‹ Les Caractères de la langue latineChapitre 5 sur 21 · SUIV · texte numérisé non relu

SUIV

Pour les antres figures, nous nous en tenons à ce que nous avons dit § 56. Elles étaient naturelles chez ce peuple né pour la rhétorique, sans cesse formé par la pratique du forum; le besoin d'employer ces figures était dans son sang et dans sa chair; comment aurait-il songé à y renoncer en poésie •? Une tendance étonnante au pathos et à la déclamation se manifeste assez fréquemment même chez les meilleurs poètes ; et trop souvent à la place de l'émotion vraie, chaude, on rencontre la phrase creuse et un étalage de mots vides et d'expressions sonores. On cherchait à dissimuler le vide de la pensée et la pauvreté d'invention sous la solennité pompeuse du style (i).

IV, 1, 57; ex Vont., II, 6, 37; Met., XITF, 32i; Ars Am., I, 7'i8; Métam., XI, 315. Pour les poêles postérieurs comme ClauJien et Némésien, voy. Biese : Isiaturgefuhl bei den liumern, p. 153. [Dans la poésie française ces sortes de comparaisons sont rares; elles appartiennent plutôt au langage populaire et proverbial. C'est ainsi qu'on dit : « c'est vouloir couper un cheveu en quatre »; « chercher des poils sur des reufs»; «mettre la mer en bouteilles»; «mettre une pyramide sur sa pointe n: « Taire rire un tas de pierres ». « Il est plus difficile à un rielie d'entrer dans le royaume des deux qu'à un chameau d'entrer d.iiis le trou d'une aiguille. »] Procédé rare aussi dans la poésie allemande. Schiller, Marie Sliiart, III, 3 : Eh' raugen Feuer und Wasser sich in Liebe begegnen und das Lamra den Tiger kiissen ; cf. ibid., I, 10.

(1) Même les descriptions et les peintures subirent l'influence de la rhétorique, et Sénèque raille avec raison les poètes sur ce point : I' Aqniescunl oneri poetac non conlenti omis et occasus describere, ut efiom médium diem inquiètent. » [Apocolocynthosis, 2,

§ Srî. Procédés particuliers à chaque poète.

— Naturellement chaque poète a ses procédés particuliers, ses préférences pour telle ou telle forme, telle ou telle figure, etc. Virgile et Properce montrent une prédilection marquée pour le parallélisme, qui nous permet de nous figurer une idée et de la percevoir sons des jours différents, de voir nn objet sous ses différentes faces. Pour les interrogations oratoires et les apostrophes, nul n'égale Properce (i). L'hendiadys, dont Properce n'offre qu'un exemple (IV, 3, 19 : Crassos clademque piaie) est très fréquente chez Virgile. La division d'une idée en ses parties (par exemple, Virg., ÉncuL, V, 64; Ovid., Mc't., XV, 871), ou d'un fait en ses moments principaux, la distrUmlio, est un procédé où TibuUe est passé maître et auquel sa muse se complaît. Le jeu

3). Les discours surtout que les poMes épiques intercalent dans leur récit, le dialogue des drames sont étayés de tous les procédés de la rhétorique. L'exposition des combats qui sn livrent dans l'âme de Didon chez Virgile ou de Médée chez Ovide peuvent rivaliser avec les Suasoi'iae. Aussi les apprentis orateurs étudiaient ces modèles, ces morceaux d'éloquence chez les poètes, et Virgile, sous l'empire, fut toujours considéi-é et étudié comme un manuel classique dans les écoles des rhéteurs.

(1) Il y a en tout 102 interrogations oratuircis; rien que dans le dcu.xiénic livre, qui a 1362 vers, il l'emploie 63 fois; tandis que Tibulle dans ses deux premiers, qui ont I3r)2 vers, l'enqjloie seulement 24 fois. L'apostrophe est plus IVéi|uenle chez l'roperce que chez tous les autres po"'tes latins; voy., par ex., 1, 1, ID ; I, 17, 2j et ailleurs.

de mots, sans parler des comiques, est surtout cultivé par Ovide,

11 va sans dire que tous ces accessoires de rhétorique donnent au style quelque cLose d'apprêté; cela sont toujours un peu le travail. L'expression paraît souvent rechcrcliée et froide; elle n'a pas la chaleur et la verve de la poésie grecque. De môme que les Romains n'ont jamais su tirer du marbre des statues aussi vivantes que celles sorties du ciseau des artistes grecs, de même ils n'ont jamais pu faire rendre à leur langue des sons inspirés et respirant la vie.

§ 8G. c) Naturel et simplicité. — La troisième loi fondamentale de la diction poétique est le naturel et la simplicité. Que le poète soit naïf comme Homère ou manie le pathétique solennel comme le poète lyrique Horace, peu importe : son discours ne doit jamais nous donner l'impression de l'artificiel et du raisonnable. Un homme sous le coup d'une émotion vraie ne cherche pas de périodes construites avec art; de même dans la construction des phrases du poète nous ne devons pas voir au premier plan la raison qui examine, pèse et ordonne d'après la logique les membres de la période. Le poète cherche à produire une impression facile à saisir, agissant directement sur l'âme; il lui faut pour cela des

moyens d'expression simples et des constrticlions non embarrassées. Voilà pourquoi la poésie procède volontiers par propositions principales. L'emploi libre des adjectifs (par ex., Aeu., \, 208 : Ciirlsqii.e ingenlilnis aeger = qiumuiKcwi cur-is ingentibiis aegcr erai), et l'emploi des participes au lieu des propositions subordonnées avec une conjonction communique au style une concision énergique (l). Les lourdes conslruclions par le gérondif sont évitées autant que possible; les propositions tinales remplacées par l'infinitiflS'. Au lieu de subordonner on coordonne les propositions; de cette manière la ])hrase est comme une chaîne qui se déroule et dont les chaînons se suivant avec symétrie, tous égaux et de même forme, offrent une série d'idées ou d'images équivalentes, également en relief. Au contraire, la période oratoire et la période historique est nu anneau, un cercle fermé solidement qui ras-

(1) Tacil.p, qui imile les poètes, fait ua emploi très fréquent des participes, et c'est une des causes de la concision de son style.

(2j Par exemple : pavalus aliqiiid faccre (= cvl facie)ulum)\ v'tnci doleiilem (=: quod vincerelur), Hor., OL, IV, 4, O.'î ; gens LAETA Do.MARE loboris, Su,. Ital., III, 57 .0 ; telas Ariibum spkkvisse suPERBA, M., m, 37i; cidlus gestare decoros v'ix nari/jiis, Luc, I, 1G4; suADEBû ince.ndere odores, Viro., Georr/., IV, 264; flectere iler socils lerraeqiii? advi:htehe proras imperat, Virg., En., VU, Hû; Fes- TiNAHE fiifjfiin STIMULAT iUiid., IV, 775), ctc. Voy. riiistoire de cotte conslructiou dans DRAEciEn, Hist. S'jnt., §§ il2-435, et dans Schmalz, Synlo.xe lat., (vol. 11 du Uandbiuh d'ivAN .Vliii.i.ER), § 217 et suiv.

semble en un tont unique et bien ordonné des parties inégales. Là où le prosateur dit : îibi corripnere, ruunt, Virgile dit, En., V, 145 : corripuere rimnlque. Au lieu de ce qu'on appelle en grammaire le cum inversiim ou addiliviimii), les poètes emploient ecce (par ex., Énéid., lit, 680 : Certwn est dare linlea relro : \ Ecck aulem Boreas angusta ab sede Pelori | missiis adest.), ou encore la simple juxtaposition ou parataxe (par ex., ÉnéuL, II, 801 et suiv. ; Jamque iugis simimae surgebat Lucifer Idae I Ducebatque dieni Danaique obsessa tenebant I Limina portanau, nec spes opis ulla dabatur : | Ccssi el sublato montes genitore petivi.). Une longue période en style indirect est l'afTaire de l'historien : César, Tile-Live, Tacite eu font un grand usage; pour le poète les idées et les sentiments, dans cette construction, manquent de relief et il préfère le style direct.

§ 87. — Les poètes romains so sont tenus en général aux principes et aux lois que nous venons de poser et d'expliquer. Mais pourtant il ne manque pas de passages qui prouvent le contraire. Trop souvent ils tombent dans le défaut naturel au peuple romain ; la réflexion, qui vient remplacer l'impies-

(1) Voy, Antoine, Syntaxe lai., § 219, 3.

sion simplement et directement exprimée (1), et où l'on voit la lutte de la raison contre l'imagination et la sensibilité. Les odes d'Horace nous semblent êtres sorties de l'atelier d'un tourneur ou d'un ciseleur. Nous y constatons un souci trog grand de l'arrangement régulier des propositions, comme dans la prose ; il n'y a pas assez de ce désordre qui répond aux élanâ du cœur et de l'imagination; on y trouve même les conjonctions du syllogisme, ergo et quodsl. L'enchevêtrement des propositions est aussi un trait caractéristique du style d'Horace. Les propositions principales sont coupées par toutes sortes de propositions intercalées, des parenthèses, comme dans la période savante de l'historien. On dirait que le poète a composé et arrondi ses strophes, non pour l'oreille, mais pour l'œil. En général, de tous les poètes du siècle d'AugusIe, c'est Horace qui, dans son style, se rapproche le filiis de la prose (2j. Chez Virgile on rencontre souvent aussi de longues périodes, surtout dans les discours qu'il l'ait tenir à ses personnagest^). Les poètes élégiaques ont sans interruption cherché à rendre plus appro-

(1) Cf. ViRCi., Énéid., VI, 17.!; I, 10'.»; i21 : III, (iO'i ; VI, M.

(2j Voy. HiiiiftiJEGi;.N, L'ntersitc/unif/en :nr lat. Seinasiolofjie, III, p. ôi.

(3j Vfiy., finr e.x., Enéid., IX, 93-10.3 (rr-ponse de Jupiter à Cybèle); \'l, 'i51 ni s. (iliscours d'Eiiée à Dition dans les Chuinpstlysces); VIII, 21.3; VIII, 407-115; XI, 809-815.

priée au distique la langue latine, qui inclinait fortement vers la construction périodique. Il fallait combattre cette tendance, et Properce réussit enfin assez bien à faire coïncider la fin de la phrase avec la fin du penlamètre.

^ 88. d) Quatrième et dernier caractère du style poétique : une plus granàe liberté d'allure, a) Ordre des mots. — La langue poétique a une plus grande liberté dans sa marche que la prose; celte liberté se reconnaît d'abord dans Vordre des mois, que le poète dispose à son gré, sans s'astreindre aux règles plus sévères de la prose. Gela se comprend. Dans les langues modernes, ce renversement de l'ordre grammatical et logique n'est ])03sible en poésie que dans une mesure très restreinte, parce qu'elles sont devenues analytiques par la disparition des désinences. Mais dans les langues anciennes, où la forme des mots, les désinences permettent de saisir facilement et d'un coup d'oeil le rôle des mots et le rapport des membres de la proposition et de la phrase, il régnait eu poésie la plus grande liberté. Pour faire ressortir deux mots qui vont ensemble, on les sépare par d'autres, par exemple on mettra l'adjectif qualificatif au commencement du vers, le substantif à la fin, parce que les mots qui occupent ces deux places attirent

davantage l'altention; on reculera le sujet, lorsqu'il doit être parlicnlièrenient mis en relief, à la tin de la phrase et au coininenccnient d'un vers, de façon à ce qu'il se délaclie bien de l'ensemble. Dans OviD., Met., 11, 818, les trois mots stemus isio paclo sont séjjarés les uns des autres i)ar les mots qui annoncent le discours direct, de telle sorte que le vers est ainsi fait : « Stemus, ait, pacto, velox Cijllenms, isto. On tinira le vers hexamètre par un monosyllabe pour marquer un contraste ou produire tout autre elfet voulu par Tartiste. Parturlant montes, nasceliir rkllculus mus (IIok., Art poét., 131)).

Slernilur examinisque Iremcns procumbit liunii BUS

[Ènéid.> V, 481.)

hisequilur cumulo pvaeruptics uquue MONS ilbid., I, lOo.) Verlilur inlerta caelum et mit Oceano NOX {Ibid., II, 2S0.)

Manel imperle) ritus Hic l/ostem magnanimwn oppeviens, et mole sua Stat

{Ibid., \, 770.)

En un mot, grâce à cette liberté, s'il sait en user habilement, le poète peut produire à son gré des effets variés.

§ 89. 8) Archaïsmes. — Le poète a ce privilège de ne pas respecter les limites qui séparent les périodes du développement de la langue et de pouvoir

employer des mots et des tours qui sont dun autre âge. Le prosateur, l'orateur ou liislorien, ne peut dépasser certaines limites très étroites : il doit parler la langue de son temps. Cicéron dit expressément qu'il ne doit que très rarement employer des termes 0»! des formes antiques, et s'il accorde que l'orateur peut par-ci par-là hasarder dans son style quelques mots vieillis et hors d'usage, ad iUi.istrandam exornandamqiœ 0)'alloneni, il a soin d'ajouter, ce qui est significatif : Verba imisitaia, kl est, prisca fere ac velHsia ah usu coiidiani sermonis iam diu iniermlssa poeiarum llceniiae liberiora esse qiiam nosirae [noslrac, c'est-à-dire oratot'iim) (de orat., III, 38, 153). De même qu'aujourd'hui nous cherchons à protéger contre l'intempérie les ruines grises des anciens châteaux-lbrts entourés de légendes, lesquels, comme des témoins d'un âge disparu, s'élèvent ail milieu d'un beau paysage, ainsi les poètes, les uns plus, les autres moins, s'elForcèrent d'arracher à l'oubli les débris du langage antique qui s'étaient conservés dans les œuvres des vieux chanteurs. La langue poétique est de sa nature conservatrice; par piété et par habitude elle garde précieusement et choie ce qui est antique, d'autant plus que, en règle générale, cet élément antique a un son plus plein et plus fort et donne ainsi au style quelque chose de digne et du respectable, une couleur par-

ticulière, ime saveur de romantisme (1). C'est ainsi que mainte expression ou mainte forme vieillie et hors d'usage, inusitée en prose et reprise par les poètes, est remise en circulation et rendue à la vie.

§ 90. Exemples. — D'après sa maxime : Mulia i^enascentur, quae iam cecidere, cadentqiie Quae mine sunt in honore vocalnda, si volet usns {Art. 2wét., 70) 2)^ Horace rafraîchit et rajeunit de vieux mots, comme allercare [Sat., II, 7, 57 : Alteucante libidinibus tremis ossa pavore), indecorare (Od., IV, 4, 36 : Indegorant bene naia culpae){^). Les mots divus, civicus, hosiicus, que nous rencontrons souvent chez les poètes du siècle d'Auguste, avaient à peu près disparu de la prose et n'étaient restés que dans quelques formules consacrées [dim mancs, corona civica, in hostico.) Des mots connus reparaissent à l'horizon avec des sens depuis longtemps disparus de l'usage, par exemple templum,

(Ij Cic, Orat., 24, 80 : Serf elium bauUala ac prisca sunt in pjropriis, nisi qnod raro idimia\ Sur ce privilri^e et sur quelques autres particularités de la langue poétique voy. Pihl. Wege.ner, Programme de .\euhaidea?!ebf-n 1889, p. 18 et suiv.

(2) Cf. Episl., II, 2, 115 : Obscurata diu populo bonus eruet atque Proferet in lucm speciosa vocabula rerum, Quae priscis memorata Calonibus à/que Ctithffjis Xunc silus infonnis promit et déserta vetustas.

(3) Il est vrai qu"ici les manuscrits varient, les uns ont indecorunl, les autres dedecoranl, plus usité.

Énéid., IV, 484 = téixevoç, « cercle d'observation tracé dans Tespace par le bâton de Tangure, espace découvert » [Hesperidwn templi cusios epulasque draconi qiiae dabat (ici templum =^ « jardin »); aptus = « attaché à ^o ou « auquel quelque chose est attaché » (Énéid., IV, 482 : Ubi maximus Atlans axon Jiwnero. iorquet stellis ardentihus aptum); Qiiiescere avec le sens inchoatif (^ne^id., IV, 523 : Silvaeque et saeva quierant aeqtiora), comme à l'origine tous les verbes en -sco ; orare, « parler » [Énéid., X, 96; VU, 446, etc.)

Des formes anciennes aussi furent par la poésie conservées et protégées contre la ruine définitive. Des mots à forme antique comme cnpressiis, intumus, optnmiis, jiroxwnus, lacrumosus, formonsiis, ihensaiirus, lavere, seciarier, gnatus ; mi = mihi, caldior = calkUor, surpite = siirripite, surrexe = surt^exisse, se rencontrent incrustés dans la bâtisse de l'oeuvre d'Horace; olli = illi, qws = quibus, impeie = impehc, faxo, accestis, accingier, fervère, ceu, ast, etc. sont des couleurs dans lesquelles Virgile trempe son pinceau pour donner à son récit le coloris archaïque. Les poètes emploient les verbes simples au lieu des composés, pour exciter l'imagination du lecteur, qui doit découvrir lui-même le sens que la préposition absente ajouterait au verbe : piare, solari, iabere, iemnere, linquere, suescere,

tendere, etc. se sont ainsi conservés. Les formes actives remplacent les formes déponentes usitées : populant [Énéid., IV, 403, où Servius fait la remarque suivante : « populant antique dixit ; nam hoc verbum apud veteres activum fait, uunc autem deponens est »). Qui ne voit que les vieilles formes d'imparfait mollWat (Ovid., M6^^., VIII, 199), mdribat [Énéid., VII, 485) lenibat [ÈnéuL, VI, 468) et les formes sans voyelle svarabhaktique saecla, vincla, oracla sont plus énergiques, donc plus convenables à la poésie héroïque que les formes usitées en prose ? Qui ne voit aussi que les génitifs en -ûm de la I""^ et 2° déclinaison, les accusatifs en -is de la 8°, les parfaits en -re au lieu àe-runi{'^) donnent au style un cachet de noblesse et de dignité ?

§ 91. Les vieilles formes protégées par le mètre; formules consacrées. — Le mètre a eu souvent une iniluence décisive ; ainsi la rime et la mesure chez nous ont protégé certains mots ou formes qui sans cela seraient tombées dans l'oubli. La poésie latine n'a pas la rime ; mais certaines

(1) r>es formes de parf. en -re dans Virgile vont en diminuant des Bucoliques à ['Enéide : ainsi elles sont dans les Bucoliques, les Géorgiques et VÉnéide dans la proportion de 96 : 97 : 19. Cicéron n'a un parf. en -re que De Ler/. I, 2, 5 successere (?) ; César seulement De Bell. Civ. I,-51, 5 ; Nepos [las du tout.

formes se sont conservées, parce qu'elles s'encadrent très bien dans la structure du vers dactylique. C'est ainsi que se sont conservées longues en bien des endroits les désinences verbales ou nominales : ât, et, H, ôr, â (l). Virgile forme les génitifs pluriels des participes -ans, -ens, toujours en -?on et non en -iiim, par exemple, modcrantiim, legeniiim (le groupe ânlmm ne pouvant entrer dans un vers hexamètre) ; il choisit donc, cédant ainsi aux exigences du mètre, les radicaux consonantiques, qui sont plus anciens. Nous lisons chez lui consliiërunt [Énéid., III, 681), au lieu de conslitênint, aspris au lieu de asperis [Énéid., II, 379), et Ovide a liquëfaciunt au lieu de liquëfacmnt, comme en prose (2).

On trouve aussi dans la poésie \dXm& île?, formules typiques, consacrées, qui se transmirent de génération en génération et qui circulaient comme de vieilles pièces de monnaie ; les poètes latins ont peut-être plus que les autres écrivains pillé leurs prédécesseurs. Ainsi le caerula caeli d'Eunius se retrouve chez Lucrèce et chez Virgile, quelquefois

(1) Voy. Reiciiardt, Jahrbilchcr fur Philoloçjie, 1889, I, p. 797 ; et sur les arcluiismes daos Virgile, Wotke, Wietier Studien, VIII, p. 131-118.

(2) Constitëi'unl est bien la forme iincieime ; la preuve en est dans Corp. Inscr. lat. I, 173, 177 : dedrol, dedro ; voy. Stolz, Grammaire lut., dans le Haiidbuch de .MCller, II, p. 233.

même à la même place du vers qu'il occupe dans l'original (i).

^ 92. Archaïsmes de syntaxe. — Les poètes font revivre non seulement des formes et des expressions vieillies et hors d'usage, mais aussi des constructions empruntées aux vieux écrivains ; c'est ce qu'on appelle des archaïsmes de syntaxe. Nous signalerons comme tels l'emploi de l'accusatif et de l'ablatif sans préposition de mots autres que des noms de ville avec un verbe de mouvement pris dans son sens propre, par exemple, Dei'enere Locos LAETos et amoeiia vjreta (Vu^g. Énéid., VI, B38), l'emploi du Vû\{ pour marquer la direction, surtout avec les mots caeto,'ponto,terrae,0lym2m{^), etc., par exemple : it clamor caelo [Énéid., IV, 451); tcndebam tjrachin caelo (Ovid., Met., 11, 580); vlamque affectât Olympo [Géorg., IV, 562); Oaco

(1) PiiBBiîCK, Uisloire de In poésie latine, II, o39, édition alleinaiule : " Cerluins comiiieiiceineiils et ceiiaines lins de vei's, le choix et, la place de cei'taiiis mots, certains coniparalifs et figures de style, pour des cas déterminés se transmirent d'un poète à l'autre et devinrent chez tous des habitudes et façons de parler qui ne changèrent plus. >' (Voy. aussi Zinoiuilé, Orid iiud sein Verltiiltniss zu deii Verr/ùiu/er/i iind den f/leic/iz-eiHijcn rom. Dichlern, Innsbruck 1S09-71). Il y a peu de peuples où la force de la tradition et de l'imitation ait été aussi grande et l'indépendance individuelle aussi restreinte que chez le peuple romain.

(2) Voy. Antoint., De casuum syntcui Verfjiiiana, Paris, Klincksieck, 1882, p. 149 et suiv.

demissus (Hor., Od., 1, 28, 10); Nulla priiis vaslo lahcnlur flumina ponto [Prop.,\, 15, 29); facilis descensns Averno [Énéid., VI, 126).

§ 93. Néologismes. — Mais nous coustalons aussi chez les poètes la tendaûce opposée. S'ils conservent de vieux mots et de vieilles. tournures, ils sont enclins d'autre part à introduire dos nouveautés de forme et de syntaxe, et à donner aux mots anciens des sens nouveaux. C'est ce qu'on appelle des ncologismes. lloruce affirme fièrement que c'est un privilège du poète d'enrichir la langue nationale :

« £"170 CUV, acquirere paiica Si possum, invideor, cum linyua Calonis et L'nni Sermonem putrium dilaverit tl nova rerum Nomhia pmluhvil ? Licnil seinper seinperqiie liicbit Signntum prucscule uuUi prudnctre nomm. »

{Art poél., 00 et s.)

Et de fait la plupart des poètes ont usé de cette liberté. Comme nous l'avons remarqué plus haut (§§ 2o et 51), la langue latine manquait d'adjectifs composés, dont le poète se passe difficilement, s'il veut orner son style et le rendre pittoresque (l).

(1) Le poêle et l'orateur se passeot volontiers de ce moyen ; et môme C'icéron s'exprime ainsi au sujet de certains adjectifs composés d'après la méthode grecque, comme versutiloquiis : » Quare bonitaie potius nostrorum verborum utamur quam splendore Graecorum...; asperitatem fugiamus » liabeo islam ego perterricrepam » itemque '< versutiloquas malilias » [Orat., 49, 16i).

Aussi depuis Ennius elle dirige ses effoiis sur ce point et cherche à combler cette lacune. Il est probable que certains mots que l'on rencontre chez tel ou tel poète pour la première fois ont été créés par lui, ainsi alliionans chez Ennius, arcitenens chez Naevius, magnisoniis chez Accius, fynigiferens chez Lucrèce, suaveolens chez Catulle, blandiloquens chez Labérius, auricomans chez Virgile, centimanus chez Horace, racemifer chez Ovide. 11 serait trop long de passer en revue toutes les expressions qui rentrent dans cette catégorie ; contentonsnous de donner les formations qui remontent à [•innius. Ce sont, outre alliionans déjà cité : velivolis Ann. 381, saxifragis Ann. 564, altisomis Ann. 561, bellicrepa A. 105, caelicolum A. 483, docliloqui A. 568, thilciferae A. 71, p.ammiferam Trag. 50, morllferum ïrag. 363, oplferam Trag. 165, lanigerum Sat. 42, btlliget^nies A. 201, aUivolans, A. 84, bellipotentes, sapientipolenies A. 188, omnipoiens Trag. 202, blpalenlibus A. 62, blamUloqueniia Trag. 305, signitenenlibus Trag. 132, vellvolaniibns Trag. 89. Nous appelons l'attention sur les deuxièmes parties de ces mots composés: ce sont pour la plupart des radicaux verbaux qui jouent le rôle de suffixes. Nous citerons du moins ceux de ces éléments composants qui reviennent le plus souvent, parce que ce sont eux qui donnent aux mots leur

caractère propre et forment le fond solide, le matériel principal avec lequel les générations successives des poètes romains ont opéré. Le travail d'invention consistait pour eux à trouver, non pas tant de nouvelles syllabes de dérivation que de nouveaux radicaux pour y adapter ces syllabes. Ce sont surtout les suivantes : so)ms, toqims, voliis, gemis, fragus, cornus, ficus, dicus, sequus, rajms, capus, legus, fugus, peins, parus, gradus, spicus, vagus, pi^emus, vomus, iugus, ierus, crépus, fer, ger, canens, poiens, parens, volans, manus, color, modus, etc. Les poètes du siècle d' Auguste et des âges suivants imitèrent l'exemple des anciens et formèrent, sans mesure et sans discrétion, une foule de composés nouveaux dont l'abus dégénère parfois en jargon. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, la littérature latine otTre à peu près 250 composés de -fer et de -ger (environ 170 en fer, 80 en ger], dont les suivants se rencontrent pour la première fois dans VÉnéide: caelifcr, conif'er, falifer, fumifer, legifcr, malifer, olirifer, pacifer, somnifer, soporifer, nUger, inrriger ; Ovide a 22 compositions nouvelles en -fer, par exemple, armifer, et 7 en -ger, par exemple, aurigeri'^).

(1) Pour les formaLiorif. nouvelles fuiles p:ir 0\'i(le, voy. DaAtiEi, Pror/rcinnne (VAurich, 1888, p. 17; il en compte 39*-?, dont ir>3 ne ?t tiouveni que ciiez OviJe et 139 sont des àiza.^ £tprj[j.Év3i.

§ 94. [ifi) Par dérivation. — Ce n'est pas seii*lement par la composition, mais aussi par la dérivation qu'on crée des mots nouveaux. Ici aussi Cicéron accorde aux poètes une bien plus grande liberté qu'aux orateurs. Il s'exprime ainsi en effet Orat. 20, 68 : « Ego auiem, eliamsi quorumdam grandis et ornaia vooo est poetarum, tamen in ea... licentiam statuo maioreni esse quant in nobis faciendorwn inngeiidorumgue verborum. » C'est ainsi qu'Horace dérive de cincfus l'adjectif cinctuiiis [Art poét., 51)), de iiwenis il fàil iitvenari [AiH poét., 246), de ampulla, anipnllari, « parler avec emphase » [Epist. I, 3, 14). Virgile forme entre autres gestamen, afjatiis, latralor, nimbosus, fumeus, cristaius, crinalis, siridaUis, siernax (en parlant d'un cheval qui s'abat et renverse son cavalier, de sternere), acervare ; Ovide : agitabilis, dubitabilis, narratus, simulamen, etc.

§ 95. yv.) Sens nouveaux. — Le poète a aussi un champ immensi; et inépuisable pour la création des nouveautés, celui du se)is des mots. Ici il peut donner libre cours à son imagination et faire briller son génie créateur. « Dixerit cgregie, noiwn si callida rerbiun \ reddideril iunctiira novnm (HoR., Art poét. 47). Horace donne lui-même un exemple de celle libert'^ dans Art poét. 49 avec le

mot indlcium pris dans le sens du grec (7r,a£tov, « signilication ». (« Indicia verlm appellavU ; pJiilosophi enim diciint indicandarimi reriim causa inventas esse voces ». Porphyr.) Sont nouvelles des tournures comme carpcre viam, edere = « parler, faire entendre », haurire = a percer » [havrire peclora ferro, Ovid.). Ici entre surtout en ligne de compte le domaine des métaphores^).

^ 96. oo) Nouveautés de syntaxe. — En même temps lu s//n/rtj?6' s'enrichit d'iui plus grand nombre encore de constructions nouvelles. Souvent le poète semble s'écarter à dessein et de parti pris des liabitudes de la prose, et cela sans nulle nécessité. S'il n'en était pas ainsi pourquoi, par exemple, aurait-on renversé les rôles dans l'emploi de quamquam et de qnamvis, en mettant le premier avec le subjonctif, et le second avec rindicatif(2)?

(1) Cic, de oral. III, 43, 170 : << lia fit, ut omnis singulorum verboruin virtus ntque laiis Irihus exsistat ex rébus : si aut vetostum verhum sil, quod lamen consuetudo ferre possit aut factnm vel coiiiunclione vel novitate ; aut traoslatum, quod maxime tamquam steiiis qiiiljusilam notai et illuminât oralionem. »

(2) Quamquam introduit, comme relatif général, une proposition concessive renfermant un fait positif, d'où l'indic-itif. Cicérou, César et autres le mettent aussi avec le subjonctif ; mais alors il est potentiel ou dépend d'une autre proposition au subjonctif ; de même chez Salluste, T. Live et Nepos. Puis est venu le subjonctif, même en parlant d'un fait réel ; Virg. une fois, Aen. VI, 394 : Dis quam-

Pourquoi Catulle, Tibulle et Properce se seraientils appliqués à éviter ulrum... an, qu'ils remplacent par an... an ou ne... ne'!

Ces nouveautés sont souvent dues aussi à l'analogie avec (les constructions latines anciennes ou avec les constructions grecques, et il est souvent difficile de décider laquelle de ces deux iutluences l'a euiporté. Autrefois on expliquait toutes ces nouveautés syutacliques chez les poètes par des grécismes. Aujourd'hui ou incline vers l'excès opposé et l'on semble vouloir tout ramener à une origine romaine antique (1). Le vrai est entre les deux. 11 n'est pas douteux que dans bien des cas l'influence

quam r/enili alqiœ invicli virihus esse.nt ; emploi plus fréquent déjà cliez Horace et qui finit par clomiuer chez Tacite et Pline le jeuue. — Quamvis se trouve as'ec l'indicatif chez les anciens comiques, d'après son étyraologle : quelquefois même chfz Cicéron pour marquer la concession, p. ex. pro Rab'ir. Post. 2, 4 : Qla.mvis pat rem suum mimquam viderat (sans doute pour èxMtT q)iamqucuii... numquam), puis chez les poètes du siècle d'Auguste, Virgile, Horace, Properce et Ovide. (N. d. T.)

(1) Voy. sur cette question J. Scmafler ; Amberg, 1884. D'autres travaux sur ce sujet sont indiqués dàna Zeitschrift fiir Gymnasialvesen, 1886, p. 23. Voy. aussi, C. G. Jacob : Quwisdones epicae sive symholae ad grammaticam Lalinam poeticam, Quedlinbourg, IS.'îO ; Chr. D. Ja.ms, De arle poetica Latina, Leipzig, 1874 ; Wao.ner, Quaesliones Veryilianae dans le 4« volume de l'édition Heyne- Wagner ; R. SiEfiN, Ginidriss einer Grammatik fiir Rômische Dich/er ziim Shulr/ebraiic/i, .\rnsljerg, 1851 ; L. Mci.ler : Quiniiis Ennius, Pétersbourg, 18S4 ; et surtout la thèse française de M. Brenol's : Études sur les héllénismes dans la syntaxe latine, Paris, 1895.

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grecque a agi et qu'on a plus volontiers imité la syntaxe grecque là où il y avait dans la langue ancienne des moilèles sur lesquels on pouvait s'appuyer : ainsi le sentiment de la langue nationale n'était point blessé. Par exemple, l'infinitif avec les verbes de volonté (au lieu de id, ne) s'explique par l'analogie avec hihere, vetare, etc. qui étaient ainsi construits de tout temps; toutefois il est vraisemblable que rinftuence de la s^'ntaxe grecque n'est jias étrangère à l'extension qu'a prise cette tournure (i. [Nous avons déjà parlé de cet emploi de l'inlinilif au sujet de la tendance des poètes à simplifier la syntaxe.] L'influence grecque est visible

(1) A partir d'i^lonius on trouve des exemples de l'infiuitif après les verbes suivants : dare, ire, calleve, e.rpelere, optare, cperiri, rneminiftse, affeclaie, af/itare, ins/are, innislere, occupare. certare, ordre, invilare, poslidare, horlari, imperare, curare, cavere, nef/ave, invidert^, mi Itère, tieglef/ere, cessare, morari, welucre, gai/dere, infiliari, i/istat, dijninn esse. Depuis Lucrèce nous trouvons construits avec l'inliuitif : donare, reddere, relinquere, adimere, avère, valere, pelere, quaerere, lem]ttare, piignare, iiioiiere, monslrai-e, slimuUire. sollirilare, dif/mtri, indi;/nari, futjere, luclari. Nous rencontrons dans Catulle pour la preini.-re fois poscere et ror/are avec l'infinitif. D'apri^s ces exemples les poètes du siècle dAuguste construisirent alors avec l'infinitif acciugi, eut ou /'cri (iiiirnus, imponere, impellere, adif/ere, agere, refugere, Ire/jidare, invenire, insliluere, movere, vrgere, vincere, furere, jtrae/'erre, amare, deleclari, perhorrescere, tradere, stimere, proponera, itnere, precari, compellere, remillere, ferre, repugnare, pavere. f'uslidire, dedignari, arcere, dolere, geinere, eriidire, irrilare, concitare, saevire, extimescere, tribuere. Cf. Scumaz, Synt. latine, dans le lla>idf/ucli de Mlller § 217 et suiv.

aussi dans des constructions comme maior videri = ast'Cwv !0£76xt, nivevs videri = Xeuxô; loécOa-., cernere erat Âen. Vf, 596 = y,v ôpav ; quem virum aut heroa lijra vel acrl tibia sumis celerrahe, CUo = atpsrcrôai, oi'oova-. avec l'infinitif. AchilLes ceO.ere nescius , puer dignus cantari rappellent îxavoç, à^.o; avec l'infinitif. L'intluence étrangère est plus sensible encore dans des passages comme Catulle 4, 2 [Phaselits ille... ait fuisse navium celeurimus) ou ViiiG. Aen. IV, 3U5 {dissimuUire sperasU) C'est ua grécisme bien caractérisé, et l'on attendrait ici d'après l'usage latin l'accusatif avec l'infinitif et non le nominatif [Phaselus ait .-ic fuisse celerrimwn ; te dissiniulaturum esse sperasti). De même la construction du participe au nominatif avec les verba offectuum (p. ex. : gaudent perfusi sanguine fratvum Vnio. Georg. H, 510; gaudent scribentes lIoR. E[i. H, 1, 116) fait penser aux constiuctions grecques analogues, p. ex. /xtpw àxo'JTaç, et lorsque Horace, dans le passage de VAr^t poétique cité plus haut, dit : Ego cur acquirere pauca si possim, iNViDEOR, pour mihi invidetur, sûrement il avait dans l'esprit le grec -^Oovouaa- (de cpOovcTv t'.vi\

Il en est pour la syntaxe des cas comme pour celle des modes. Ce qu'on appelle V accusai if grec, dont l'emploi appartient suitout à la poésie et qui auparavant, connne l'indique son nom, était regardé

comme une imitation de la syntaxe grecque, a existé dans l'ancien latin, et celte circonstance ne pouvait qu'encourager les poètes du siècle d'Auguste, et même ceux qui les ont précédés, à faire un emploi très étendu d'une construction si aimée en grec, et à dire, par exemple, velari capid (= ^/xa^-rj-acOa-. T7)v xecpaXViv) que l'on trouve déjà chez Ennius, Plante et Lucrèce. Mais des constructions comme desviere querelariim (Ho«., Od.. II, 9, 16), deslstere pugnae

(ViEiG., En., X, 441 = à'^tTxaaOat tt]; jJ-â/v,?), SOlVCrC

operum (Hor., Od., 111, 17, 16 — àTtoÀÛEiv xtvôç), mirari aliqnem laborum (Vihg., En., XI, 126 = ôx'jfjiâCciv Ttvi T'.voç) sont des imitations directes de la syntaxe grecque; tandis que regnare popiilorwn (HoK., Od., III, 30, 12) et ciipere alicuius (Plaut., Mil., 964 R) peuvent s'expliquer, soit par l'analogie avec ap/s'.v, £7:tOuu.£rv, soit par l'analogie avec regein, ciipidum essei'i).

§ 97. Trait saillant et caractère principal de la langue poétique. — Tels sont les caractères fondamentaux de la langue des poètes romains. Ils

(1) Il faut admettre dans restension de ces emplois du génitif la double influeDce de l'analogie et de l'imitatioû grecque. Mais l'analogie a eu une part plus grande ; c'est le sens, l'idée qui entrains par analogie l'emploi du cas; fastidive alicuius rei = faslidionus essfi alicuius rei; on dit vereri alicuius par analogie avec pudef : laborum decipilur := laborum obliviscilur ; desipiebain mentis (Plaut.) ==: anyor, pendeo animi, (N. d. ï.)

moDtrent que les poètes n'ont pas manqué de bonne volonté et qu'ils ont fait des efTorts louables pour enrichir, embellir et assouplir la langue nationale (1), mais que leur puissance poétique était loin d'égaler celle des Grecs et que la langue qu'ils avaient à leur service ne les favorisait pas. Ils n'ont pas senti jaillir en eux et hors d'eux la source vive de la poésie. Les plus grands poètes mêmes du siècle d'Auguste étaient pour la plupart j)Iutôt de grands talents que des génies. Ainsi s'explique l'jiveu résigné d'PIorace : « Graiis ingeniwn. Gratis cledU ore roiundo Musa loqui. » Mais cette pauvreté relalive de l'expression ])oétique ne doit pas être attribuée seulement aux facultés limitées des ])oètes, mais aussi à l'essence même et au caractère de la langue latine. Elle était faite d'un métal dur et cassant, difficile à travailler; et il faut savoir gré aux ouvriers comme Lucrèce, Virgile et Horace qui, par un labeur obstiné, ont forgé ce métal sur l'enclume et ont contribué à le rendre plus maniable.

(Il Ce que dit Cicéroo en parlant du poème de Lucrèce [ad Quint., fr. H, 11 : '< Non miiWs luminibits ingenii, multae tamen artis » peut se dire aussi plus ou moins de tous les poètes romains. Leur puissance d'imagination était restreinte; c'est dans l'élégie et dans la satire qu'ils ont le mieux réussi, ces genres convenant raieu.'i à leurs qualités d'esprit. Peu d'entre eu.x pouvaient dire comme Ovide : « Quidijuld lentaham scribcre iwrsus erat. »

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