce que le peuple pense de ses voisins et de ses ancêtres. Il est intéressant de voir comment à Rome on tournait en dérision dans les proverbes les traits de caractère étranges et les mauvaises habitudes des voisins et des étrangers en général, à mesure que l'on eutraitavec eux en relations commerciales ou autres. Il faut voir comme d'autre part on faisait valoir et on célébrait les actions glorieuses des ancêtres. C'est ainsi que les Romains disaient : Pimica fldes; Gallorum credulilas ; Graecorum lihertas ; Campanormn œt^rogantia (cf. l'épitaphe du poète Naevius : a Epigramma Naevi, plénum superbiae Gampanae », dit A. Gellius, I, Vi, 1); Graeco more Mbere = « boire à longs traits, beaucoup » = maioribus pociiUs hibere ;
pei^graecarl. De ces expressions nous pouvons conclure non seulement que ces peuples avaient en effet ces défauts, mais aussi que ces mêmes défauts étaient inconnus et antipathiques aux Romains dès l'origine. A la Punica fuies ou à la Camijana arrogantia ils opposaient l'expression proverbiale Romano 'more loqiii = « parler franchement et sans détour ». Nous avons une expression analogue et qui trahit les mêmes prétentions : « je vous le dis en bon français », et les Allemands attachent le même sens à l'expression « Dentsch reden » (l).
[Les peuples modernes imitent le peuple romain et ont aussi des expressions proverbiales tirées des défauts des peuples étrangers. Nous disons : « Sale comme un Portugais» ; «Saoul comme un Polonais» ; « Chercher à quelqu'un une querelle d'Allemand»; 4 Fort comme un Turc», etc. Autrefois les rivalités de ville avilie, de région à région, trouvaient aussi chez nous leur expression dans les proverbes, par exemple : « C'est un avocat de Valence : j Longue robe et courte science ». — « C'est Jean d'Amiens | Qui se tue et qui ne fait rien ».]
Si d'autre part les Romains avaient toujours à la
(1) D'ailleurs deullkh et ihulsch vieonent du même radical, et le moyeu haut-allemand ze diète suqen a les deux sens. En français on dit aussi « parler chrétien » : « 11 faut parler chrétien, si vous voulez qu'on vous entende » (Molière, Précieuses ridicules.)
bouche les événements marquants de l'histoire nationale et les noms des héros qui avaient illustré leur pays, s'ils glorifiaient en les faisant passer en proveibes Id^pugna Osciilanai'^), la pugna Cannetisis, etc., et des hommes comme Romulus et Rémus, Camille, Gurius Bentatus, Fabricius, le sévère censeur Gaton et Fabius Maximus, qui cunctayido restitiàt rem^ ils se distinguaient en cela tout à fait des Grecs, qui, eux, réservaient ces honneurs de préférence aux artistes et aux savants &).
§ 39. — Voyons maintenant les citations passées en proverbes, les maximes que chacun répète. Si nous mettons à part celles qui, sous l'influence de la lecture des œuvres grecques, ont reçu droit de cité dans les cercles de familles lettrées, puis de là ont pénétré dans le peuple, comme Circaeum poculum, dapes Alcinoï, etc., il reste encore un petit nombre de maximes bien romaines, qui sont devenues le bien commun du peuple entier, parce qu'elles
(1) Bal;iille d'Asculum Apulura, qui fut par l'imagination populaire réunie et confondue avec la bataille d'Héraclée contre Pyrrhus, à la suite de laquelle celui-ci, quoique vainqueur, fut cependant amoindri et en définitive forcé de quitter l'Italie. Nous en avons fait le proverbe : « C'est une victoire à la Pyrrhus ».
(2) On consultera avec intérêt le recueil des proverbes latins, par Otta. Pour les proverbes Grecs, M. Weise renvoie à une dissertation de M. Martin, Programme de Plauen, 1889.
lO'J
répondent bien à ses sentiments. Gela est vrai non seulement des substantiels et vigoureux Dicla de Gaton l'Ancien et de ceux du vieil Appius(i), mais encore des mots de certains écrivains plus récents. Quel mot peint mieux les idées des Romains et leur philosophie pratique que le fameux Fortes forlima iiivat? Il n'en est pas de plus fréquent dans la littérature romaine, ni que l'on cite avec plus de prédilection en prose et en vers. Depuis Eunius et Térence jusqu'à Lucain et Glaudien on entend résonner ce refrain sous ditiérentes formes : Aiidenies foriunaùivat (Virc, Aen., X, •2S\);sed fortes t'oriima (Gic, de fia., III, i, KJ) ; fortihiis est fortuna l'iris data (Ennius); Fortuna fortes mettiil, ignavos preniit (Sénèque^; Audendimi est, fortes adiuvat ipse deus (Ovide), et d'autres variantes encore (Voy. BucHMANN, Gefl'ùgelte Worte, 14^ édit. p. 116, Rem.). Quelle autre expression reproduirait aussi bien l'orgueil satisfait et provocateur, l'esprit de domination du peuple romain que cette parole d'Atrée dans Accius(203 Ribleck): « Oderint,dimimetuanlh Rien d'étonnant qu'elle soit si souvent citée par les écrivains romains. Nous la rencontrons trois fois chez Gicéron [PMI., I, 14, 34; de off., I, 28, 97; pro Sest.,^S, 42). Galigula, nous dit Suétone [Calig., 30),
(1) Cf., par ex. : '< Canina, ut ait Appius, facundia. »
la répétait volontiers. Même quaud la conquête était organisée et que la paix romaine pesait sur le monde, cette parole avait conservé son ancienne énergie et elle exprimait encore l'ardent chauvinisme romain, puisque nous la retrouvons plusieurs fois citée par le doux Sénèque, qui avait des sentiments presque chrétiens [de ira, I, 20, 4; de clem., I, 12, 3, et II, 2, 2). Il ajoute, il est vrai, cette remarque : « illud mecum cousidero mulLas voces magnas, sed detestabiles in vitam humauam pervenisse celebresque vulgo ferri, ut illam : oderint, diim metuanl. » L'ajjophlegme de Cicéron [pro MU., 4, 10) SUent leges inter arma esl devenu, cela se comprend, un lieu commun chez les Romains, un dicton populaire, que Quinlilien et Lucain reproduisent dans leurs écrits (QuiNTiL., V, 14, 17; Luc. I, 277 : « Scd postquam leges belio siluere coactae. »)
§ 40. Conclusion. — Comparaison entre la langue et le caractère des peuples romain et Spartiate. — Des observations qui précèdent nous pouvons conclure que la langue latine diffère sur bien des points essentiels de la langue grecque et des langues modernes, allemande ou française, et que cette différence s'explique en grande partie ])ar celle du caractère des peuples. On parle comme on pense et comme on agit; le style, c'est l'homme;
le sJyle d'im peuple, c'est ce peuple. Si, pour vérifier la vérité de uotre assertion, nous voulions faire la contre-épreuve, il nous faudrait montrer que les peuples qui ont entre eux beaucoup de traits de caractère semblables ont aussi dans leur langue des points de ressemblance nombreux. Un exemple suffira pour prouver qu'il en est ainsi. De tous les peuples grecs, celui qui, au point de vue intellectuel et moral, se rapproche le plus du peuple romain, est le peuple Spartiate. Même passion pour la guerre et même habileté, même amour de la forte discipline; même faiblesse de la cavalerie, même répugnance pour la navigation et les expéditions maritimes, même prédilection et mêmes aptitudes pour la politique et la législation, même dualité dans l'exercice de l'autorité suprême (à Sparte deux archontes, à Rome deux consuls), même respect pour la vieillesse, même considération pour la femme, qui a à Sparte une situation plus élevée qu'à Athènes. Au contraire, pour les arts et pour les sciences ils sont bien inférieurs, bien moins doués, par exemple, que les Ioniens. On pourrait noter d'autres traits de caractère communs. Comme le Romain, le Spartiate a la démarche solennelle et le maintien grave, la mesure dans les mouvements; il s'attache à fortifier le corps et à l'endurcir à la fatigue. Les Ioniens au contraire sont gais, heureux
de vivre; ils mettent en première ligne la souplesse et l'agilité des membres, l'harmonie des formes, la politpsse des relations. Le pugilat et le pancrace, si cultivés à Athènes, n'étaient pas en honneur chez les Spartiates ni chez les Romains,
Aussi nous trouverons dans la langue des deux peuples bien des traits de ressemblance. L'une et l'autre manquent de souplesse et se prêtent mal à la formation des mots composés; même pauvreté du vocabulaire, même rythme serré, même logique rigoureuse; même recherche de la concision éloquente, des praegnantia verba; ici comme là, on aime les mots plaisants, l'esprit, les traits qui frappent juste et surtout les jeux de mots, et cela tient à une heureuse disposition à l'humour. Ce que Cicéron dit des Siciliens [in Verr., IV, 43, 95 : « Numquam tam maie est Siculis quin aliquid facete et commode dicant ») peut s'appliquer plus ou moins aux Spartiates (voy. 0. Mûller, Les Doriens, II, p. 385 et suiv.). La C07ici?initas elh\ brevitas des Lacédémoniens était proverbiale et le fait de dire beaucoup de choses en peu de mots était appelé par Cicéron un Àaxwv.ffaôç [ad fam., II, 25, 2). Dans la langue dorienne comme dans la langue latine, les voyelles ont plus de stabilité; ainsi le a original se conserve (a =: l'ionien r,), de même le ou (ou = ionien j) ; ou conserve les désinences primitives des
verbes, par exemple, — nti (Xéyovxt ^ en attique Xsyouat, ea latin legont, legunt) et — mes [\h(o\j.zç, =: en attique Àéyoasv, en latin legimiis); par contre les deux langues manifestent une tendance prononcée au rhotacisme.
Les faits empruntés à la vie du langage sur lesquels s'est appuyée notre démonstration sont pour la plupart de peu d'importance, mais leur nombre et leur ensemble justifie la conclusion. De même que par l'observation des actes et des petits faits de la vie journalière on peut le mieux connaître le caractère de l'homme, de même les nombreuses petites pierres que nous avons disposées l'une à côté de l'autre forment dans leur ensemble comme une image en mosaïque du caractère du peuple romain primitif, de ses habitudes de pensée et de ses goûts. Nous avons pu jeter ainsi un regard profond dans l'àme romaine tout aussi bien qu'en étudiant les monuments artistiques et les faits de l'histoire.