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LA LANGUE LATINE ET LA CIVILISATION ROMAINE

§ 4L — La laugue est la fidèle compagne de l'homme daus son pèlei'inagi' sur cette terre. Toutes les impressions du voyage se retrouvent fixées dans la langue aux diverses périodes de son développement, superposées comme les anneaux annuels qui forment le tronc des arbres. Les descendants peuvent y puiser des renseignements sur l'époque de leurs ancêtres et y découvrir ce qu'ils pensaient, ce qu'ils aimaient, leurs habitudes et leurs mœurs, le but de leurs efforts et la nature de leurs acquisitions. Pour qui sait l'interroger, la langue est un monument historique éloquent. Elle est un guide précieux surtout pour l'histoire de la civilisation. Ainsi riiistoiie de la langue française est dans une certaine mesure l'histoire du peuple

— lia -

français. G"est pour cela qu'il y a uuc histoire de la langue française comme il y a une histoire de la langue latine, parce que la langue varie dans son vocabulaire et dans sa syntaxe, comme les mœurs et les institutions du peuple qui la parle. C'est ce qui explique que lorsqu'on fait l'histoire d'une langue, on commence par faire celle du peuple, ou bien l'on mêle les deux histoires, qui sont intimement unies. Gela ressort des points que nous avons mis en lumière dans la première partie. La langue d'un peuple, comme le langage et le style d'un homme pris en particulier, se modifie, s'enrichit et se perfectionne à mesure qu'il devient plus instruit et plus cultivé. L'homme est un fils de son pays, mais aussi de son temps. Les idées, les préjugés, les défauts et les vertus de chaque époque se reproduisent plus ou moins dans chaque homme de cette époque. On peut dominer son temps, s'affranchir jusqu'à un certain point des idées et des coutumes régnantes; mais cela n'est donné qu'à un très petit nombre d'hommes supérieurs et privilégiés. Ceux-là même dont le nom est écrit en lettres d'or dans le livre de l'histoire ne se sont pas entièrement soustraits aux influences de leur époque. Leurs œuvres portent plus ou moins l'empreinte de leur temps. Ils croient pousser et faire avancer leurs contemporains, et ils reçoivent eux-mêmes l'impulsion; ils

veillent frayer de nouvelles voies à la culture hnmaine, et eux-mêmes sont sous l'empire de l'esprit de leur époque. L'usage est un tyran aussi bien dans le domaine intellectuel que dans celui de la pratique et des actes extérieurs. En architecture le style des monuments reflète les idées des générations qui les ont vu construire; de même le style de chaque écrivain reflète le courant des idées contemporaines. Il est intéressant d'étudier cette influence réciproque des mœurs et du style dans le développement de la langue latine à travers les siècles.

^ 42. a) Caractère de l'antique civilisation romaine et de l'ancienne langue. Ennius, Appius, Caton. —Ce que Qiiintilien dit û'Ennhis (« Ennium sicut sacros vetustate hicos adoremus, in quibus graudia et antiqua robora iam non tantam habent speciem quantam religionem » X, 1, 88), est vrai de toute la vieille littérature romaine. Le style des vieux auteurs est dur et noueux comme le tronc des vieux chênes. Les prisai Latini ont un langage simjile, uni, droit et franc, comme leur caractère et leur façon d'agir. Us sont étrangers à tout ce qui est recherche, manière, grâce, ornement; il n'y a pas trace chez eux de la recherche de l'effet. Ils parlent pour être entendus et disent tout juste ce qu'il faut; la forme n'entre pas ou presque pas eu

ligne de compte. Parmi les préceptes que donne à son fils le vieux Caion, ce type du Romain de la vieille roche, celui-ci est en pnîmière place : « Rem tene, verba sequentur. » — Ou nous a conservé les dures et sévères paroles du vieil Appius Claudins (censeur en 312 av. J.-C, consul en 3U7 et 296) gourmandant les sénateurs et n'ayant nul souci de ce que nous appelons aujourd'hui les convenances parlementaires. « Comme le sénat, dit Cicéron [de Senect. 6, 16], inclinait à faire la paix et à traiter avec Pyrrhus, il n'hésita pas à dire ces mots, qu'Ennius a mis en vers : « Comment votre pensée, qui jusqu'à présent était droite et juste, s'est-elle égarée pour tomber dans la démence? » Et il les domina par sa volonté et son conseil, roi dans cette assemblée de rois, et la vénérable assemblée se courba sous les paroles du plus vénérable des orateurs. Et il consacra ainsi le plus beau triomphe de l'éloquence, d'une éloquence énergique et vigoureuse, qui se soucie fort peu des exigences de l'art. D'ailleurs ses auditeurs eussent été incapables d'apprécier un discours composé selon les règles minutieuses formulées plus tard par la rhétorique.

§ 43. L'ancienne littérature grecque et l'ancienne littérature romaine. — 11 serait difficile d'imaginer un plus grand contraste que celui qui.

existe enlre les commencements des d'eux littératures grecque et romaine. Voyez comme la langue et le style des anciennes épopées latines et des écrits eu prose est nue et pauvre, et comme celle des poèmes d'Homère est au contraire vive, colorée et pittoresque et quelle aimable impression elle nous cause. Les héros de l'ancienne littérature romaine tiennent des discours secs, ceux d'Homère ouvrent la bouche et il s'en échappe des paroles ailées qui sont comme de fraîches mélodies. Le vieux Nestor nous est présenté comme un Xtyùç àyopTiTv^ç, un parleur harmonieux, et le langage des vieillards Troyens est comparé au chant des cigales si apprécié dans toute l'antiquité (TÉxTtye;)!!). Ce n'est pas encore la période savamment construite; cet art, qui viendra plus tard, est remplacé par l'accent et la modulation. Aussi pour annoncer les discours des personnages, on se sert des verbes aùoav, o(ov£?v, cpôÉyYsaOai, etc., qui expriment bien l'élément mélodique et harmonieux, la belle sonorité du parler grec. Les verbes correspondants loqui, dicere, fari n'expriment pas cette nuance.

§ 44. Naturalia non sunt turpia. — D'après cette maxime il régnait dans la langue ancienne

(1) Voy. II., m, 151.

une graude liberté d'expression qui n'allait pas sans une certaine candeur. On ne s'effarouchait pas d'entendre appeler par leur nom des choses que plus lard les convenances défendirent de désigner directement. Omnla munda mundis « tout est pur pour ceux qui le sont eux-mêmes »; aussi Sisenna et après lui Ennius et Plante pouvaient sans scrupule dire concuMa nocle : « bien avant dans la nuit» (littér. : « au moment du conciibiiim »), alors que l'on dort d'un profond sommeil; Piso Frugi pouvait dire sans craindi-e de choquer personne : adulescentes peni dedltos esse. On mettait ainsi en pratique le principe stoïcien : suo qiiamque rem nomine appellare; nihil esse obscoenian, nihil turpe diclu (Gic, ad fam. IX, 22, I). Cette liberté du langage suppose une certaine naïveté et une certaine pureté de mœurs, et il est facile de voir par l'histoire de n'importe quelle langue, qu'à mesure qu'un peuple avance en civilisation, c'est-à-dire en corruption, son langage devient plus réservé et on remplace le mot propre par des périphrases ou des allusions.

§ 45. Allitération, répétition de mots, épithètes d'ornement ; construction de la période et rythme. — A cette époque, la différence entre la langue poétique et la prose était insignifiante.

Pour le cliant des Arvales sérieux et grave et poui' les carmina Saliorum, la mesure du vers saturnien à l'allure lente et solennelle convenait fort bien. Les deux principaux procédés poétiques alors en usage, V allitération et la répétition des mots, n'étaient pas non plus étrangers à la prose. L'allitération, qui se rencontre partout dans la langue des hymnes et des lois, donnait au discours de l'énergie et de la force, en ce qu'elle faisait ressortir et mettait en relief l'ossature et la nervure du langage, qui apparaissent surtout dans la combinaison des consonnes.

[De plus, l'allitération met un lien entre les mots, elle renforce du moins ce lieu, qui est très lâche dans l'ancienne langue; elle est d'un grand secours sous ce rapport dans le vers Saturnien ; c'est une rime à rebours qui unit entre eux les mots sur lesquels elle porte : « Maliim dabunt Metelli Naevio poetae. » C'est même une loi formative du vers ; c'était la loi de toute la vieille poésie italienne; elle associe des idées, leur donne une forme qui s'impose à l'esprit en flattant l'oreille (l).]

La répétition est un procédé très ancien, qu'on retrouve dans les plus vieilles langues iudo-.euro-

(1) Voy. Jordan, Kritische Bei/raerje ziir Geschiclife der lut. Sprache, p. 175.

péenues, surtout en poésie, et qui a pour effet d'auiiner l'expression et d'appuyer sur les idées qu'il met en relief. Dans les formules d'enchantement et autres, la répétition par trois fois de certains mots joue un grand rôle; c'est ainsi quedaus nos ballades et nos chansons le refrain a sa place fixe. Dans le chant des Arvales, chaque phrase est répétée trois fois dans les mêmes termes depuis enos, Lases, iiwate ']nsqiCa.ii mot final triumpe.

La poésie de ces premiers temps ne connaît guère les épithètes d'Oimement. La construction de la phrase est solide et serrée, comme celle des védas indiens. Les propositions se suivent comme dans le langage d'un enfant, sans être liées, engagées les unes dans les autres. Il en est de même pour la prose : elle est unie, simple, sans ornement et sans art. De la loi des XII Tables à Gaton, il y a peu de changements et de progrès à constater. Gellius (I, 21, 1] admire dans les écrits de Galon la venustas et la mwidiiia verbonan ; c'est tout bonnement un paradoxe : nous chercherons en vain ces qualités de style dans les œuvres et dans les fragments d'œuvres qui nous fcont restés de lui. Ge que nous y constatons avec plaisir, c'est la concision de l'expre.ssion, qui est si bien en harmonie avec le caractère de l'homme et celui des Romains en général, surtout des Romains de ce temps, qualité déjà

signalée avec éloj^e par Cicéron et par Salliisle W, el aussi la magna verbonan gravitas et sententiarum. Nul n'aurait pu parler un langage plus vigoureux, plus énergique et avec plus de feu.

La construction de la période et le rythme sont encore dans l'enfance. Les proposilions sont coordonnées, juxtaposées. C'est que ces hommes sont surtout sensitifs et pas raisoiuieurs; or le langage qui exprime le sentiment et l'impression actuels ne se meut pas comme celui de rintelligeuce et de la raison : celle-ci pèse la valeui- des idées et examine avec soin les aspects des choses, leurs ra])ports et leur dépendance, et ces rapports sont exprimés dans de longues périodes mesurées et articulées avec art. Le langage du sentiment procède tout autrement : chaque impression est comme enfermée en soi, forme un tout indépendant et s'exprime pour elle seule; le langage devient comme une succession de cris du cœur, qui suffisent pour satisfaire le besoin d'expansion et n'ont pas besoin de l'intervention de l'intelligence pour disposer, ordonner et subordonner les idées et en arrondir l'expression.

§ 46. Asyndéton, figura etymologica, accumulation d'expressions ayant le même sens, exil) Cic, de Oral., Il, 12, 53 : unam dicendi laudem piiiavis.te esse brevilalem; Sall. frag. I, 2, p. 5 Kr. : Cafo Romani r/eneris dise>'tissimîcs panais absolvit.

pressions proverbiales et citations. — L'asyndéton, que nous renconlions daus les iinliques formules, comme velltis iubealis, paires conscripti et d'autres, est d'usage courant chez Caton. Ainsi il dit (fragm. 108 Peter = Origin. VII, fr. 1 édition Jordan) : « Multa me dehortata sunt hue prodire, anni, setas, vox, vires, senectus »; fr. 101 Pet. = Origin. V. fr. II : « Exercituni suuui pransum, paratum, cohortatura eduxit foras atque instruxit(l). » Il emploie volontiers Valliléralion et la figura ely~ mologica, par exemble, fragm. 105 Pet. =^Orig. VI, 1 Jord. : cognobiliorem cognitionem, et Orat. p. 73, 10 Jord. : Vecticiilariam vitam vivere. Certaines tournures et locutions reviennent souvent chez lui, comme les versus iterati dans Homère, ainsi les trois adjectifs magnus, pidcher, pisculenius sont employés en partant de l'Ebrc (fr. 110 Pet. = Jord. Orig. VII, fr. 4, et du Naro (fr. 97 Pet. = Orig. V, fr. 9 Jord.). Pour obtenir un etfet, il ne craint pas d'accumider les mois de même sens, outre mesure même. Dans une phrase de son Oralio Rhodiensis, qui nous est conservée (fragm. 95 a Pet. = Orig. Y, 1 Jord.), il met ainsi en relief plusieurs idôes au moyen de ce procédé : « Scio solere plerisque ho-

(1) Comparez certains passages des poètes, Naevius, par exemple, I. IV, fr. 37 Bàhrens : c( Traasit Melitam | exercitus Romanus, insulam inlegram | iirit, populat'ir. vastat, rem hostium concinnat. »

minibus rébus secundis atque prolixis atque prosperis animum excellere atque superbiam atque ferociam augescere atque crescere. » A. Gellius, qui nous a conserve ce discours (XllI, 25, 13) note la chose avec étonnement. Celte phrase montre aussi la prédilection de l'auteur pour la forme atque, plus lourde et qui insiste plus fortement; en général d'ailleurs Catou aime à employer les particules expressives, par exemple verum enim vero.

De plus il s'applique à donner à son discours un air d'antiquité en employant des mots antiques, ces mots que Fronlon appelle Uigneae nuces et qui ont leur racine dans le vieux sol italien(i). Comme il néglige absolument et à dessein les petits moyens d'orner le styleenseignéspar la rhétorique grecque, il n'est pas étonnant que Cicéron appelle ses discours horridiilae (Or., 45, 152).

§ 47. Résumé sur le style de Caton. — Il ressort de tout cela que Caton cherchait à agir sur l'esprit de ses auditeurs et de ses lecteurs, non par les ornements du slyle, les fleurs de rhétorique sous

(1) Par exemple, tubiirchinahiindus, lurchinahundus. « Od d3 Bupporterait plus aujourd'hui, dit QuiulilieD, de semblables expressions, quoique Caton les couvre de son autorité » — Neqtte enim luhurchinabundum et lurcMnahiindum iam in nobis quisquain ferai, licet Calo sit auctor (I, 6, 42).

lesquelles se cache le vide, la recherche des expressions façonnées avec art, mais par les idées ellesmêmes, par des mots pleins de sens et de moelle, par un style approprié aux exigences du temps et du public auquel il s'adressait. 11 a écrit sur l'agriculture {de re ruslica), sur la conduite de la vie et la morale [de moiHbus) et il a rédigé les discours qu'il a prononcés. Sa latinité était pour le fond celle de ses contemporains : c'était le style lapidaire des monuments, sans fard, plein d'énergie et de force antique. « Un honnête homme, écrivait-il à son fils Marcus, sait toujours dire ce qu'il a à dire », vir bonus dicendi perittis. 11 voulait dire par là que le Romain, pour bien parler, n'avait pas besoin de recourir aux règles de la rhétorique grecque.

§ 48. b) Infiltration de l'art grec. — La rhétorique grecque, en etfet, la culture de la langue et de la littérature grecque, l'hellénisme, en un mot, avait déjà à cette époque pris racine à Piome et y avait trouvé un terrain assez favorable. Déjà l'influence de l'esprit grec s'était fait sentir depuis Livius Andronicus, c'est-à-dire depuis la guerre de Tarente. C'est sous le souffle de cet esprit grec que la littérature romaine prit naissance, et la parole de Pline l'Ancien quelques siècles plus tard était déjà l'expression de la réalité : ingenioriim

Graeclae flatu impellhnur. Les relations avec les grandes colonies grecques de l'Italie méridionale, relations que le commerce avait établies longtemps auparavant, entrèrent par le contact de la guerre dans une nouvelle phase. Puis ce qui avait été commencé par la guerre de Tarente fut continué dans les guerres puniques. Bello Poenico secundo Musa pinnalo gradu inhilit se bellicosam in Romiili gentem feram (Pohcius Licimus, ap. GelL, XVII, 21, 45). Ennius, au début de son poème, invoque les muses grecques, les Miisae (Moîîffat), et non plus les vieilles Gamènes nationales. Les traces de cette influence de la civilisation grecque, qui se fit sentir en tout, dans les arts, dans les sciences, dans le commerce et les métiers, se manifestèrent de bonne heure aussi dans la langue, surtout chez les poêles, et il ne pouvait en être autrement.

§ 49. Marche delà transformation de la langue. Formation d'une langue littéraire. — La transformation et l'épuration de la langue se fit lentement et naturellement. « La langue est fille du besoin, un nourrisson de l'esprit de société et des relations sociales; sa formation et son enrichissement sont œuvre du temps, son embellissement est le travail du goût et toutes les muses réunies doivent concourir à son perfectionnement. La langue écrite ou

littéraire d'une grande ualion, qui de l'état de nature rude et grossier s'élève, en passant par tous les degrés de la barbarie, lentement et seulement par l'imitation d'autres langues, à nn degré toujours plus élevé de culture, demande une suite de siècles pour arriver seulement à un certain point de perfection. 11 faut pour cela le concours d'une foule de circonstances favorable?. Il n'en est pas moins vrai que les principaux artisans de son progrès sont et restent ses savants et parmi eux ses écrivains de génie, de talent et de goût, ses poètes, ses orateurs, ses historiens et ses philosophes populaires. » (Wielanu, Ueher die Frage : Was ist hochdeutsch? 1782). Luther, qui était un « mitteLieutscher », avait une oreille plus fine pour saisir les particularités dialectales, parce qu'il entendait simultanément les dialectes de la haute et de la basse Allemagne; et ce fut lui qui fut choisi par la Providence pour donner à la langue des chancelleries de la Haute-Allemagne, par sa traduction de la Bible, la grande extension qu'elle a prise. De même, les Grecs, les demi-Grecs, les Osques, les Ombriens, les Celtes, qui voyaient la langue latine sous un point de vue purement objectif, parce qu'elle leur était étrangère et qu'ils devaient l'apprendre, furent les fondateurs de la lauifue littéraire de Rome.

§ 5U. Poésie d'Ennius : Onomatopée; mutilation des mots; tmèse ; formation bâtarde et hétérogène. — A la vérité le goût des vieux poètes romains n'était pas très délicat et très fin ; le public de son côté n'était pas exigeant, n'ayant pas luimême une culture esthétique sérieuse. Ce qui intéressait dans les œuvres poétiques, c'était non point le côté esthétique, la beauté de la forme, mais la matière traitée, le fond. L'invocation d'Ennius aux muses au début des Annales : « Miisae qiiae pedibus mag)iu?n piilsatis Olympum » pourrait tout aussi bien s'adresser à des chevaux qui piaffent; la joie enfantine qu'éprouve le poète à imiter dans un poème historique le son éclatant de la trompette par une onomatopée : « ai tuba terribili sonitu iaratantara dixit » [Ann., 452, Vahl.), nous fait involontairement sourire.

11 y a quelque chose de rude et de violent dans les mutilations des mots comme gau = gaudium (« laetificum gau », 415, Vahl.)(1). H en est de même de certains mots répétés et accumulés sous différentes formes, comme quicquam, quisquam, cuiqumn [Tragicor. t^el., 448, Vahl.); il y a là quelque chose de barbare.

(1) Celle méprise vient par analogie d'une fausse interprétation de Sw dans Homère, mot qu'Ennius prit pour une abréviation de 8wixa, et qu'il fit entrer dans ses annales comme mot d'emprunt au féminin ('< endo sitam do » Atin., 563).

Ennius n'a pas compris non i)lus la nature de la tmèse, qui répugne au caractère de la langue latine, et il se permet des divisions de mots forcées et barbares comme « cere-comtnmiàf-britm » {Ann., 586); « Massili-portabant iuvenes ad littora-tanas » [Ann., 605).

Pour le vocabulaire on ne procède pas par choix ; des expressions que le classicisme répudiera plus tard et ne vivront plus que dans la langue du peuple sont à l'ordre du jour; on affectionne même particulièrement certaines catégories de mots qui ont une empreinte vulgaire et populaire, comme les adverbes en -iter tirés d'adjectifs de la 2" déclinaison, les substantifs en -ela, -monium, -iudo. A côté de cela on voit s'introduire des phrases entières grecques; puis commence l'usage barbare des compositions de mots hybrides, moitié grecs, moitié romains, comme ihermo-poiare, antelogiiim, rapacidai^). C'est ainsi qu'en littérature et comme pour faire pendant à ces mots composés, on employa la coniaminatio , par laquelle on fondait plusieurs drames grecs en un seul drame romain où se mélangeaient les éléments grecs, mœurs,

(1) Voy. d'autres exemples dans Tuchhaodler : « De vocabuUs Graecis in lalinam liiif/uatn (ranslaiis ». Dissert. Berlin, 1876, p. 64 ; dans les articles de Weise dans les Bezzenôergers Beitrâge, vol. IX, p. 90 suiv. et dans Philoloyus, N. F. 1, 1, 45-52.

usages, etc., avec les éléments romains. Ajoutez à cela que la plupart des poètes s'essayèrent en même temps dans la comédie et la tragédie, comme si chacun d'eux était aussi bien doué pour l'un que pour l'autre et pouvait cultiver tour à tour la muse gaie et la muse triste, celle du rire et celle des larmes. C'est à partir de Plante seulement que se fit, comme chez les Grecs, la division du travail.

Ainsi donc le caractère de la littérature de toute celle période est l'imperfection et le manque de maturité. C'est la période des essais. Les hommes de lettres étaient animés des meilleures intentions; mai.-5 le mot d'Horace « Versate dm quki fen^e récusent, qiiid valeant hiimeri » n'était pas encore écrit, encore moins mettait-on en pratique le « nomim premahir in annuni » et le « ultra possc nemo oUigatur ». Les Romains de ce temps-là pensaient là-dessus tout autrement. Il s'est même trouvé plus tard des admirateurs et des amis de ces prisci et casci viri, qui se disaient épris de la naïveté et de la simplicité antiques, mais qui en réalité était entichés d'un préjugé et n'avaient pas l'esprit bien net. Aelius Stilo n'a-t-il pas émis l'avis que « Si les muses avaient voulu parler latin, elles auraient sans aucun doute choisi la langue de Piaule ». A. Gellius dit de lui et de son style :

Plauins latmoriim vo-bovum elcganiissimns (I, 7, 16), et ailleurs : Plmdiis guoque, homo llnguae alque elegantiae inverltis Laiinae irrviceps (VI, 17, 4) ». 11 est vrai que Quinlilieu ne partageait pas cette manière de voir et affirmait que, malgré le dire d'Aelius Stilo, c'était la comédie qui était la partie faible de la littérature latine : In comoedia maxime clandicamus; licet Varro « Musas Aelil Siilonls senleniia, Plautino dicat sermone locuiuras fuisse, si latine loqui velleni » {[nsf. or.;X, 1, 99.). En tin Cicérnnieu qu'il était, il savait voir et juger la ditlerence entre le style bien équilibré, la période bien distribuée, la langue perfectionnée d'un auteur classique et le latin d'un Plante, uni, simple et approi)rié au goût populaire. Ce qu'il dit d'Accius et de Pacuvius : a Nitor et summa in excolendls opcribus manus magis videri polest lemporibus quain ipsis defuisse » est vi-ai bien davantage encore de leurs devanciers. En \\n langage aussi emphatique que celui dans lequel Aelius Stilo avait loué le style de Plaute, celui de Naevius fut célébré dans une épitaphe fameuse communiquée par Gcllius (I, 24, 33) et qui avait sans doute Varron pour auteur : « InimofHales rnortales si foret fas flere, fièrent divae Camenae Naevmm poetam. flaque postquam est OrcUio iraditus thesauro, obllti sunt Romai loquier llngua latina » [llngua latlna, c'est-

à-dire, précisément dans la vieille laugue latine nationale et vraiment romaine).

§ 51. L'hexamètre grec. — Le vocabulaire s'enrichit. — Épithètes ; comparaisons et métaphores. — Cependant le germe d'une nouvelle phase de développement était enfermé dans ces œuvres imparfaites. Un grand pas fut fait surtout depuis Ennius, qui, selon le mot de Lucrèce, cueillit le premier sur l'FIélicon le rameau toujours vert de la poésie. Le vers saturnien dut céder la place à l'hexamètre, c'est-à-dire le rythme basé sur l'accent au rythme basé sur la quantité. [Ennius est l'organisateur de l'hexamètre latin et par conséquent de la prosodie latine, et cela parce qu'il voulut être un poète épique. Pour le poète dramatique, il était indifférent que la syllabe du temps faible soit longue ou brève; il était donc beaucoup plus rarement en situation d'examiner une syllabe d'après sa quantité et de tenir compte de celle-ci. Le poète dactylique, au contraire, ne connaît que des brèves et des longues ; il est donc à chaque pas obligé de voir quelle est la quantité des syllabes. C'était une tâche difficile pour Ennius, qui n'avait pas pour le guider la ressource de l'écriture, comme les Grecs, et qui était obligé de s'en rapporter à son oreille pour une grande partie. La quantité des voyelles longues par

position élait encore à régler. C'est en se basant sur les Grecs qu'on en vint à bout et en distinguant nettement, comme le fait Ennius, le vers scénique du vers dactylique.]

A partir de là donc trois points importants furent fixés : a) les syllabes reçurent, après une longue période d'indécision, une quantité fixe; &) les sons finals eurent une plus grande fixité; c) d'après le modèle grec, le vocabulaire s'enrichit de mots composés nouveaux et de mots étrangers. Jusque-là des mots grecs s'étaient bien introduits à Rome, grâce aux relations commerciales, mais ils étaient restés étrangers, isolés, et ne faisaient pas corps avec la langue nationale ; mais maintenant les mots grecs sont incorporés et consacrés par la littérature et deviennent ainsi des mots latins d'origine étrangère. Des expressions comme daedaliis (oaioaXo;), malaciis (aaXaxdç, moUis), ciimatHis (de ■/ci3[xa, vert de mer : « de couleur vert de mer »), dia dearum (oTa ôsatov), pelagiis [■Ki\'x-(o<i], termo (Tép[ji.o)v, terminus), epliehus (£!pY,êoç), poëma (Tror/ifxa), porta (7rotY,T-«^ç), pontus (ttôvto;), canipsarc (y.-ia7:T£iv, « tourner, doubler un cap»), expressions qui sont chez Ennius et chez d'autres poètes anciens, sont un témoignage de l'influence de la poésie grecque.

Il devient de plus en plus de règle d'orner et de vivifier le discours par des épithètes qui sont

frappées d'après le modèle grec, à la mode grecque, sous l'influence de l'hexamètre.

Les comparaisons et les métaphores, rares auparavant, deviennent de pins en plus nombreuses, quoique pour beaucoup elles soient simplement traduites ou imitées. A côté des métaphores ou images empruntées à l'agriculture ou à la guerre (voy. plus haut, §§ 3U-3I), on voit apparaître celles tirées de la mer et de la chasse, qui jouent même un rôle assez important. En 189 av. J. G., la comparaison du peuple agité dans les comices avec la mer houleuse était au Sénat encore toute neuve et elle y produisit un grand effet [Polybe, XXI, 31 ; cf. XI, 29, 9, IIultsch). Mais du temps de Gicéron, et encore plus de T. Live, elle était usée. A l'époque dont nous parlons, la métaphore tirée de l'action de sonder le fond de l'eau avec la perche chaussée de fer ou gaffe [perconiari, de contus = jtôvT&ç, « s'informer ») était déjà de monnaie courante, et les expressions verboriwi fluciiis, animus fluctuai (Plaut., iVdrc, V, 2, 49), praecla undal (Enn., Tr^ag., 520), « le butin est abondant», iacturam facere, tiré de «jeter par-dessus bord », (cf. Lorenz, Préf. à Plaut., Mil., p. 59) commençaient à apparaître. A cette époque remontent aussi probablement indagare (liltér. : « pousser le gibier dans le filet», cf. Plaut., TiHn., 240 : indagator celaiihn, « qui fait

la chasse aux secrets») et investigar e {« scvuler, rechercher attentivement », cf. vestigitwi), termes empruntés à la chasse et appliqués à toutes sortes d'opérations du corps ou de l'esprit. Eunius nous offre cette comparaison [Awi., 344, Vahlen) : Stmtt si quando vinclis venatica velox \ apta solet canis forte feram sei nare sagaci \ sensit voce sua niciit idulatque ibi acuie, etc.

Il faut bien accorder que quelques-unes des métaphores en question ont été employées à l'imitation des Grecs, auxquels on les a prises toutes faites; cependant si l'on n'avait eu d'ores et déjà à Rome un goût prononcé pour la chasse et la navigation, il eût été difficile aux poètes de semer ces métaphores dans leurs vers. Les métaphores réfléchissent l'état de culture intellectuelle et moiale, les habitudes d'un peuple; c'est là un fait depuis longtemps observé. La langue d'Homère nous renseigne sur les mœurs des temps homériques. Le poète emprunte la plupart de ses métaphores au cercle des phénomènes élémentaires de la nature, aux occupations de l'homme simple, resté près de la nature, du chasseur, du pêcheur, du berger, du campagnard, du forgeron, du menuisier, du tanneur, etc.(i). Le vaisseau joue un rôle encore très res-

(1) Cf. Jacob Bauer, Das Bild in der Sprache, II. Beigabe zum Jahresbericht der Kôaiglichen Studienanstalt Ansbach, 1889, p. 17,

treiut dans les images et les métaphores, dans les comparaisons, parce qu'alors la navigation était encore assez peu développée. Mais nous pouvons suivre les progrès de la marine des Grecs dans les métaphores et les comparaisons de leurs poètes. Ainsi dans Pindare se trouvent 17 expressions ou tournures métaphoriques empruntées à la marine ; dans Eschyle, 30; dans Sophocle, 11 ; dans Euripide, 36(1). M. Pecz {Beitrage zur vergleichenden Tropik der Poésie, I Theil, Berlin 1886) a donc raison, quand il prétend que dans les métaphores d'Eschyle se reflète exactement l'époque des guerres médiques, dans celles de Sophocle le temps de Périclès, et dans celles d'Euripide la période de la démagogie. De même les images de la vieille poésie romaine nous apprennent que les Romains, après une loûgue période d'indifTérence pour le commerce maritime, commençaient à s'y livrer plus activement , et que depuis les guerres puniques, à l'imitation des peuples de l'Orient, ils s'adonnèrent au plaisir do la chasse.

§ 52. Le cercle des Scipions. — Couleur rhétorique du style chez Térence, Accius et Pacuvius.

— Là où nous trouvons le plus de goût pour la

(1) Cf. BuRMEisTER, Uebei' den Elnfluss der Metapher ueber die Entwichelung der Sprache. Progr. von Barmeo, 1863.

forme artistique et la culture scientifique la plus avancée à cette époque, c'est dans le cercle des Scipions{l). Ils se plaisent à admettre dans leur société les poètes jusque-là si dédaignés [Poeticae ariis lionosnonerat.Ai^àiiCKio^). Ils savaient bien d'ailleurs qu'ils y trouveraient eux-mêmes leur compte. De même que les premiers ils s'entourèrent comme gouverneurs d'une cohors praeioria, destinée à frapper les peuples soumis et à relever à leurs yeux l'éclat du pouvoir souverain, de même ils songeaient à appuyer de leur protection les chantres de leurs exploits, et ils les aidaient à embellir et à purifier leur style. Les scribae, à qui on avait jusque-là simplement accordé un lieu de réunion dans un quartier plébéien, sur l'Aventin, furent tirés de leur obscure retraite et admis à se chauffer au rayon de la gloire des imperalores, à évoluer dans leur cour. Ennius fut amené à Rome par Gaton; M. Fulvius Nobilior l'emmena avec lui dans son expédition d'Etolie, et d'autres suivirent l'exemple ; et depuis le second Africain surtout ce fut la mode pour les généraux d'avoir des poètes dans leur entourage. Ce fait ne pouvait rester sans influence. Chez Térence surtout on touche du doigt

(1) C'est Scipion, dit A. Gellius, qui de son temps parlait le latin le plus pur ». — Scipionem, omnium aetatis suse purissime locutiim (II, 20, 5).

dans soQ style les traces de ses aristocratiques fréquentations. Sa langue est pins claire, plus pure, plus polie, plus parfaite en un mot, que celle de Plante; ou sent qu'on approche du senno urbanus. Seulement il est en avance sur son public, qui n'apprécie pas encore ces qualités de style, témoin les attaques des contemporains jaloux et malveillants, qui appellent son style oratio tenuis et son écriture, scriptura, en regard de celle de Gaecilius, levis (faible, molle et peu expresï«ive).

Avec Térence la ï'héthoriqiie aussi commence à pénétrer davantage dans la poésie, la rhétorique, qui va devenir bientôt une puissance de premier ordre et qui, ce qui est caractéristique pour le peuple romain, s'étendra peu à peu à tous les domaines littéraires et pénétrera tous les genres. Dans la première moitié du u" siècle av. J.-C, l'excitation du goût artistique et littéraire, le mouvement intellectuel produits à Rome par les rhéteurs et les philosophes grecs devinrent si puissants que tous les efforts des patriotes pour réagir contre ces nouveautés restèrent sans effet. [Paul -Emile, le vainqueur de Pydna, rapporta dans son butin de guerre la bibliothèque grecque du roi Persée, qu'il donna à ses fils (Plut., Paul., 28); ce fut la première bibliothèque grecque qui vint à Rome (Isio., Orig., VI, 5). Polybe voit venir l'union du monde

entier sous la domiualion romaine avec la culture grecque commune.] Les Épicuriens Alcaeus et Phillscus, qui furent chassés de Rome en 173, mais surtout le grammairien Gratès Mallotes, l'historien Polybe et les nombreux Achéens qui lurent pendant dix-sept ans (167-150) retenus à Rome comme otages, puis l'ambassade athénienne ayant à sa tête Garnéade l'académicien (en 155) exercèrent sur la jeunesse un attrait si puissant et si durable que, à partir de ce moment, l'étude de la rhétorique et de la grammaire devinrent des parties indispensables de l'éducation d'un Romain. On se jeta à corps perdu dans ces nouvelles études, quasi diutu7main sUim explere cupiens, dit Gicéron [de Sen., 8, 26). La rhétorique, en effet, répondait au goût du peuple pour la pensée claire et intelligible et pour la netteté et la logique de l'expression. Bientôt des rhéteurs latins ouvrirent eux aussi leurs écoles à côté des rhéteurs grecs.

Et déjà chez Accius et Pacuviiis se manifestent plus clairement les résultats des études de rhétorique. Les antithèses et le parallélisme des propositions [coJîcinnitas), les périodes mieux arrondies et plus pleines forment un contraste marqué avec le fond du style, qui conserve encore beaucoup de la lie du vieil idiome rustique. [C'est ce qui explique comment Varron {ap. GelL, VI (Vil), 14, 6) recon-

naît à Pacnvins comme qualité « l'abondance » : PacuviKS exemplum iibertatis, Horace l'appelle un poète savant, iiocla doctHs{Epist., II, 1, 06), et Cicéron trouve dans son style des expressions incorrectes et non latines : Caeciliiim et Paciivium maie locidos videmus [Brut., 74, 2o8).]

§ 03. Marc Antoine; Liciniiis Crassus. — Ce furent naturellement les orateurs qui tirèrent de l'étude de la rhétorique les plus grands avantages. L'éloquence étant le moyen de persuader au Sénat, sur le forum et devant les juges, fut de bonne heure cultivée et, chose remarquable, le premier monument littéraire en prose qui ait été publié par un Romain est un discours du vieux censeur aveugle Appins Claudius. Or, il s'offrait maintenant une occasion d'apprendre à construire le discours avec plus d'art, à lui donner une forme plus séduisante et par conséquent à le rendre plus persuasif. Comme bien l'on pense, on la saisit avec empressement. Deux hommes se distinguèrent entre tous par leur talent oratoire, Marc Antoine et Licinius Crassus, les deux seuls que Cicéron dans son De oratore juge dignes de représenter ses idées et ses théories sur l'art oratoire. D'après lui [De orat., II, 28, 121- 122), Crassus est le créateur de la beauté oratoire, du discours orné : Qui Jioc (se. ornementa dicendi)

prinius in nostros mores induxit, qui ynaxime auxii, qui soins effeclt. — Sine ulla diibltatlone sic sialuo et iudlco (dit Antoine) nemlnem omnium tôt et tanla, quanta sunt in Crasso, habulsse ornamenla dicendi. Ce sont eux, Grassus et Antoine, qui s'éloignèrent le plus de la barbaries fo)-ensis et s'appliquèrent à parler une langue pure et correcle. Et s'ils ont atteint ce but, c'est parce qu'ils ont étudié les règles de l'art oratoire et du style en général, qu'ils se sont exercés à composer d'après les règles de l'école. Ce qui le prouve, c'est ce qui est resté de leurs discours et surtout, pour Grassus du moins, un vers de Lucilius [fraij.inc, 33, Mueller) : Crassum habeo generum, ne pYiToptxcoTspoç tu sis. Et lorsque le même poète dit : Crassl pater Iiuius panaethi {= splendidi), c'est très probablement de ce même Grassus qu'il s'agit. On date de Grassus, comme nous l'avons dit, la beauté de la forme oratoire. Son expression était choisie, claire, spirituelle. Il avait de l'humour : Nam esse quamvis facetum alque salsum non nimis est per se invidendum, sed cum omnium sit venustissimus et urbanissùnus, omnium gravlsslmum et severlsslmum et esse et vlderl, quod istl contlgit wii, id mihi vice feretîdum vldebatur [De or., II, 56, 228). — Non fere quisquam reperletur praeter Uunc in uiroque génère leporis excelle ns, et illo, quod in perpetui-

iate sermonis, et hoc, qiiocl in celeritate et clicto est [Ibid., II, 54, 220). Il aimait la brièveté et ses périodes étaient d'une longueur modérée. Ce qu'il employait plus volontiers, c'est le balancement ou le parallélisme des membres de la phrase, qui aide essentiellement à la clarté.

Antoine, au contraire, disciple zélé et convaincu du vieux maître Caton, recherche une expression simple et dépouillée d'ornements. Il évite de paraître formé par l'école et l'étude. ProMUliorem hoc populo orationem fore censehat suam, si omnino didicisse numquam putareiur [De orat., 11, l, 4). Mais il ne se dérobait pas tout à fait aux influences de l'art grec. Il était habile à ranger les idées et les membres de phrase à leur vraie place, comme un général ses soldats, et ses périodes étaient dans un ordre de bataille parfait. Ce qu'il recherchait avant tout, c'était non la beauté, mais l'utilité pratique. Il avait un coup d'oeil sûr, une grande présence d'esprit; c'était un habile tacticien; il choisissait ses mots pour le combat, non pour la parade, tout en restant correct (i).

(1) Omnia veniebant Antonio in mentem eaqite suo qmeque loco, ubiplurimum projîcere et valere posseni, in maxime opportunis orationis partibus collocabantur (Cic, Brut., 61, lôV). (N. d. T.)

^ ."54. Cicéron. — Jugements portés sur lui par ses amis et par ses ennemis. — Ce n'est que chez Cicéron que nous voyons s'unir l'élégance et la grâce de la forme grecque au sérieux et à la gravité du Romain, C'est lui qui le premier fit de la langue latine ce qu'elle était destinée à devenir : le véhicule de la culture classique et en général de la culture ancienne chez les barbares du nord. Velleius Paterculus a raison quand il dit (1, 17, 3) : « At oratio ac vis forensis perfectumque prosae éloquent iae decus, pace P. Crassi Scipionisque et Lacll et Gi^acclioriim et Fanni et Servi Gallae dixerim, ita universa sut) principiiim oferis sui eriipit Tullio , lit delectari ante enm paucissimis, mirari neminem possis ». C'est pourquoi Tacite pouvait affirmer à son tour ceci iDial. 18) : « Muiari cum temporibiis fotvnas quoque et gênera dicendi; sic Catoni seni comparai us C. GraccUus plenior et iiberior, sic Gracclio politior et ornatior Crassus, sic tdroque distinctior et iiberior et altior Cicero. » Ce que les «rrecs appelaient Sctvô? Àsyî'.v, il l'était autant qu'un P.omain pouvait l'être; il était maître de la langue comme nul autre ne le fut jamais.

Ses efforts et ses tentatives rencontrèrent des contradicteurs et des ennemis; de divers côtés on chercha à contrecarrer son action et son influence^ à arrêter l'essor qu'il donnait au développement de

la langue, à l'art de la parole et à la culture littéraire en général. Des hommes inspirés par un patriotisme étroit, une fierté nationale inflexible et opiniâtre, entêtés, stationnaires, essayèrent de faire prévaloir leurs vues opposées aux siennes et se firent un mérite de parler autant que possible Inusllaie et inqtànate, estimant qiie parler correctement ou parler contre l'usage, c'était tout un. Quoique le progrès par lequel la langue s'ennoblissait et s'embellissait s'accentuât de plus en plus, au point de ne pouvoir plus être enrayé, il y avait encore des zélés qui ne voulaient pas entendre parler de ce style assoupli par l'imitation grecque et qtii préféraient décidément la vieille langue nationale. Ces tentatives de réaction demeurèrent naturellement impuissantes. D'autre part Cicéron ne manquait ni d'encouragements ni d'admirateurs. Le plus précieux témoignage et le plus éclatant est celui de César dans la dédicace de son De analogia : « Vous avez découvert et vous avez utilisé le premier de tous les trésors de l'éloquence. Par là vous avez bien mérité du peuple romain et vous honorez voire patrie. Vous avez acquis la plus grande gloire et remporté un triomphe que Ton doit estimer plus beau que celui des plus grands généraux; car c'est une œuvre plus haute d'étendre les limites de l'esprit que d'étendre celles de l'empire. »

§ 55. Ses aveux sur son art et son travail. —

Gicéroa nous entr'ouvre lui-même la porte de son atelier de travail et nous permet ainsi de jeter un coup d'oeil sur ses exercices et son genre d'éloquence. Il écrit à Atticus [ad Ait., II, I, 1] : «qu'il a cette fois mis en usage toutes les boîtes de fard d'Isocrate et de ses disciples » (pour orner son style) — Meus aulem liber toium Isocrati myrothecium atqiie omnes eius dlscipulo7nim arculas consiimpsit. Ailleurs, il écrit à son ami : « Si jamais j'appelai à m.on secours et eus à ma disposition les périodes les tournures hardies, la dialectique et toutes les figures de rhétorique, ce fut ce jour-là (au Sénat, où il était question du consulat de Gicéron). Les applaudissements furent bruyants. -> — Si unquam

niihi TîEpi'ooo'.. si /.-/iTTO'', si Èv6'juir,axTa, si KaTacxîval

suppediiaverunt , illo tempère. Quid multa? Clamores. Gicéron, dans ces passages, a fort bien fait ressortir les traits les plus saillants de son éloquence. Le premier il sema à pleines mains les fleui-s de rhétorique. Ornata sit oraiio. tel était le principe et la règle fondamentale de tous les orateurs romains de cette école. Gomme ils se proposaient de rendre pratiques aussi vite que possible les connaissances qu'ils répandaient autour d'eux, et ils avaient à le ftiire un intérêt de premier ordre, ils devaient s'appliquer à les rendre sensibles.

s'adresser plus aux sens qu'à la raison et préparer ainsi les âmes à l'émotion. Ce but ils l'atteignirent surtout par la personnification des idées et la représentation sensible des objets, par l'expression figurée ou impropre. L'un de ces procédés éveilla la sensibilité, l'autre lui donna un objet plus élevé en l'intéressant aux idées elles-mêmes. Tel est le secret des effets de l'éloquence cicéronienne. Faire entrer en jeu la sensibilité et faire jaillir l'émotion dans l'âme, voilà à quoi tendent les moyens et procédés de style employés par Cicéron avec tant de succès : interrogations oratoires, exclamations, répétitions de mots et de tournures, échange rapide de questions et de réponses, dialogue vif, personnification des choses abstraites, comparaisons et métaphores surtout.

§ o6. Anaphore, chiasme, enthymème, hendiadys, rythme, expressions pleines, construction de la période, vulgavismes. — Le Romain se figure toujours un adversaire ou un contradicteur, avec qui il discute, même quand il écrit un traité de philosophie, comme Cicéron le De senectiite. Il s'escrime avec cet interlocuteur supposé, lui fait des objections, le réfute, le raille, etc. D'où les objections fréquentes introduites par at, souvent aussi dixerii quis, clicel aliquis. Mais de toutes

les figures que la rhétorique latine prit à son service, en les empruntant à la rhétorique grecque, Yanapliore et le chiasme jouèrent le principa.1 rôle et furent le plus en évidence. Ce sont, d'après Naegelsbach, les deux facteurs principaux dans l'organisme de la phrase latine. Après eux, on rencontre fréquemment Yenthijméyne (8 fois dans le pro Archia, par exemple) et Vhendiadys. A la place de celte dernière figure régnait dans l'ancienne latinité la figura eii/mologica. De l'ancienne expression otlum oiiosum (Ennius), «: loisir oiseux », sortit d'abord un intermédiaire : sicmmwn otium, et de là enfin la désignation par deux mots de même nature et de même valeur, l'adjectif devenant un substantif : pax et oiium ou otiuni cl iranquilliias. Plus que jamais on tint compte du rythme et de la cadence de la période. On évita avec soin les cadences poétiques, les groupes de mots rappelant Thexamèlre, comm.e esse videtiir, qu'on remplaçait, par exemple, par esse iridealiir {V . Par contre, ou regardait comme permis et même comme tout indiqué d'ajouter, pour arrondir la période, des mots comme 'piUOj arljiiror, videur, etc., mots inutiles pour le sens, mais qui servaient à préparer

(1) Cf. Cic, Or., 50, 201 : A'ec in nwneris inarjis qiiam in rdiquis ornanientis oiationis eadan cum faciamus, qitae poe/ae, eff'ugimus (amen in oralione poemalis nimililudineiii.

à la phrase une chule plus agréable à l'oreille (voy., par exemple, in Veri\, IV, 1,1; 2^yo Rose. Am., 53, 143). Df'-jà cette préoccupation de la cadence et cet emploi de mots auxiliaires se voit çà et là chez C. Gracchus. — Les mots plus pleins, plus longs, remplacent les mots simples, par exemple, saepemimero au lieu de saepe, aux ])laces qui les comportent, bien entendu; on emploie volontiers le pluriel des noms abstraits, pour amplifier l'idée ot rendre l'expression plus abondante et plus harmonieuse. — Les périodes s'arrondirent, devinrent plus pleines, avec la concinnitas et l'équilibre des membres, vrais modèles d'un travail finement conçu et finement exécuté.

Le public aussi était bien changé et demandait qu'on fît des frais pour lui plaire. On exigeait plus de l'orateur qu'au temps de Galon; on s'intéressait davantage à la rhétorique, à l'art savant; on avait une oreille plus délicate et une certaine connaissance des règles de l'art. « Si un histrion dans ses mouvements pèche tant soit peu contre la mesure, ou si l'on récite un vers trop long ou trop court d'une syllabe, on le siffle et on le hue ». — Histrio si pauliim se movit extra mimeriim aui si versus pronuntiatus est syllaha iina Wevior aut longior, exsibilatur, explodiiur. » (Gic, Parad., III, 2, 26.) — « Si le langage de l'acteur n'est pas conforme

à la situation du personnage qu'il joue, les chevaliers romains et le peuple même partiront d'un éclat de rire. » — Si dicentis erwit forluiiis cibsona dicta, I Romani iolleni équités [jeditesqiie cachinmim (HoR., Aï'tpoét., ii2). La multitude même et le grand public « avaient une oreille plus aiguisée et un sentiment plus vif des convenances du style, au point qu'on remarquait fort bien les fautes les plus légères contre la mesure du vers et la valeur des syllabes, presque comme à Athènes » (voy. Uehnhap.dy, Gruadriss de?- Hom. Litt., i^ éd., p 68, R. 43).

Enlîn la notion de langue classique comporte nécessairement un grand soin dans le choix des (uots'^X). Les mots vieillis et les formes archaïques étaient rarement employés, et quand de ci de là on y avait recours, c'était avec intention et pour un etïet déterminé l2). On é\iidà\.\(i&viUgarismes autant que l'aire se pouvait, par exemple des comparatifs comme arduior, maleficissimus ; eo avec le génitif eo andaciae progredi), renii)loi de l'ablatif, du gérondif, pour marquer la manière [belliim ambu-

(1) Voy. Cic, ad fam., XVI, 17, où Cicéron critique comme impropre une e.Npression donL Tiroii s'élaiL servi en lui écrivant.

(2j Cic, de Orat., III, 38, 153 : Inusilala sunt prisca fere ac velusla ab usu colidiani sermonis iam diu intcnnissa, quae sunt poelurum licenliae liberioru quam noslrae ; sed tamen raro habel eliain lu orutione poeticiii/i aliqiiod vcrbian dif/nilatein.

lando confeccrunt), etc. Toutefois, comme une langue littéraire, si elle veut rester vivante, doit de temps en temps puiser à la source vive des dialectes, les classiques eux-mêmes ne purent se dispenser de chercher à enrichir la langue écrite par des emprunts au langage populaire. C'est de là que viennent des locutions comme in praesenti, in proclivi^ l'emploi d'adjectifs comme multiis et plurimus avec un singulier [phiritnain salutem), les participes parfaits des verbes déponents ayant un sens passif, comme dimensits, partitusi'^).

§ 57. Jugement résumé sur Cicéron. — Ainsi donc avec Cicéron , le parens fecundlae Laiinar unique lUterariim (Plin., H. N., Vil, 30), la prose oratoire et philosophique a atteint son apogée. Personne, avant ou après lui, ne peut lui être comparé pour la clarté et la convenance de l'expressioD, le sljle orné et fleuri, le rythme, l'harmonie et la cadence, l'équilibre des phrases entre elles et des membres de phrase. 11 est vrai qu'il y avait à ce culte du style quelque danger. L'orateur pouvait

(1) H y aurait bien d'autres points à noter. ^VJUS ajouterons ceci seulement. Dans l'ancienne langue lutine, le mode irréel était toujours dans une proposition indépendante et l'on s'en contentait. Dans la langue classique on a voulu exprimer l'irréel même dans la proposition subordonnée au subjonctif ou à l'infinitif, au moyen de la conjiigatio periphrastica.

être tenté de trop compter sur son éloquence, de faire triompher par elle une mauvaise cause et de tromper le peuple. Cicéron n'a pas échappé à ce danger. Son talent d'orateur et de styliste d'une part, d'autre part la politique ont gâté son caractère. Ce que Gaton redoutait de la présence à Rome de Garnéade et de ses deux assesseurs, à savoir, que la jeunesse romaine n'en vînt à estimer la parole plus que les actes et le maniement des armes, et que, dans Téblouissement de celte dialectique brillante, on n'arrivât plus à reconnaître la vérité (1), se produisit nécessairement. L'examen et la discussion éloquente du pour et du contre conduit au scepticisme théorique, puis au scepticisme pratique; c'est une conséquence inévitable de la civilisation et de la culture intellectuelle.

S:; 58. Métaphores dans la littérature de cette période; termes nouveaux. — Jusqu'à présent, nous avons eu à nous occuper des faits qui ont contribué à ennoblir, embellir et affiner la langue et le style. 11 nous faut maintenant voir ceux dans lesquels se manifestent et s'affirment les rapports entre les progrès de la langue et ceux de la civilisation. C'est encore à la métaphore que nous nous adres-

(1) Plut., fafo, 22; Pr.ix., .V. //., VU, ?,i, 111.

serons. Les tropes, en effet, et surtout les méiayhores employées par Gicéron nous permettent de jeter un coup d'œil profond dans la vie et les mœurs des Romains de sou temps (1). A côté des vieilles métaphores tirées de l'agriculture, de la guerre, du droit, on en voit apparaître de nouvelles ; les expressions techniques empruntées aux courses de chevaux, aux combats de gladiateurs étaient d'un emploi journalier et fréquent, des métaphores tirées du théâtre, de la médecine, des arts en général et des sciences étaient employées volontiers; les allusions aux œuvres de la littérature grecque, d'IJumère surtout, devinrent plus fréquentes.

Par l'élude, la traduction et le remaniement des ouvrages philosophiques et autres œuvres scientifiques des Grecs la langue s'enrichit de nouveaux termes ; le nombre des substantifs abstraits s'augmenta considérablement; on vit apparaître les notions spécifiques, dont le besoin ne s'était i)as fait sentir auparavant, alors que l'on ne philosophait pas et que la culture intellectuelle était peu avancée. Ce progrès, cependant, ne se fit que fort

(1) On pouriviil objecter que Cicéron a emprunté une partie de ses métaphores aux orateurs grecs, à Déniosthène surtout et à Isocrale; mais le fait seul qu'il empruntait à ces deux orateurs telle ou telle métaphore est significatif : il espérait évidemment qu'elle serait comprise et goûtée de ses auditeurs.

leutemenL. Cicéron n'avait pas encore de terme pour exprimer l'être en soi, to ov; il est vrai de dire que, ayant à sa disposition les mots rc5, negotium, causa, il n'éprouvait pas le besoin de créer un mot nouveau pour exprimer l'existence en général. C'est seulement après Auguste que furent créés sur le modèle grec ens et essen(iai^).

§ 59. Mots d'emprunt. — Le nombre des mots (l'origuie étrangère augmenta partout pour exprimer les idées nouvelles dans toutes les branches de l'activité humaine, surtout dans le domaine intellectuel. Quels que fussent les efforts de Cicéron pour former une terminologie philosophique, quoiqu'il y eût eu partie réussi, quoiqu'il eût été aidé et soutenu par d'autres, quand il travaillait à suppléer aux expressions techniques des philosophes grecs par des expressions latines, l'emprunt direct n'en resta pas moins la règle, ici comme ailleurs (2). Lucrèce a raison quand il dit :

(1) Cf. Sémèq., Epist., 58, 6 : Non celaho le : ciipio, si fieri potest , propitiis auribus luis « essentiam » dicere; si minus. dicam et iratis. Cicronem aiicforem Indus verbi habeo, puto locuplelem.

(2) Voici comment s'exprime Cieérou sur l'emprunt des termes grecs (De fin., III, 2, 5) : Quod si in linr/ua concessumest, ut doctissimi homines de rébus non pervagutis inusitatis verbis utevcn- Lur, quanta id nobis magis concedenduni, quia en nunc primum

Nec me animi fallit Graiorum obscuni repcrla Difficile illustrare lalinis versibus esse, Multa novis verbis praeserlim cum sil agendum Propter egestatem linguae et rerum novitatem.

il, 136 s.)

et aussi III, 259 s. :

Hationem rcddere aoentem Abslraliit invilum palrii sermonis egestas.

Et beaucoup d'autres se heurtèrent aux mêmes difficultés que lui. Alors oc vit s'accroître coûsidérablement le nombre des mots étrangers dans la langue littéraire; on s'habitua même de plus eu plus à considérer le grec comme un ornement du discours. On posait pour le grec, si nous pouvons ainsi dire, comme en Allemagne, au xvn<* siècle, on s'était engoué pour le français, comme chez nous, aujourd'hui, les pédants du monde sélect posent pour l'anglais. A Rome, la poésie était regardée, non comme l'expression du sentiment personnel, de ce qui remue et agite le cœur et comme devant porter l'empreinte nationale, mais comme un exercice de lettré, un ornement de civilisé; on s'effor-

audemiis attingere .' Et il ajoute : giiamqiiam ea verba, qidbus inslitulo veterum utimur pro latinis, ut ipsa philosophia, ut rhetorica , dialectica, grammalica, geometria, miisica , quamquam Latine ea dici poterant, quoniam nsii percepta sunt, nosiia diieamîis.

çait surtout de réjouir l'oreille par une forme aimable et le son agréable des mots :

Non satis esl puJchra esse pormata, dulcia sunto.

§ 60. Expressions obscènes; dégradation des mots, qui perdent leur valeur. — Un autre signe du raffinement de civilisation qui s'opérait alors, c'est qu'on cherchait à voiler les choses naturelles, à gazer l'expression qui les désigne ; on était choqué par le mot propre. Toute une série de mots qu'on employait autrefois couramment et sans arrière-pensée dans la langue littéraire, comme cmus, cunmis, ruta, menia, pénis, furent considérés comme obscènes et rayés du vocabulaire de la bonne compagnie. Seuls, les satiriques y eurent de temps en temps recours, ne craignant pas de remuer la boue pour faire des peintures crues des désordres de leur temps. Gicéron écrit dans une lettre à Paetus [ad fam., IX, 22, 5) : Ego servo et serrabo [sic enlm aclsuevi) Plaionis verecundiam ; itaqiie tectis rerhis ea ad te scripsi, quae apertissimis agunt Stoïci. Sed illi etiam crepitus aiunt aeqiie libéras ac ructns esse oporto^e. Il s'exprime de même De Or., III, 41, 164 : Fugienda esl omnis inrpitudo... Nolo dici morte Afr'icani « castratam » esse rem publicam ; nolo « stercus curiae » dlci Glauciam. On

savait donc fort bien ce qui était malpropre et obscène, mais on se gardait de le désigner par son vrai nom; on le voilait d'un manteau décent. La moralité avait-elle à gagner à cette pudeur tout extérieure? Ceci est une autre question (i).

Sens des mots dénaturé. — Il arriva, au contraire, que des termes nobles par eux-mêmes et fort innocents, exprimant des idées simples, prirent un sens ironique et descendirent au rang de termes de mépris. La guerre civile, les pratiques des délateurs surtout gâtèrent le caractère du peuple. On désapprit le parler franc et on apprit à parler à mots couverts. La simplicité et la franchise enfantine, le contentement de soi et l'innocence primitive du peuple-nature avaient à jamais disparu. On avait tellement l'habitude du mal et de la méchanceté.

(1) Voici comment s'exprime Herder sur ce point {Œuvres complètes, W, 11, p. 258 de l'éd. de Colta, 1862) : « Par une décision commune prise au nom di; l'iionnêteté, de semblables façons de parler furent tenues pour inconvenantes et bannies de la langue; mais on ne déclara pas du même coup la chose elle-même comme impudique et on ne supprima point l'envie de nommer d'autant plus volontiers ces choses simples et naturelles et, parce qu'on n'ose pas les nommer, de les désigner par de spirituelles allusions. Telle est l'origine de la langue équivoque de la galanterie. Deux, trois expressions furent bannies de la langue des honnêtes gens et laissées à la populace: mais à leur place on accueillit vingt périphrases descriptives, cinquante expressions fleuries et cent locutions à double sens, où les malins seuls saisissent l'allusion ; et voilà ce qui s'appelait la langue pure et châtiée du siècle. »

que saus mauvaise intention on disait du nnal et l'on donnait un sens méchant et satirique aux mots les plus simples et les plus usités. Thucydide déplore en ces termes l'influence de la guerre du Péloponnèse sur la langue grecque (III, 8-2) : « On en vint à changer arbitrairement l'acception des mots : l'audace irréfléchie passa pour un courage à toute épreuve au service des amis, la lenteur prudente pour une lâcheté déguisée, la modération pour une dissimulation de la timidité, une grande intelligence pour une grande inertie. La violence folle devint le trait distinctif de l'homuie de cœur, la circonspection un spécieux subterfuge, etc. » Salluste tient le même langage et prononce le même jugement sur les mœurs de son temps, en mettant dans la bouche de Gaton d'Ulique, tribun désigné, les paroles suivantes {CaiiL, .^2, H) : a Hic mihi qnisqitam maiisiietud'iiiem el misericordiam nominal l lam prldeni eqiiidem nos vera vocabula rerum amisimiis : quia hona aliéna largi7'i Uberaliias, 7nalarum rerum audacia fortitiido vocatur, eo res publica in exlremo sila esl. » Et il fait dire à Licinius [Hist., fragment. III, 13 Kr.) : « Quod ego vos moneo quaesoqiie, ut animiim advortalis neu nomina rerum ad ignaviam mutantes otium pro servitio appelletis. »

^61. Poésie à l'époque d'Auguste. — Couleur rhétoricienne du style. — Étalage d'érudition.

— Avec Auguste commence une nouvelle période littéraire. La poésie s'élance au sommet de sa gloire et brille de son plus bel éclat. Rome se rafraîchit et se retrempe dans la paix, les cœurs se réchaufTent et s'ouvrent aux rayons du soleil de la majesté impériale. Un printemps poétique renaît, tel que jamais le Latium n'en avait connu ; il 3^ a une éclosion de chants poétiques : le vin, les femmes et le chant sont célébrés par des poètes inspirés. Et le maître voit avec plaisir ce mouvement des esprits qui sert si bien sa politique ; il voit avec satisfaction les Romains se tourner vers les arts et les sciences; ce qu'il veut, c'est précisément les détourner de la politique, dont il a fait son affaire, [apaiser les esprits aigris par les passions politiques elles luttes incessantes des partis. Pour le bas peuple, la tâche est facile : les dépenses matérielles, les dons, les festins et les jeux lui feront oublier les agitations du forum. Mais aux classes cultivées il fallait ouvrir un champ où elles pussent satisfaire leurs ambitions et leurs besoins. L'arène politique était singulièrement rétrécie. Il restait la hltérature; dans cette nouvelle carrière les jeunes gens pouvaient aspirer à la gloire et à l'immortalité. La littérature donc, la poésie surtout doit l'aider dans sa mission

de pacificateur en célébrant les bienfaits du nouveau régime et la grandeur de l'empire romain.] Aussi, de concert avec Mécène, il favorise de tout son pouvoir la poésie et les poêles ; il attire autour de lui les meilleurs et les mieux doués et les honore de sou amitié. [Il assiste aux lectures publiques et écoute avec une patience admirable le poète déclamant ses vers (Suét., Aug., ch. 89). 11 relève par des faveurs spéciales la condition sociale des poètes, souvent sortis de bas (voy. certains passages des Épiires d'HoRACE); il les délivre des soucis matériels et leur assure cette liberté de l'esprit sans laquelle on ne peut s'occuper de littérature et de poésie, Deus noMs haec otia fecit. Varius reçoit un million de sesterces pour son Tliyeste lu aux jeux Actiaques. Il intervient dans la composition de V Enéide et dans sa publication. Le Carmen seculare d'Horace, l'Épître littéraire du II*' livre et le IV° livre des Odes sont dus aux encouragements ou aux conseils d'Auguste.]

C'est dans le même dessein qu'il déploie une pompe et un luxe extraordinaires dans les jeux et les fêtes qu'il donne au peuple, les pantomimes surtout, les naumacliies, etc. L'éloquence, qui avait remporté ses triomphes sur le forum, voit son champ singulièrement restreint, et ceux qui se sentent orateurs n'ont plus qu'une ressource, celle

de déclamer autre les murs d'une salle. Et pourtant plus que jamais jeunes et vieux se pressent dans les écoles de rhéteurs pour prendre part aux exercices de rhétorique, les suasoriae et les conlroversiae, c'est-à-dire pour apprendre comment on traite un sujet donné avec esprit et subtilité et comment on le retourne sous toutes ses faces. Il va sans dire que la poésie elle-même y gagna. « Cette technique sûre et solide de l'expression et de la forme, cette plastique du mot, qui donne même aux productions médiocres l'empreinte du classique, vient de cette école, de cette élude faite par chaque poète» (Rm- BECK, Histoire de la poésie latine, vol. II, p. 7]. Mais comme ces moyens empruntés à la rhétorique faisaient plutôt le compte de la prose que de la poésie, on éprouve à la lecture même des plus belles productions de cette époque l'impression qu'elles sont surtout œuvres de pure intelligence. Ce n'est pas que le cœur et l'émotion soient absents de Y Enéide, mais c'est l'intelligence, l'esprit qui y domine. Et cette impression s'accentue en nous quand nous voyons les efforts des poètes romains pour faire briller leur étniditioii. A l'imitation des Alexandrins, que l'on prenait volontiers pour modèles, les poètes cédèrent de plus on plus au désir d'étaler leur érudition devant le lecteur ou l'auditeur trop patient. Voyez avec quelle complaisance et quelle

satisfaction Ovide, dans les Métamorphoses, nous cite le nom de tous les fleuves et de toutes les montagnes qui, sur la surface du globe, eurent à pâtir de l'imprudence de Phaéton. Properce dans ses élégies nous accable de ses allusions à la mythologie grecque; Horace se plaît parfois, lui aussi, à énumérer des noms grecs, et Virgile arrête la marche tranquille de son récit épique par des réflexions savantes sur l'état actuel des objets qu'il rencontre (1).

Toute cette érudition serait mieux à sa place dans un abrégé de mythologie, de géographie, etc., que dans une œuvre de poésie. Car la poésie, comme le dit fort bien Schiller, ne doit pas cheminer dans la froide région de la mémoire, elle ne doit jamais avoir besoin de l'érudition pour la commenter, mais elle doit aller droit au coeur, comme elle en est sortie. Ajoutons enfin que la poésie, elle aussi, s'est faite courtisane et qu'on a brûlé l'encens de la llatterie devant le puissant César d'une façon parfois révoltante, qui fait songer aux mœurs des cours orientales.

(1) Par exemple, Aen., T, 109 :

Très Notus abreptas in saxa latenlia torquet (Saxa vocanl Itali, mediis quae in lluctibus, Aras, Dorsum imniane mari magno), très Eurus ab alto, etc.

^ 62. Répugnance pour les termes vieillis; prédilection pour les formes et les constructions grecques. — L'instruction solide qu'avait reçue Auguste lui avait donné le goût de la beauté de la forme. 11 avait l'oreille fine et exercée. L'éclat déployé par la littérature du temps le rendit incapable de goûter la simplicité et la rudesse naïve de la vieille langue romaine. Il parlait de «l'odeur de moisi qu'exhalent les termes surannés», foeiores 7'econditornm verborum (Suet., Aiig., cli. 86). A l'exception de Virgile, qui, par des emprunts fréquents à la vieille langue, voulait donner à son poème un certain vernis d'antiquité et une dignité solennelle et grave, et éveiller des sentiments sérieux, il est à peine un poète qui ait franchi sur ce point les limites fixées par Horace {Art poétiq., 48 et suiv.). Par contre, on s'applique, par l'imitation grecque, à rendre la langue aussi souple que possible, à lui donner de la grâce et de l'aisance ; c'est ainsi que Tacite, DiaL, ch. 26, parle des calamisiri Maecenaiis. Ainsi d'une part on adopta des constructions et des tours grecs [gaudet potitiis, gaudent perfusî sanguine fratriim), d'autre part des constructions de l'ancienne langue latine furent par analogie appliquées à d'autres mots de sens analogue. L'emploi du génitif objectif avec les adjectifs surtout prit une grande extension; ainsi par ana-

logie avec plenus et sous rinfluence de coaslructions grecques comme 7:Xoû(7tôç xivoç, des adjectifs comme clives, fecundus, fétus, etc., furent employés avec le génitif; il en fut de même pour l'emploi de l'infinitif seul, après les verbes de volonté, par exemple i?>z/;e^/c>'6' avec l'infinitif, par analogie avec iubere et sous l'inlluence de lniT^iTit'y, etc. — Les formes de la flexion grecque a-ussi, surtout dans les substantifs, s'introduisent et se fixent, prennent l)ied chaque jour davantage. C'est un usage qui choquait encore chez Accius et que l'on blâmait, mais qui, maintenant, n'avait rien d'étrange (i). Autrefois, on cherchait à donner aux mots étrangers une physionomie latine, on latinisait les terminaisons. Maintenant, c'est le contraire. On regarde les formes casuelles grecques comme plus harmonieuses et plus belles, on croit qu'elles conviennent mieux à l'élan sublime de la poésie lyrique; aussi on les recherche de préférence. Properce ne garde sur ce point aucune mesure; Horace est plus discret et prodigue moins les formes grecques : dans les satires il écrit Europam et Pcnelopani , dans les

(1) On lui 1:'eprochait de a prisca consuetudiiie movere et ad formas Gruecas verborum magis revocare. Citons à ce sujet une remarque bien instructive de CE.\soniiNus, De die nul., eh. 24, p. 71 Jfilia : « Stella, quam Plautus vcspenujinem, Ennius Vesperam, Vergilius hesperon appellat. »

odes Euj^open et Penelopen. On conserve volontiers la forme grecque surtout dans les noms propres en e, es, en et «h de la première déclinaison, dans ceux en os et on de la seconde, aux accusatifs de la troisième en in, yn, a et as, aux génitifs en os et aux datifs pluriels en sin.

§ 63. e) La prose après Auguste. — Influence des poètes, surtout de Virgile. — La jrrose ne pouvait plus échapiier à l'influence puissante de la poésie, et ce fut à son grand préjudice, car le fait même qu'elle se mit ainsi à la remorque de la poésie en l'imitant précipita son déclin. La prose doit rester dans un juste milieu entre le langage du peuple et le langage poétique et se tenir autant que possible à égale distance de l'un et de l'autre. Sitôt que la limite se déplace d'un côté, la prose ne conserve plus sa perfection et elle déchoit. Au fond de la vieille prose romaine, il y avait encore trop de lie et de scories; la latinité d'argent tomba dans l'excès opposé. La prose voulut se faire trop belle et s'affubler de parures .poétiques. Sous l'influence de Virgile, elle chercha à se donner de l'originalité et à paraître neuve en donnant au style une couleur poétique. Ce fut une sorte de vernissage de la prose. C'est ce que Tacite reconnaît dans le Dialogue, ch. 20 : Exigitur iam ab oratore etiam poeticiis

décor, et Quintilien complète cet aveu (VIII, Prooem., 25) : A corriqHissimo quoque poëtarum figuras ac iranslaliones mutuamur. Tous défendaient le principe formulé par Quintilien (X, l, 31) : historia quasi soliUum carmen. Si les phrases des vieux écrivains ressemblaient dans leur structure à des temples construits « avec des moellons mal taillés et des tuiles irrégulières, rudi caemento et informWus tegulis, celles d'alors ressemblaient à des temples « émaillés d'or et de marbre », quiniarmore et awo ra.diantur (Tac, l. c).

Ce n'est pas que dans toutes les langues la prose n'ait été modiiiée et enrichie au contact de la poésie. Notre prose française a subi cette influence, et la poésie de Corneille et de Racine lui ont rendu les plus grands services. Mais il faut tenir compte de ce fait que, en français, il y a entre la prose et la langue poétique une difTérence moins grande que celle qui distinguait la prose latine de la poésie. Notons, d'ailleurs, que beaucoup de nos poètes écrivaient fort bien en prose; nous ne citerons que Racine et Lamartine. Ce n'est pas à dire que pour bien écrire en prose il faille être poète; le prétendre serait méconnaître le caractère essentiel de la prose, et c'est l'erreur dans laquelle sont tombés les écrivains de la latinité d'argent. Mais ils étaient fils de leur temps et il leur fallait bien, s'ils voulaient plaire

à leurs lecteurs, compter avec l'esprit nouveau et le goût faussé du public.

v^ 64. Introduction de mots malsonnants. — Changements dans le style épistolaire. — Les Romains d'alors étaient jjluugés dans le luxe et la débauche. Les mauvaises mœurs firent pénétrer dans le langage aussi de mauvais mots, des termes malsonnanis . Timcque primum , dit Tacite [Ann., VI, l), igïiota anlea vocabiila reperla sunl sellay^iorwn et psintriariim ex foeditaie loct ac multi- ]}lici patieiilia — « alors furent inventés des mots inconnus auparavant, et l'on parla de sellarii et de psiniriae qui rappelaient des lieux obscènes et des débauches variées. « Si du temps de Gicérou on évitait avec soin toute expression malsonnante et l'on s'appliquait à voiler son langage, on allait maintenant si loin qu'on attribuait un sens obscène aux mots les plus innocents. Il est certain que Salluste a employé les expressions ductare exercitiis et patrare bellum sans l'ombre d'une arrièrepensée impure. Eh bien, du temps de Quintilien la simplicité et la franchise, la candeur du langage avaient à tel point disparu, qu'on allait chercher dans ces mots un sens inconvenant et déshonnête. C'est que les mœurs étaient alors très corrompues. On appelait cela xaxéjxcpaTov, et il y avait, disait-on,

xxjtéacpaTov, Si mala consuetudine iH obscoemim iniellectum sermo detortus est (Quintil., VIII, 3, 44) (i).

L'ancienne et si aimable coutume de commencer les lettres par la formule : Si vales, bene est, ego valeo, qui devient plus rare déjà du temps de Gicéron(2), était complètement tombée en désuétude. Aussi Sénèque pouvait dire [Exrist., 15, 1) : Mos antiquus fuit usqiœ ad meam servatus aetatem primis epislidae verbis adicet^e : « Si vales, bene est », et Pline [Epist., I, 11, 1) confirme le dire de Sénèque par ces mots : Solum illud, unde incipere priores solebant : a. si uales, bene est, ego valeo », hoc mihi suffîcit; est enim maximimi.

11 en fut de même pour le commencement des discours. Dans l'ancien temps, c'était l'usage d'ouvrir le discours par une invocation aux dieux. Servius ad Verg. Aen., Il, 301 : Maiores nullam orationem nisi invocatis numlnibus Dichoabant, siciit swit omnes orationes Catonisct GraGchi;namgene-

(1) Nous donnons, hélas! et à un degré déplorable, dans le même travers. Les mots les plus simples et d'usage courant, par une fâcheuse tendance de gens dépravés, éveillent dans l'esprit des idées choquantes et prêtent à des sous-eutendus obscènes, et nous n'avons pas lieu d'être fiers de centriste progrès. (N. d. T.)

(2) Cicéroa ne l'emploie jamais dans les lettres à Tiron et à Atticus, mais régulièrement dans les lettres officielles ou dans les réponses aux personnes qui s'en étaient servies en lui écrivant. Quand il l'emploie en écrivant à sa femme Térentia, c'est jjar une afTeclation de politesse qui est un signe de mauvaise humeur.

raie caput in omnibus legimus. Cette excellente coutume avait disparu du temps de Cicéron. Non seulement il ny a rien de pareil dans ses discours, mais il se moque même de cet usage [per irrisionem, dit Servius, l. c.) dans son discours contre Gaecilius [in Caecil., 13, 4:^) : et si qidd ex vetere aliqua oratione « lovem optimum Maximum-»... aliqidd eiiismodi ediscere potueris , praeclare te paraium in iiidiciiim ventiirum artilraris ?

§ 65. Autres signes de décadence : construction des périodes; mots de sept syllabes; formes de superlatifs lourdes et inusitées. — I/admission d'une foule d'étrangers dans la cité romaine, de gens qui parlaient le gaulois ou d'autres langues, surtout depuis César, l'extinction graduelle des familles nobles, qui gardaient la tradition de la bonne langue romaine et veillaient sur sa pureté et sa décence, l'égoïsme ou plutôt l'individualisme à outrance qui se reflète de plus en plus dans la langue par la subjectivité, tout cela et autre chose encore contribua à la décadence de la langue latine. Comme dans les constructions et le luxe des vêtements et de la table, on ne garda plus aucune mesure dans la structure des phrases, on alla d'un extrême à l'autre. Si les périodes de T. Live, par leur longueur démesurée, dépassent souvent les

limites du beau, celles des écrivains de l'empire arrivent au même résultat par leur trop grande brièveté. Gicéron recherchait avant tout la concinnitas de la période; on cherchait maintenant un effet en l'évitant : au lieu de alii... alu on disait alii... magna pars, etc. Là où la langue classique unissait avec soin les propositions entre elles, on les juxtaposait en asyndéton. Ainsi faisait Sénèque, dont Galigula appelait le style arena sine calce (SuKT., Cal., 53). — Par contre les mots se mirent à s'allonger outre mesure; on vit paraître en grand nombre des adjectifs en-bilis et en -ilis qui avaient jusqu'à sept syllabes; des formes de superlatifs qu'on évitait autrefois avec soin, comme miserabllissimus, devinrent d'un usage courant.

§ 66. Enflure du style. — A mesure que les mœurs deviennent plus relâchées et plus sensuelles, le style aussi devient plus pompeux et plus boursoufflé, orné, maniéré, travaillé avec recherche et minutie, et à côté de cela l'expression est parfois dure et manque de clarté. On surcharge le style d'images, de comparaisons (i) et de toutes sortes d'accessoires poétiques pour chatouiller le palais

(Ij Ainsi les Arrjonautica de Valorius Fiaccus ne contiennent pas moins de cent onze comparaisons.

des amateurs. Dans les temps anciens, c'était la pensée qui était l'important, elle était l'unique préoccupation de l'orateur ou de l'écrivain, et la forme était un détail négligeable. Maintenant c'est juste l'inverse : on écrit pour écrire; peu importe l'idée, pourvu que la façon dont on l'exprime soit intéressante et piquante par sa nouveauté.

La basse servilité régna de plus en plus, surtout depuis le règne tyrannique de Néron et de Domitien. Des expressions comme clemeniia vestra]}0\\T désigner la majesté impériale furent à l'ordre du jour. La courtisanerie habilla le style de pompeux colifichets et l'énerva. Talis Jtominibiis fuit oratio, qiialis vita, dit Sénèque [Epist., 114, 1). Le style de cette période a quelque chose du style français au commencement du xvn'' siècle, alors que les beaux esprits de l'hôtel de Rambouillet faisaient assaut de tournures élégantes, d'ingénieuses alliances de mots, de style poli et raftiné, et que d'autre part on tombait dans l'enflure et l'afifectation. Ajoutez le désir de paraître spirituel et de parler avec des tours inusités et nouveaux. A. Rome sous l'empire, comme en France au lendemain de la Renaissance, le stj^le se charge de métaphores et de comparaisons audacieuses, de pointes aiguisées et de toutes sortes de lieux communs. On cherche à dissimuler le vide de la pensée sous des phrases sonores dans

lesquelles il n'y a rien. Ajoutez la politesse obséquieuse et rampante, la servilité envers le pouvoir et tous ceux qui y participent, les hauts fonctionnaires, conséquence nécessaire du gouvernement personnel. Tandis que les humanistes allemands de la période de la Réforme prenaient pour modèle de leur style latin Cicéron et les autres représentants du classicisme, ceux du siècle suivant se sentaient attirés plutôt vers les auteurs de l'époque impériale, avec lesquels ils avaient une certaine affinité d'esprit et de goût, et ils s'appliquaient à les surpasser encore par un style travaillé et chargé d'ornements de mauvais goût(l).

§ (17. Réaction avec Quintilien et Pline le Jeune. — Renaissance. — Fronton, Apulée et A. Gellius, imitateurs de Caton (les archaïsants). — Style rococo. — Les extrêmes se touchent : il se (it bientôt à Rome une réaction. Ce furent Quintilien et Pline le Jeune surtout qui tournèrent leurs regards vers le passé et prirent Cicéron comme modèle. Mais ils ne furent pas suivis et leur influence fut do courte durée. Ce fut un court priatemps sans été, une lutte impuissante contre le

(1) On lira'avec intérêt sur oette di'cailence ilu style li» lettre 114* de Séuèque. (N. cl. T.)

subjectivisme d'une époque et d'une génération asservies. L'humanité romaine, comme le remarque fort bien Pline le Jeune [Epist., VIII, 14, 9) était hebetata, fracta, coniusa. Sous cette atmosphère lourde, elle ne pouvait plus s'élever à la liberté intellectuelle; la force expansive, le ressort du génie poétique était paralysé. Le seul poète de talent de l'époque fut un satirique, Juvénal. Ce fait est assez caractéristique. La prose continua à marcher toujours plus avant dans la voie où elle s'était engagée au commencement de l'empire, sur cette pente qui l'entraînait vers la ruine. Même des empereurs, au caractère noble et élevé, comme Nerva et Trajan, furent impuissants à amener un revirement salutaire. Seuls, quelques caractères fortement trempés, comme Tacite, s'élevèrent par leur puissante personnalité au-dessus de la masse et se frayèrent un chemin où ils marchèrent seuls. Mais les Tacites sont rares, et de fait le grand historien est isolé au milieu de son temps. Avec son âme élevée et forte, trempée dans les malheurs du temps comme l'acier dans l'eau froide, il écrivit de ce style substantiel, serré et concis, riche en même temps, qui nous arrache l'admiration pour l'homme qui a su parler une pareille langue. « Inutile de demander, dit Niebuhr, quel a été le maître de Tacite : son maître, ce fut la grande pitié des temps

où il a vécu(i)». D'un coup d'œil pénétrant il sut reconnaître la corruption morale du peuple, et, pour en détourner son esprit, il fit comme les Grecs, qui décrivaient volontiers et se donnaient comme modèles les peuples Hyperboréens, parce que ceux-ci, d'après eux, avaient conservé la pureté et la simplicité primitives des peuples enfants. Il se rafraîchit l'âme eu faisant la peinture d'un peuple que la maudite civilisation orientale n'a point encore touché, les Germains, qu'il propose comme l'idéal de l'humanité vigoureuse, saine de corps et d'esprit. Ce livre est comme une idylle par laquelle le poète, l'homme trop civilisé, se crée un monde de fantaisie, dans lequel régnent l'innocence et la naïveté des âges primitifs. Par là, il montra la voie à la littérature de l'époque d'Hadrien et d'Antonin ; le désir de revenir au bon vieux temps, telle est, en effet, la note caractéristique de cette période. Mais ce retour vers le passé ne se fit que dans le style, il ne toucha point les mœurs. Ce fut un pur dilettantisme d'archaïsants. Quintilien avait voulu ramener ses disciples à l'école de Gicéron ; on alla plus loin et Ton voulut ressusciter Gaton et sou époque. Le style du vieux censeur trouva grâce ; on l'imita, on l'admira

(1) <( Ihn lehrte der Schmerz der Zeit. n {Voi-lnige uber Hômische Geacliichle, herausgegebeu voq Isler, III, p. 224).

même. Les deux Africains Fi^onion et Apulée surtout, dont l'imagination brillante enfantait des monstruosités, comme leur terre natale, se distinguèrent entre tous sous ce rapport. A. Gellius était plus sec et plus réservé. L'empereur Hadrien, qui était un dilettante en littérature, et dans toutes les branches de la littérature, favorisa ce courant. Les éléments archaïques dont les écrivains agrémentent leur style font une étrange figure; on dirait des pièces d'étoffe vieillies et décolorées cousues sur un habit neuf. En un mot, à la renaissance personnifiée par Qiiintilien succéda un style étrange et rococo. «■ Miilti ex alieno saecido petunt rerba : duodeclm tabulas loqimniur. Gracchus et Crassiis et Curln nimis culii et récentes sunt; ad Apphim usque et ad Coruncaniiim redeunt » (Sénèq., Ep., \\'{, 13). La langue perdait irrémédiablement son individualité, son caractère, et se précipitait vers sa ruine inévitable. La fantaisie et l'absence de règles devinrent la règle; le désordre et l'anarchie grandirent, jusqu'à ce qu'enfin la langue littéraire et la langue du peuple se confondirent pour se transformer et donner naissance, après l'invasion des barbares, aux langues romanes (l).

(1) Cf. FsiDOR., Or'iq.. 1, oi : Mdcjnaeqiie, etc.

§ 08. Conclusion et coup d'œil rétrospectif. —

Ainsi donc il en fat de la langue des Romains et de leur littérature comme de leur art, disons mieux, comme de l'art eu général. Gomme le dit déjà fort bien Winckelmann (dans une lettre à Berendis, 121 ), en art on voit d'abord naître et se développer le nécessaire, puis le beau, puis le superflu. Dans les premières périodes de la littérature, ce fut l'intérêt matériel qui domina; on était préoccupé de ce que l'on voulait dire on écrire, la pensée dominait et commandait la forme. A l'époque classique, l'idée et le style, le fond et la forme sont sur le même pied et s'imposent également anx préoccupations de l'écrivain; le beau corps demande à être drapé dans lin beau vêtement. Pendant la période d'argent ce fut la forme qui prédomina et dont on s'inquiéta avant tout.

Dès le début de cette dernière période littéraire, la langue latine portait en elle le germe mortel. Sous cette enveloppe aux couleurs brillantes n'était point un noyau sain et un fruit vigoureux; le style ne recouvrait point la vérité. Seul, un changement complet dans les mœurs peut amener un renouvellement profond dans la langue. Cette renaissance ne put se faire qu'après le bouleversement des invasions, qui firent naître et grandir de nouvelles nationalités et avec elles de nouvelles langues.

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