‹ Les Caractères de la langue latineChapitre 6 sur 21 · LA LANGUE LU PEUPLE · texte numérisé non relu

LA LANGUE LU PEUPLE

§ 98. Sermo vulgaris, cotidianus. — Il en est de la langue populaire laline comme du langage populaire chez les autres peuples. On a cru longtemps en Allemagne que la langue populaire allemande était sortie par mutilation et par corruption de la langue des gens lettrés. Cette opinion est aujourd'hui abandonnée, et les écrits de Klaus Groth ont contribué pour une bonne part à en démontrer l'erreur. 11 a montré, en elfet, par des raisons frappantes et d'une façon irréfutable, que le dialecte est a non pas une caricature de la langue savante et littéraire, mais le marbre dans lequel

celle-ci a été taillée», qu'il ne faut donc pas voir dans le dialecte un haut-allemand corrompu, mais le substratum de la langue commune. Les idées que l'on s'était faites de la langue populaire des Romains se sont modifiées de la même manière. On est convaincu aujourd'hui que le rapport de mère à fille, par lequel on expliquait autrefois la langue vulgaire, ne trouve pas ici son application et que cette langue vulgaire ne peut pas être sortie d'une corruption grossière du langage des patriciens de Rome et des gens instruits, mais que l'une et l'autre langue doivent être regardées comme tilles d'une mère commune, l'ancien latin. Elles sont donc comme deux héritières collatérales; elles ont vécu, non pas lune après l'autre, mais l'une à côté de l'autre. Cela ne veut point dire que, géographiquemeut, elles aient été nettement séparées l'une de l'autre, ni qu'elles aient été parlées par les mêmes hommes, selon les circonstances, mais que c'est le degré de culture intellectuelle qui décidait de l'em- })loi de l'une et de l'autre langue. C'est ainsi que dans certaines villes du Midi de la France, on parle patois ou français, selon le degré d'instruction que l'on a reçu. Autre chose est la langue dans la bouche du paysan, autre dans celle de la populace des villes; autre aussi est la langue employée dans ses relations journalières par l'aristocratie

romaiae(i. Malheureusement aucune des deux nuances du latin parlé ne nous a été conservée par la tradition orale et tont ce qui nous est parvenu de ces temps anciens repose sur une reproduction écrite (2). 11 manque donc un critérium sur pour nous rendre compte de la prononciation. Il serait pour nous d'une importance inappréciable de savoir

(t) Dans le cercle de ses amis et dans ses relations avec les siens, Quiiililien lui-même, le savant professeur de rhétorique, renonçait ii la dignité fjrave de la langue professorale et se servait du sernio colidiunus, comme il l'avoue XII, 10, 40.

(2) Les sources les plus importantes pour la connaissance du sermo colidianus sont les lettres de Cicéron (cf. ad Fam., X, 21 : « Epistoliis vero cotkllanis verhis texere solemus », les épîlres et satires d'Horace, etc.; d'autre part le Belluin Aféii'um et le Belliim Hispaiiien.te, qui probablement ont pour auteurs des hommes du peuple, puis un grand nombre d'inscriptions, les romans, les comédies et les écrits des Pères de l'Iiglise sont en piemière ligne pour nous éclairer sur la langue vulgaire. M. Siltl, dans son Mémoire lu à l'assemblée des philologues de Gorlitz en 1889 (cf. Julirbiicher fiir Pfiilol., 1890, II, p. 142), outre la langue des payanns {rusticilas) et la langue de la conversation des gens de lettres (seryno colidianus, co)isue(udo), distingue encore le dialecte des petites villes [oppidanutn dicendi genux\ qui tient le milieu entre les deux. Comme source du latin vulgaire, il n'admet ni les inscriptions ni les écrivains, mais seulement les langues romanes, et il dit que les œuvres auxquelles on s''adresse comme sources de renseignements ne sont éc'ites ni en latin savant ni en latin vulgaire, mais en mauvais latin. M. Sittl en cela va trop loin. Évidemment aucun monument écrit ne peut nous renseigner suffisamment sur la prononciation, le ton et l'accent; mais la nature des formes et de la syntaxe et les particularités dans la formation des mots et leur signification sont démonliées comme vulgaires par les traits principaux qui se reLrmiveiit dins luiiles ces sources.

exactement comment le Romain cultivé et comment le peuple prononçait tel ou tel son, voyelle ou syllabe, comment ils accentuaient les syllabes et modulaient la voix, s'ils parlaient vite ou lentement. Car le signe caractéristique qui distingue surtout les différents idiomes est, eu dehors du vocabulaire et de la flexion, la nature des sons. Quant aux rapports synlactiques, ils ont entre eux ime grande parenté.

§ 99. Rapport entre la langue populaire et la langue écrite. — Au-dessus du sermo vulgatHs et de la consuetuclo ou sermo coticUaniis s'élève la langue écrite ou littéraire. Elle a dépouillé la robe de chambre commode et apparaît revêtue de l'élégant habit de cérémonie. Elle accuse plus de fixité dans les sons et dans les formes de la flexion ; elle vise à la pureté, à la finesse, à l'élégance dans le choix des mots, elle a une régularité plus sévère dans la syntaxe. Mais elle n'est pas arrivée tout d'un coup à ce résultat; elle n'est pas apparue soudain parfaite et armée de tous ses moyens comme Athéné est sortie avec toute sa perfection du cerveau de Jupiter. Il a fallu travailler le dur métal avec énergie et persévérance avant d'en faire sortir l'armure éclatante de la prose cicéronienne. Chaque génération y a contribué eu quelque chose,

et la Ibrnie s'e.*t enuoblie et embellie au fur et à mesure de la culture intellectuelle. Comme Pétrarque et Dante out façonné l'Italien, Rabelais le Français et ont ainsi rendu ces deux langues aptes à devenir des langues littéraires, comme Luther par sa traduction de la Bible a étendu le domaine de l'allemand parlé dans les chancelleries et lui a donné une plus grande autorité, de même ce furent les poètes semigraeci de l'Italie méridionale, un Livius Andionicus, un Pacuvius, un Naevius, un Eunius et d'autres qui par leur reproduction des modèles grecs commencèrent à créer pour le latin une forme qui resta le type de l'idiome littéraire.

Deux circonstances favorisèrent ce progrès : d'une |)art le besoin d'une langue littéraire, et d'autre part la connaissance d'une langue étrangère. Les deux facteurs, ici comme partout quand il s'agit de créer une langue écrite, exercèrent une iutliieuce urépondcrante. Instinctivement ou se sentit poussé à créer, pour y verser les beaux chants et les doctrines élevées des plus grands poètes de niellas, un moule plus parfait et plus élégant que n'était la prlsca Latinitas, sur laquelle se voyait par trop Testampille du parler rusticiue. D'un autre côté, la connaissance du grec fournit à ces hommes la possibilité de comparer, furma leur goût, affina

leur oreille et la rendit sensible aux beautés du style, leur montra entin la voie par laquelle on pouvait amener la construction de la phrase à une plus grande perfection. Ce que ces poètes commencèrent, leurs successeurs le continuèrent, limant, polissant, arrondissant les angles, jusqu'à ce que le latin, entre les mains habiles des stylistes de marque, reçût vers le milieu du premier siècle avant J.-G. la forme classique.

§ 100. Marche du développement de la langue populaire. — Ses caractères : a] Recherche la commodité. — Entre cette langue littéraire, formée par la science et l'art, et le sermo coiidiamcs, il y eut des rapports et une influence réciproques continuels, parce que les mêmes personnages qui dans leurs relations journalières entre eux se servaient de ce langage étaient les mêmes qui produisaient des œuvres littéraires. Cela fit que le sermo coUcUanus eut plus de fixité et de continuité que l'idiome populaire, qui était en un continuel changement, comme la masse par laquelle il était parlé (1). Mais du côté d'en bas il s'enferma dans

(1) On peut se retulie compte de la rapidité avec laquelle s'opéraient ces transformations par Je témoignage de Cicéroa et d'Horace, d'où il ressort que dans la seconde moitié du premier siècle av. J.-C. on ne compienait plus que très diflicilement les vieux chants romains.

une barrière infranchissable, et rarement telle ou telle expression passa des couches populaires dans les cercles plus élevés, soit qiie la chose exprimée fût une création du peuple et que le nom fût accepté avec la chose, soit que l'auteur de l'expression se soit élevé d'une condition infime, assez pour avoir des relations avec l'aristocratie.

Ainsi donc les deux dialectes frères, le sermo coiidianiis et le sermo vulgaris persistèrent pendant des siècles et vécurent côte à côte. L'un, le populaire, coulait comme le torrent impétueux des montagnes, libre et sans entraves, toujours croissant et changeant son cours, l'autre, comme un fleuve de la plaine, tranquille, aux eaux pures, réglé dans son cours et endigué par la main des hommes. A la tin le fils indomptable de la nature l'emporta sur son compagnon de caractère plus doux et le réduisit en servitude, c'est-à-dire que, par l'altération des mœurs dans le sens de la grossièreté, le sermo nrhanus se rapprocha tellement du latin vulgaire qu'à la fin ils se confondirent.

§ 101. Changements dans la phonétique. —

Nous n'avons pas l'intention de suivre par le détail

Ce qui restait de la vieille poésie rituelle., les Axamenta et eu géuéral les poésies en vers saturniens, était pour les épigones un livre scellé de sept sceaux.

le développement des deux dialectes, mais seulement d'exposer les caractères essentiels du latin poimlalre, en nous référant à l'occasion au langage de la conversation.

Au temps où Ennius, Plante et d'autres poètes fondaient la langue littéraire, le dialecte populaire avait déjà subi des pertes considérables dans le domaine des sons, des voyelles et des syllabes. Les finales des mots surtout étaient exposées à disparaître : le<^ de l'ablatif singulier dans les désinences ad, od, ed, id, etc., était tombé; m, s et / étaient en train de disparaître; des voyelles furent abrégées ou rejetées, retranchées par la syncope dans l'intérieur des mots; d'autres, au contraire, intercalées pour éviter la dure rencontre de deux consonnes(l). Tous ces changements étaient occasionnés par les rapports de tonalité des syllabes entre elles. En effet, plus on poussait avec force la syllabe tonique, moins il restait de souffle pour articuler la syllabe suivante, sur laquelle la voix redescendait et qui,

(1) Ceci avait lieu surtout devant ou après /, r, a : de la prouonciation de ces liquides se dégageait naturellement une voyelle, lorsqu'elles étaient précédées ou suivies d'uue consonne, u devant /, e devant r et i devant ?î, par ex. : saeculum = saeclum, popidus =:poplus, etc., opéra ■=■ opra, Terebonius = Treboiiius, ager du rad. ugro ; rjuminasium = (lumnasium, dominus =:: domnus, etc. Cf. ScuMiDT : Zur Geschichle des indorjevmanischen l'okali-vnus, II, p. 312-370; Corsse.v, Aussprache, etc., Il, p. Stii.

par cela même, en latin comme dans les autres idiomes populaires, fut plus ou moins amoindrie. Cette tendance à la dégradation des syllabes non accentuées devint tellement forte et le phénomène prit un tel dévelopi)ement que, en dépit de tous les efforts, il ne fut pas possible de lui opposer une digue et d'enraj^er le progrès. Ce qui s'était ainsi perdu dans le cours des siècles, les créateurs de la langue littéraire ne purent le faire revivre que peu à peu. Lorsque Ennius dans ses Annales nous aligne dans les deux hexamètres suivants les noms des douze grands dieux :

Juno, Vesla, Minerva, Gère?, Diana, Venus, Mars, Mercurius, Jovi(s), Neplunus, Vulcanus, Apollo.

la valeur .métrique de Vs final nous montre les incertitudes et les libertés de la prononciation de ce temps-là. Dans les autres mots, il est vrai, s final a conservé toute sa valeur et il rend longue par position la voyelle précédente; mais dans Jovis on le perçoit à peine comme son particulier, et le mot doit être lu comme un pyrrhique {Jcvïs). Nous constatons encore chez Lucrèce des traces de cet amoindrissement de s final et de sa valeur douteuse; et même l'élision de m final devant la voyelle initiale du mot suivant s'est établie à partir de ce temps et

pour toujours dans la poésie latine. Mais grâce à l'influence de la langue écrite on revint de plus en plus au sentiment que ces consonnes finales avaient une existence légitime et le droit d'être prononcées. C'est ce que prouvent les paroles de Gicéion qui [Orat., 48, 161) désigne la prononciation omnlbu[s) princcps comme iauisubrusticum, mais qui ajoute : olim autcm polltlusi'^).

§ 102. — xiux modifications phonétiques de la lingiia ruslica énumérées jusqu'ici s'en ajoutèrent d'autres : 7n et n devant les labiales du même degré et les dentales perdirent leur ancienne valeur et furent tantôt pas prononcées du tout, tantôt très atraiblies. La tendance à fondre les diphthongues en sons simples devint visible et prononcée. Si dans la pï'isca Latinitas ei, eu, ou, ai, oi étaient déjà fondus en z, û, ae et oe, maintenant ae lui-même s'atTaiblit en ê et au en û (par ex., sodés = si aucles). C'est à ce changement phonétique que la gens Clo-

(1) Voici ce que dit Cicûron dans ce passage : « Quia etiam, quod iam suljruslicum videtur, olira autem poiilius, eorum verijoruin, quorum eaedem erant postremae iittei'ae, quae sunt ia optumus, postremam litteram delraiiebant, nisi vocalis iosequebatur. Ita non erat ea olleosio in versil)us, quam nunc fui,'iuut poetae novi. Ita enim loqueljamur : qui est omnibu princcps, non omnibus princcps et ; vita iiia difjniC locoque, non cUgnus. »

dia et la gens Plotia doivent la forme de leur nom ; elles ont formé deux branches qui se distinguent ainsi des Claitdii et des Plaidii. Cette corruption a pénétré pour certains mots même dans la langue classique, par exemple dans explodo, à côté de explaudo, loties à côté de lauius, tandis que plôsi)mm est resté exclusivement vulgaire à côté de la forme classique plaustrum. D'après Diez, Grammaire des langues romanes, 4® éd., p. 170 : auricilla, cauda, caulis, caupo, clandere, taurus ont des formes populaires en o : oricula, coda, etc. Une autre preuve de l'incertitude de la prononciation de la diphtouguo au, incertitude qui existait encore du temps de Gicéron, même chez les Romains lettrés, c'est l'introduction du son au dans le mot origa devenu auriga, alors que rien ne justifie cette orthographe [origa de oreae, sous-ent. Iiabenae, «les rênes qui sont attachées à la bouche >). Cette altération doit être attribuée au désir d'éviter une prononciation plébéienne et à l'ignorance de l'étymologie.

§ 103. — A partir du milieu du premier siècle cette dégradation des sons prit des proportions de plus en plus grandes; elle s'étendit aux consonnes; c'est ainsi qu'on mit sur le même pied le & et le v (d'où en français « avoir y> = habere], le s et

le X (d'où en vieux français « samit t> = Içv-jjmtov, èçxutTov de £ç et [xtToç, tissus fait avec six fils), le i et le e, le ii et le o, pendant que pt, et, se dans l'intérieur des mois se cliangeait souvent en tl, ss ; et dans les mots qui commençaient par s suivi d'une consonne, la syllabe initiale se conserva intacte grâce à l'addition d'une voyelle devant s ; c'est ainsi que le français « était », vient du vieux français « estait y>=zstal)al, « épée » de « espée » spatha. Il est facile de reconnaître dans ces changements la tendance à rendre la prononciation plus facile, le principe du moindre effort. Le peuple n'aime pas à faire des etïorts ; il n'aime pas les mots longs et les groupes de sons, de consonnes surtout, difficiles à prononcer, et il les simplifie pour s'en faciliter la prononciation.

§ 104. Flexion. — x) Conjugaison. — Ce trait caractéristique est mis en évidence aussi dans les formes de la conjugaison. La masse n'aime pas à réfléchir longtemps, elle ne se donne pas la peine de chercher à comprendre la multiplicité et la variété des formes de la flexion ; elle n'aime pas cette richesse en désinences nominales et verbales qui rend plus difficile le maniement de la langue ; en général tout ce qui est compliqué et exige la réflexion lui est antipathique. Elle se contente des

différences des radicaux qui renferment et portent avec eux le sens des mots ; quant aux désinences, elles les retranche volontiers ou du moins les nivelle et les égalise par l'analogie ; elles sont d'importance secondaire. Nulle part l'analogie n'exerce son influence sur un domaine aussi étendu que dans la langue populaire; nulle part on ne vise à l'uniformité avec autant de persistance et de logique, en ramenant tout à des formes que l'on affectionne. C'est ainsi que la conjugaison consonantique ou forte a à enregistrer des pertes considérables au profit des verbes dérivés en -are, -ère, 'ire. Non seulement le futur dans la plupart des verbes est formé en -abo, -eho, -ibo, mais beaucoup de verbes passent tout entiers dans la conjugaison vocalique, c'est-à-dire, des thèmes à voyelle : consiernare, fodare, spernare, ont remplacé co'iisternere, fodere, spernere \ moriri (cf. le français « mourir »}, au lieu du classique mori, s'est même glissé dans les métamorphoses d'Ovide (XTX, 21-5). Le redoublement, si rare dans la bonne latinité, disparaît à peu près complètement, et ciirri remplace cucKrrH.

§ 105. 8) Déclinaison. — Dans la déclinaison nous constatons des phénomènes analogues. Un grand nombre de radicaux consonantiques, par l'ad-

(litioii d'un a on d'un o, ont passé dans la première ou dans la deuxième déclinaison. Gela est arrivé pour certains mots étrangers, par exemple Crotona au lieu de Croton, Troezena au lieu de Troezen, Hellada au lieu de Hellas, lampada au lieu de laminas, aulona au lieu de aulon, oiiycha au lieu de onyx, etc., et aussi pour des mots parement latins, par exemple, cassida au lieu de cassis, reliwn au lieu de rete, etc. On procéda plus simplement encore avec les mots grecs en -ma et les noms neutres en -us à radical terminé en s. On l'ut amené par la ressemblance de la désinence du nominatif à décliner les uns comme des féminins de la première déclinaison, les autres comme masculins de la deuxième : dladema, ae; xjlasma, plasmae; tempits, tempi; corpus, corpti; d'où les pluriels italiens comme tempi, par exemple dans le proverbe iempi passati. Dans d'autres mots, c'est la forme du génitif qui amène la modification du radical : des thèmes en -i comme lactis et falcis sont ainsi sortis des génitifs de lac et falc. 11 s'établit une uniformité remarquable dans la déclinaison des noms propres, masculins aussi bien que féminins : le plus grand nombre d'entre eux prirent les formes métaplastiques en -iis et en -nis, surtout les noms propres en -es, -as, -is, -os, -e et -a, par exemple Agaihoclenis (nom. Agathocles), Niceronis (nom. Niceros),

Hermionetls (nom. Hermione), Felicianetis (nom. Feliciana){^) .

Les formes casuclles s'écartanl de la déclinaison normale, comme celles du génitif et du datif des pronoms de la denxième déclinaison en -iKS et en -i, furent autant que possible écartées et remplacées par les formations régulières, par exemple tolac = loti.us, mdlo = nulU. En général on supprima les exceptions sous toutes les formes; la minorité dut rentrer dans la règle à laquelle la majorité était soumise. Ainsi les masculins de la troisième déclinaison en -is, comme finis et pulvis, sous l'influence de la terminaison qui appartient surtout à des noms féminins, devinrent féminins; d'où en français « la poudre », « la fin ». Les substantifs neutres surtout furent fortement décimés et transformés en masculins ou féminins, phénomène qui a amené dans les langues romanes la disparition à peu près complète du neutre. Naturellement celte confusion des genre.? fut essentiellement favorisée par la disparition dans la prononciation et même dans l'écriture des consonnes finales : -us et -ion étant prononcés dans la deuxième déclinaison tout à fait de même [poploii,

(l) Cf. ScHucHARDT, Yokallsmtis des Viilf^àrlateins, F, p. 34,282; 0. SiEVERs, Qiuiesiiones onomalologicae, dans Ritschl's Acta Soc. pliilol. Lipsiensis, II, p. 55-101 ; Bonnet, Le latin de Gréfjoire de Tours, p. 3 19 et suiv. {

templou ou même poplo, templo), il y avait de grands risques pour que les mots de la deuxième déclinaisou perdissent leur distinction de genres, et le masculin étant plus noble que le neutre, ce fut à son profit que s'établit l'uniformité.

§ 106. Formation des mots. — Gomme dans la flexion, une forte tendance à l'uniformité se laisse voir aussi dans la formation des mots. Ainsi la terminaison adverbiale -iter, qui dans le latin classique est presque exclusivement employée dans des dérivations d'adjectifs de la troisième déclinaison, s'étend à ceux de la deuxième. Tandis que Gicéron et Gésar ne forment guère de cette façon anormale que firmiter, duriter, humanitetHi), largUe7\ ce suffixe est presque le seul usité dans la langue du peuple, [qui en cela n'a fait sans doute que généraliser un usage de l'ancienne langue, puisqu'on trouve dans les anciens auteurs des adverbes comme aequiter (Liv. And., Pacuvius et Accius, ap. Non., p. 512), amiciier (Plaut., Pers., 235), avari- /^r(PLAUT., Cz^rc, 126).]

Parmi les terminaisons nominales on aime surtout et on emploie volontiers : -monta, -monium [trisiimonia, miserimomu7n){^), -ina [collina, calcina,

(1) Cicéron a évité, probablement ù dessein, humaniter dans ses derniers écrits.

(2) Cf. A. Gell., XYI, 17, 1,

lapsina), -menlum [hislramentiim , odoramenhim, (lecoramcntiim), ~ela [fiigela^ liiela)\ les noms des personnes en -o, onis sont aussi très usités [agaso, halatro, caiipo){'^). Les adjectifs en ilis, -bilis, -eus, -aster, -idiis poussent et sortent de terre comme des champignons, et aussi et eu même abondance les verbes dérivés marquant la production d'un état, surtout ceux dérivés des adjectifs en -ficus [magnificare, paciricare), en idus [frigidare, candidare). Si, d'une part, ces phénomènes et ces productions linguales témoignent d'une certaine monotonie, on ne doit pas, d'autre part, méconnaître que la production abondante et prédominante de ces nouvelles dérivations de mots atteste dans cette langue une vitalité et une énergie peu communes, que la langue classique est loin de posséder. C'est que celle-ci, comme langue littéraire, écrite, est beaucoup moins libre dans ses mouvements ; ses mots sont savamment serrés, classés et disposés comme les marchandises arrimées sur un navire. Ces terminaisons prouvent en même temps que la langue populaire préfère de beaucoup li force et l'abondance à la faiblesse et à la maigreur : iristhnonia est plus

(1) Cf. Ott, Juhrhuchev fur Philol. u. Paed., 1874, p. 781 et suiv.; RoxscH, Itala vnd Vulgala, p. 22-257; pour les substantifs en 0, voy. la dissertation de R. Fisch dans Programm des Andreas- Gijmnas. zu Berlin, Ostern 1888.

sonore et plus plein que Irislitla, miser'unomum que mise)'ia, duriler que dure.

§ 107. Syntaxe. — Naturellement la Syntaxe aussi nous fournit plus d'un exeniple de cette tendance à mettre l'uniformité dans les constructions par l'analogie. L'idiome vulgaire s'efforce visiblement de simplifier les rapports syntactiques existants. Le peuple n'aime pas les complications, les exceptions ou les subtilités; il est en cela comme les enfants. L'emploi de l'ablatif absolu s'étend aux dépens de celui du participium coniuncium ; l'infinitif avec un accusatif sujet est peu à peu remplacé par des propositions avec giiod; cet emploi est d'abord restreint, puis il gagne du terrain et finit par devenir général. C'est ce qui explique la disparition de la proposition infinitive avec un accusatif sujet dans les langues romanes. Ainsi en français la proposition avec que {=\equod latin) a remplacé à peu près partout l'ancienne construction latine. Assez souvent les verl>a seniiendi et declarandl, au lieu d'être verbes principaux avec une proposition infinitive complétive [credo eum iamiam adv>enturum esse), sont intercalés entre parenthèses, comme en français; iamia7n adveniet. credo = « il arrivera bientôt, je pense » ; rem isiam cum amico meo, credo, agilavisti = « vous aurez, je crois.

traité celte affaire avec mou ami. » Le subjonctif dubitatif on délibératif cède de plus en plus la place à l'indicatif : cui donc hiinc librum (au lieu de clonem) = « à qui vais-je donner ce livre ? » Maints verbes impersonnels sont traités comme personnels : paenites = te paenitet. De même que dans le sermo urbanus ou coordonne ordinairement avec aller, quisque, wms, iderqiœ le substantif au même cas, ainsi le fait-on dans le sermo rusticiis avec macvima pars , par ex., maxima pars hommes.

§ 108. Sens des mots. — Même dans le domaine de la si^nitication des mots on reconnaît clairement la tendance à simplifier le vocabulaire. Il y a des mots bons à tout faire, sortes de maîtres Jacques à qui l'on fait remplir différents offices. Ce sont des mots qui ont un sens très général, qui sont à la portée de tous et qu'on a constamment à la bouche, comme notre mot français « faire », qui prend mille sens divers et entre dans une foule de locutions, et dont aujourd'hui l'argot a encore étendu l'usage. On ne dit pas « iioler i.n mouchoir >», mais « /"aire le mouchoir à quelqu'un » ; au lieu de « eslimer une marchandise, vouloir la vendre cent francs », on dit : « la faire cent francs » ; « faire les vins » = « être marchand ou commis-voyageur en vins » ; « fai7^e de la paralysie générale » = « être

atteint de cette maladie » ; « faire au cligué » = (dans certains paj^s) « jouer au cligné », etc. Le verbe allemand macJien rend les mêmes services et est aussi surmené. De même facere a dans le langage familier et dans le langage populaire le sens de « estimer » = aestimare (i). Le peuple l'emploie dans le sens de « voyager » (se facere Romam), comme terme de médecine {id remedmm facit optime = « ce remède est souverain ») et en général dans le sens de « servira, être utile » {aliiadaprum, alii ad cervum canes faciunt = « il y a des chiens qui sont bons pour le sanglier, d'autres pour le ceif ») et même dans le sens obscène ou malpropre de coïre ou cacare, comme en français d'ailleurs, avec cette difTérence que en français /"aire :=cacare est un euphémisme. [Notons encore : numquam FECiT taie frigns = « il n'a jamais fait aussi froid » (St. AuG., Serm. 25, 3); sero facit = « il se fait tard ».] Mais ce verbe commode s'emploie surtout suivi d'un infinitif dans le sens de « obliger, forcer à » (par ex., stomachare me fecisti = « vous m'avez mis en colère » ; nous disons de même d'ailleurs : « vous m'avez fait attendre; faire marcher, faire rire» etc.), ou eu composition avec le radical d'un

(1) Cicéron ne l'emploie ainsi que dans les lettres ; cf. Stehm.v.xn, Jakrbucher fur Phil. 1890, II, p. 28.

adjectif (p. ex., liquefacere], et on supplée ainsi au nombre assez restreint en latin des verha effeciiva. 11 en va de même avec les substantifs. Il y a un nombre considérable d'idées qui sont du domaine de la vie journalière, que l'homme du commun retourne, manie dans ses occupations ordinaires, dans son commerce, qui sont saus cesse dans sa pensée et dans son langage, parce qu elles représentent des objets d'usage courant. Les substantifs qui expriment ces idées servent de point de départ pour former de nombreuses désignations nouvelles plus i>articulières, en leur ajoutant un adjectif qui les qualifie et les spécifie. Le mot vestis p. ex., ainsi spécilié donnera les mots nouveaux : dalmatica, alba, nigra [vestis sous-ent.), etc. Gomme le sens de la phrase empêchait ordinairement toute équivoque ou malentendu et qu'en outre le sens de l'adjectif et son genre étaient des indications suffisantes, ou sous-entendait par commodité le substantif. De là les ellipses que la langue populaire affectionne et qu'elle emploie en si grand nombre (i). [L'ellipse de caro a donné ainsi les adjectifs sab-tantifs ferina «. du gibier », porcina, du porc » ; comparez : iertiana, quartana, « la lièvre tierce, quarte» (sous-ent. febrls), deciima,

(1) Voy. J. N. Ott, Programme de Rotweil, 18T».

«la dîme » (sous-ent. jyars), dextra, laeva[^o\\^-exi.ï. manus), « la [main] droite, la gauche ». La langue française, du moins le langage familier, fournit des exemples du même procédé : « une amazone » = une robe d'Amazone [d'Amazone jouant le rôle d'adjectif spécifique avec rohe sous-ent. ; « des anglaises» (sous-ent. aboiicles» de cheveux) etc.]

§ 109. Mots étrangers. — S) Effort pour rendre le mot emprunté clair et facile à comprendre.

— Nous avons pour finir à dire un mot des 7nols étrangers, parce qu'à leur sujet aussi se fait voir et s'accuse la tendance du peuple à simplifier les choses et à faciliter la prononciation. Pendant que les savants et les lettrés s'appliquent avec un scrupule pédantesque à conserver aux mots étrangers introduits dans leur langue la prononciation et l'orthographe qu'ils ont dans leur pays d'origine, le peuple procède avec plus de sans-facon et les modifie selon sa manière de voir et de comprendre, les accommode à ses habitudes. Pour l'homme du peuple ces étrangers ne sont pas des hôtes inviolables et sacrés auxquels ce soit un ciime de toucher {noli me tangere), auxquels on ne puisse rien changer. Les sons et les combinaisons phonétiques d'une langue ne coïncident pas exactement avec ceux d'une autre langue; chaque peuple les traite

et les combine différemment d'après son caractère et ses habitudes. Aussi il est souvent difficile à la langue qui emprunte de reproduire exactement au point de vue phonétique les termes empruntés. Mais le peuple ne s'embarrasse pas pour si peu et ne se fait point scrupule de modifier d'après les lois de sa piopre langue le mot qui lui paraît dur à prononcer, soit en supprimant des sons, soit en remplaçant ceux qui sont difficiles à prononcer par d'autres qui font partie de sa phonétique et sont conformes à ses habitudes. Naturellement les mots qui subissent la mutilation la plus forte sont ceux dans lesquels la différence phonétique des deux langues est le plus fortement accentuée. « Toutes les langues, dit Jacob Grimm dans Tintroduction de son dictionnaire allemand, p. XXVI, ont, aussi longtemps qu'elles restent intactes et conservent leur pureté native, un penchant naturel à tenir à l'écart tout élément étranger; et lor.«que celui-ci s'est introduit malgré tout, à le repousser ou du moins à l'assimiler aux éléments delà langue nationale. Aucune langue n'est arrivée à développer en elle tous les sons ou combinaisons de sons, et elle se défend contre ceux qui lui sont étrangers, parce que par eux elle se sent troublée. Si par hasard un mot étranger tombe dans le courant d'une langue, il est roulé par ses eaux jusqu'à ce

qu'il ait pris la couleur de cette langue et qu'il ait l'air, en dépit de sa nature étrangère, d'un mot national.

§ 110. Mots étrangers [su'de). — Ainsi le manque de la diphtongue eu dans l'ancien latin explique les terminaisons de noms comme Ulixes =■ 'Ooudcreûç et Perses = Tlt^mûq. Comme on manquait de sons correspondant aux aspirées grecques c&, /, 6 et au Ç, on les rendait par les ténues p, c, t et la sifflante 5 (55), ce qui était très légitime; d'' où purpura

= TTopcpùp, tus =r ô'joç, malaclSSO = aaXaxiî^co, etc.

La langue classique a accepté et adopté sous cette ancienne forme devenue définitive les mots ainsi complètement naturalisés du vieux latin; mais pour les emprunts nouveaux elle s'est gardée de les modifier et de les dénaturer ainsi. Avec un soin scrupuleux elle s'est appliquée à reproduire l'original servilement et son pour son. Jacob Grimm se trompe fort quand il prétend, dans sa dissertation sur le pédantisme dans la langue allemande, que cette habitude de reproduction exacte et pédantesque est particulière à la langue allemande. C'est bien plutôt un des caractères de toutes les langues littéraires en opposition au langage du peuple. Ainsi les noms des villes qui avant la formation du hautallemand littéraire ont passé dans la langue aile-

mande, par la voie du langage parlé, par suite du commerce et des relations des deux peuples, laissent voir cliiircment l'empreinte d'une action populaire qui les a façonnés, Ainsi on ne dit pas Milano, mais Mailand; on ne dit pas Pari, mais Paris (en prononçant le s fioal), non pas Bruxelles, mais Briissel. De même en français et d'une façon bien plus marquée encore, certains noms de villes étrangers ont subi des déformations qui vont parfois jusqu'à les rendre méconnaissables : London devient Londres, Napoli devient Naples, Venezia = Venise, Mainz = Mayence, CoUentz = Coblence, etc. Comment les choses se passaient-elles à Rome sous ce rapport? Absolument de la même manière; les déformations étaient parfois bien plus sensibles encore. Ainsi on reconnaît difficilement IloffetScovia dans Paestum, Garlhadhatha dans Carthago (Garthadhata = ville nouvelle), Smouç dans Sipontiim. D'autres noms cependant ont été moins défigurés : Mcxc^raXta est devenu Massilia. Comparez maintenant à ces dénominations populaires les noms de la plupart des villes grecques ou asiatiques qui en grande partie n'ont été connues à Rome que par la littérature [Corinihiis, Sicyon, Mycenae, Orchomenus, Ephesus, Sardes, etc.). Il y a donc eu deux procédés bien distincts : l'emprunt populaire, qui déforma les mots empruntés pour leur donner le

cachet national, et l'emprunt littéraire ou savant, qui s'appliqua à respecter les mots empruntés en leur laissant leur physionomie étrangère. C'est ainsi que notre langue française a employé les deux procédés pour composer son vocabulaire tiré du latin et qu'elle a des mots de formation populaire (procédé ancien), comme chanU^e, pâtre, créance, confiance, douer, août, nager, etc., et des mots de formation savante (procédé nouveau), tirés des mêmes mots latins : chanteur, pasteur, crédence, coyifldence, doter, auguste, naviguer, etc. En latin, à côté du vieux mot massa vint se mettre le maza, introduit plus tard par l'écriture; à côté de exanclare, formé par Plante de âçavTÀstv vint se mettre antlia de formation plus récente (= àvxXta).

§ 111. Transformation des mots étrangers fondée sur la signification des mots ou parties de mots dans la langue nationale. — Le peuple fit encore un pas de plus dans cette voie. Souvent on ne se contenta pas des transformations basées sur la phonétique, mais en bien des cas on chercha aussi à accommoder les mots étrangers au vocabulaire national d'après le sens que l'on attribuait faussement à ces mots ou à leurs parties composantes. Et nous arrivons ici à une particularité fort curieuse. Jusqu'à présent nous avons vu à l'œuvre

la tendance du peuple à rendre plus facile et plus commode sous tous les rapports la prononciation des mots étrangers ; maintenant nous allons voir à l'œuvre sa tendance à rendre Vexpression claire et aussi intelligiUe que possible.

Dans les mots étrangers il n'est pas rare qu'on entende des sous qui rappellent des mots de la langue nationale et qui amènent dans ces mots un changemeut radical au point de vue du sens et de la forme, corruption qui repose sur une fausse interprétation populaire, une étymologie de fantaisie. Le peuple, involontairement et inconsciemment, sent bien que les expressions dont il se sert ne sont pas des sons vides, que le nom d'un objet ne peut pas être un signe mort et dénué de sens. Pour lui, comme le dit fort bien Steiuthal [Geschichie der Sprachioissenschaft bel Griechen iind Rômern, p. 5), « être appelé une chose et être en effet cette chose vont ensemble, parce que dans le mot il pense la chose et que pour lui le mot et la chose ne font qu'un. )^ Mais, d'autre part, il ne se creuse point la tête pour rechercher la véritable origine du mot, il ne fouille point l'élymologie; d'ailleurs, l'ignorance où il est du développement historique de la langue le rend tout à fait incapable de donner là-dessus aucune solution. Les changements de son qu'il impose aux mots pour leur donner un sens tel qu'il

le comprend sont complètement antiscientifîques. Que dans les mots ainsi produits le son et l'idée ne coïncident pas exactement, cela arrive; mais le peuple n'en a cure, parce que chacun sait par l'usage journalier ce que ces mots signitient en réalité. La force de l'habitude leur donne l'estampille de la régularité et de la justesse et le son est ainsi justifié. Ce que dit 0. Jaenicke [ZeUschrift fiïr Gymnasialwesen, XXV, p. 753) en parlant de la langue allemande : « Le peuple, quant à la façon dont il accentue et déforme arbitrairement les mots étrangers, procède aujourd'hui encore avec autant presque de sans-gène qu'il y a mille ans » est vrai de toutes les laugues et de toutes les époques : toujours et partout le peuple a ainsi ajusté et façonné à sa convenance les groupes phonétiques étrangers. Aussi Fôrstemann a sans contredit trouvé le mot juste, quand il a désigné ce procédé linguistique sous le nom de « étymologie populaire » (D.

§ 112. — Mais quelques exemples empruntés à la langue latine feront mieux comprendre ce que nous venons de dire.

(1) Voir des détails plus exacts et plus complets d^ins Andresen, Ueher deulsche Volliselymo/ogie, p. 17 et suiv., et dans les dissertations de Weise sur les caraclt'res de l'étymologie populaire dans Zeilsvliri/Ï fur Vulkerpsijcltoloyie itnd ^iin-uchwitmenscliu-fï,

La ville grecque de l'Italie méridionale MaXôFstç (du dorien [xïXov = attique ixt|Xov, pomme), « la ville des pommes », est devenue dans la bouche du peuple romain Malevenliim. Involontairement et instinctivement on entendait dans ce nom les deux mots malus et ventus (le génit. étant MaXoFevToç) et l'on se représentait par conséquent ce nom comme signifiant « la ville au mauvais vent ». Mais une victoire ayant été remportée en cet endroit sur Pyrrhus, il y souffla dès lors un bon vent et l'on crut qu'il était bon de débaptiser la ville pour l'appeler désormais Beneventwn, «la ville au bon vent». De la même manière et par le même procédé de corruption étymologique opîi'/aÀxov devint, sous l'influence de aiiriim, que l'on croyait voir dans la première partie du mot, aut^ichalcimi ; xripûxs-.ov, en dorien xxojxe'.ov, devint caduceus, par une fausse analogie avec caclere ; Ay.oiy'Mi îu[ Agrigentum, comme s'il venait de ager. On transforma IIspdécpovTj en Proset-pina : n'est-elle pas, en effet, la déesse qui fait sortir les plantes du sein de la terre et les fait croître [proserpere)"! De IIoX'JOîuxY,çon fit la « constellation brillante », PoUux , comme venant de pollucere. De Celeddon ■=. « pays couvert d'épaisses forêts », nom

vol. XII, p. 203 et suiv., et dans Bezzenbergers Beitrdge ztir Kuncle der indof/ermanischen Sprachen, vol. V, p. 68 et suiv., enfin Weise : Ueber die Griecliisclien Worter im Latein, Leipzig, 1882, p. 67-75.

original et national de l'Ecosse, sortit «le pays de la chaleur », Caledonia (cf. calidus); du pays voisin, l'Irlande (en celte Eï'ln, en grec 'HpvYi) on lit, eu passant par Ivernia et en s'appuyant sur hibernus, «le pays de l'hiver», HWernia. Le pons lapideics devint le pons Lepldl. Les Penninl 7nontes (du celte peu, chaîne de montagnes) furent associés aux Paeni, et l'imagination toujours en travail aidant, on trouva tout naturel de penser que le nom venait des Carthaginois qui avaient franchi les Alpes en cet endroit. Les Alpes Grées étaient ainsi appelées, parce que hs Grecs 6^/'at7;, disait-on, avaient autrefois passé par là. Dans Rhegium ou Regium (de f)/iY'.ov, une déchirure) on crut voir une dérivation de regius, royal ; dans perconlarl (de contus, gatie, donc proprement : « fouiller, sonder l'eau avec la gaffe») que l'on altéra en percunctari, on vit une dérivation de cunctus. Si palma, palmier, vient, comme le pense tiehn {KicUiirp/tanzen und Haiistley^e, 3. Aufl. 1877, p. 240), du phénicien iamar, lomer (modification de la consonne initiale comme dans pavo = Tac'jç), la ressemblance avec palma, la paume de la main est aussi entrée en ligne de' compte. Le troiae ludus, si en honneur à Rome depuis Sylla jusqu'à Néron, et qui a tiré son nom peut-être de iroare, tricare = TaXsuir-y.'., fut considéré, surtout au siècle d'Atiguste, comme ayant quelque

rapport avec la ville de Troie et l'on crut qu'il avait été apporté par Éiiée eu Italie, celte origine suspecte n'étant point pour déplaire à la dynastie julienne, qui se disait issue du héros troycn. Le nom des Aborigènes n'est probablement qu'une fausse interprétation du mot Aunmci =z Ansonicl, que l'on ne comprenait plus.

La légende romaine, se basant sur une fausse étymologie, attribuait à Servius Tulius la construction du Tullianiim, la partie souterraine de la prison d'État. En réalité le mot vient de tullius, source, fontaine, et l'on sait qu'il y en avait une en cet endroit, ce qui rendait ce cachot très humide et ce qui explique l'exclamation de Jugurtha (i). Le nom du quartier de la ville appelé dans l'Éuéide Argiletum (VIII, 345) était généralement expliqué chez les anciens par la légende d'après laquelle un certain Argos aurait péri en cet endroit = [Argi letum) ; et pourtant il n'est point douteux que ce quartier t a été ainsi désigné à cause des dépôts d'argile [argiletum, de argilla) qui s'y trouvaient. D'après le récit des anciens les noms des villes Egesta, Nequinum, Epidmnnus furent changés en ceux de Segesta (ville des semences), Naniia (ville sur

(1) En entrant dans le cachot, le roi prisonnier s'écria en riant : « Par Dieu ! que vos étuves sont froides ! »

le Nar) et Dijrr'acJiuim,pa.vce(\iie les ooins primilits étaientde mauvais augure et faisait penser à Egeslas, nequam et damnum (D. A mou avis la légende des deux jumeaux Romnlus et R.emas allâtes par une louve a sa source en dernière analyse dans la ressemblance des mois ricDia, rumls, rumeyi, tétine, mamelle (des animaux) pleine de lait, avec Rimio, qui est le plus ancien nom du Tibre et de la. ville de Rome {Ritmo= tleuve, rivière, cf. ps-v ; Koïna = « ville du tleuve ») et avec Romuliis (= « le tils du Ileuve w). Maintenant pourquoi est-ce justement une louve qui a eu l'honneur de devenir la nourrice de Romnlus? Gela est facile à comprendre; on a voulu symboliser par là la source où le peuple romain avait puisé son orgueil, son courage et sa force irrésistible.

§ 113. Périphrases; expressions sonores; hyperboles. — De cet effort pour rendre l'expression claire et facile à comprendre pour tout le monde découlent un certain nombre d'autres par-

(1) Dans les Méiiecfunes de Plauti:, l'esclave Messeoio, après avoir fait à son maître un portrait peu llatleur des habitants (V Epldamntis, conclut par cette plaisanterie :

• l'roplcr.'.i liuic url)i numen Fpidamno iiiililum ost, Ouia iienio ferme luic sine damno divortitur. »

Men., II, I, 38.

licularités du langage populaire. Ainsi le peuple emploie des périphrases, des expressions sonores et pleines et même de fortes hyperboles. L'homme de basse condition aime à en avoir, comme en dit, plein la bouche. Tout ce qui sert à renforcer l'idée, à l'amplifier, est mis en jeu, par exemple, le pléonasme, la périphrase avec un adverbe, les dérivations qui ont un sens intensif, les compositions de mots avec des particules augmentatives. Ainsi coepi avec l'infinitif remplace l'aoriste pour désigner l'action qui commence dans le passé : clamare coepil, « il se mit à crier )j ; pour slmid et numqiiam on dit volontiers iino iempore et nullo tempore ; aux adverbes de temps nociu et mane on préfère noctnrno et maiidino tempore. Les périphrases avec (lare et facere avec un adjectif au lieu du verbe simple étaient aussi très en faveur, [par exemple, dare praecipitem [=zpraecipitare]., dare hostes Infugam (= fugare) ; tnissimi aliqueni facere [=.mittere), nihil reliquum facere [■=. relinquere)]. La tendancii à rechercher Texpression abondante et pleine se manifeste aussi dans l'emploi de fui, fuerani, fuero au lieu de sum, eram, ero dans les temps com[)osés du passif, dans l'emploi du participe présent avec esse, par exemple, amans est au lieu de amat. L'addition du pronom personnel sujet {ego, tu, nos, vos), même quand il n'y a pas lieu d'insister sur le

sujet, donne an discours une certaine plénitude; les génilifs rerum, genthim, loch, locoriini, terrai rîn?i etc., qui complètent les adverbes de lieu (par exemple., Kbi geniium, nusquam icrrarwn) lui donnent plus de force. Naturellement la périphrase de l'impératif, fac abeas au lieu du simple abi, ou rexi)ression allongée nescio qui pour aliquis, ou tamenetsi pour etsi sont aussi conformes au goût du peuple, qui aime les expressions claires et complètes.

§ 114. Renforcement des négations. — Répétition. — C'est surtout dans la négation que se montre la tendance du peuple à renforcer l'idée. Il est à peine croyable combien de moyens diflférents le peuple a ici à sa disposition, combien de tournures son imagination vive et fleurie lui a fournies. Dans le latin classique deux négations se détruisent et quelquefois même équivalent à une affirmation renforcée; dans le latin populaire, au contraire, comme dans l'idiome populaire français et chez tous les peuples de langue grecque, l'emploi de deux négations renforce la négation. Il n'est presque pas un objet de valeur nulle ou insignitiante qui n'ait servi à exprimer avec force et clarté la nonexistence, la nullité ou la non-valeur. Si nous pouvons dire en français pour renforcer la négation :

« Gela ne pèse pas une plume «, « n'y voir goutte », « ne les écoutez mie », « ne. . . pas » (le 2)as que l'on fait en marchant : « n'approcher d'un pas »), « ne. . . point» («ne voir un point»), «néant» ()ion eus], etc.; et si rallemand dit : « nicht ein Haar », « nicht einen Heller», «nicht einen PfitTerling », etc. (i), nous ne pouvons pas trouver étrange que le Romain, outre les expressions ttihil [= ne hiliim = « pas un noir de fève ») ait aussi joint au verbe facere, « estimer», des mots expressifs comme nonnauci, ftocci, pili, assis, terimcii, hellae et d'autres (2).

La répétUioii d'un substantif qui vient d'être exprimé, surtout avec le pronom relatif, est un fait que nous rencontrons à toutes les périodes de la langue populaire depuis Piaule jusqu'à la dernière période de la langue latine. Ce vulgarisme s'est même introduit dans les écrits d'un Gicéron et d'un Gésar, surtout la répétition des mots dies, res et locus, par exemple : Dixi in senalu fore in armis certo DIE, QUI DIES fidurus esset ante diem VI. Kal. Nov., C. Manlium (Gic, in Cat., I, 3, 7). Erant

(1) Voy. Ghi.mm, Deiilsche Graminallk, 111, p. 72<3 ; Uii:z, Gramin. der rom. Sprach., 111, p. 431 et suiv.

(2) De même qu'en français ces expressions marquant la négation, comme mie, fréquentes au moyen âge, au xvi» siècle surtout, deviennent rares aux époques suivantes, de même en latin la langue littéraire, depuis Gicéron en prose et depuis Catulle en poésie, a répudié ce vulgarisme.

omnino itinera duo, quibus itineribus domo exire poterant [Caes., B. G., I, 6, 1){1). Si le paysan français ou l'homme du peuple dit : « Ton père, il est mon ami » (en bon français : « ton père, mais c'est mon ami»), pourquoi donc n'aurait-il pas été permis au Romain de s'exprimer ainsi : pater tuus, is erat patruetis meus, ou : pone aedem Castoris ibi swit homines?

§ 1 15. Fréquentatifs et intensifs. — Comparatifs et superlatifs au lieu des positifs. - Composés au lieu des simples. — Les fréquentatifs et les intensifs (2) remplacent fréquemment dans la langue populaire les verbes simples : agitare et autres sont employés là où les auteurs classiques se contentent des simples agere, etc. Par cet emploi abusif, les verbes fréquentatifs et intensifs ont perdu leur force et sont devenus dans la langue

(1) Combien le peuple aime l'emploi des formules toutes faites et les répète volontiers, on le voit dans la chanson populaire française, où certains mots accentués se répètent et même se suivent iramérliateraent et qui a presque toujours un refrain, qui revient aprcs chaque couplet. C'est à celte même prédilection pour la répétition qu'il faut attribuer les versus Iterati si nombreux chez Homère, l'aède populaire, si rare au contraire chez Viii^ile, le po'le savant. Homère, qui ne se pique pas de variété, commence presque toutes ses comparaisons par (•);; otj, Virgile, lui, cherche !i varier la formule.

(2) Voy. lii-dessus l'excellent travail de E. Wulfflin : « Bemerkungen ùber das Vulgiirlatein », dans Philoloi/iis-, XXXIV, p. 127- 165, surtout p. 153-158.

populaire absolument synonymes des simples correspondants. Ce n'est que rarement que l'on constate chez les bons auteurs cette dégradation du verbe fréquentatif ou intensif, qui perd sa valetir primitive, par exemple. César, B. G., V, 7 : saepe CLAMiTANs ; V, 27 : ventitare consueriint, où l'idée de répétition étant exprimée par saepe et consuerunt, les verbes clamitare et ventitare n'ont que la valeur de clamare et ventre. [Salluste, en particulier, a une grande prédilection pour le verbe agitare, qu'il emploie presque toujours dans le même sens que agere ; ainsi il dit agiiare pacem, imperiiim agiiare i'^).]

Comme ces formes verbales s'affaiblirent et perdirent leur sens intensif par l'abus qu'on en fit, de même et pour la même cause les comparatifs et les superlatifs s'affaiblirent au point de n'avoir plus que le sens des positifs correspondants. Aussi pour leur rendre leur signification et pour exprimer les degrés de comparaison, on se vit obligé d'ajouter à ces superlatifs de nouveaux suffixes augmentatifs ou de leur préposer des adverbes de comparaison. Ce furent d'abord les superlatifs en -mus qtii reçurent ainsi de nouveau les suffixes du comparatif et du superlatif. C'est ainsi qu'il y eut des

(1) Voy. l'édition tle CaliUna. par Ferd. A.stoine. Intiodu lion, p. l.

formes comme proxlmior, postremior, plurior, mlnbnissimus , postremissimusi'^), puis aussi maxime dignissimus. D'autre part, au lieu des degrés de comparaison exprimés par les suffixes, ou employa la périphrase par les adverbes, comme valcle, bene, plene, salis, acleo, tant, sane, veJiementer, fortiter, abunde, /limium, affatim, mullum. Des alliances de mots comme turplter malevolus, visaniim magnus, iminamter arrogans, cnideiiter Inlmiciis sont assez caractéristiques. Nous avons en français, d'ailleurs, des façons de parler analogues et nous disons : (.(joliment fort, fio-ieusement ydXonx , affreusement laid, terriblement difticile, insoleminent riche, singulièrement malhonnête », etc. (2).

C'est sur le même principe que repose l'emploi des verbes et adjectifs composés d'une ou doux prépositions au lieu des mots simples [^}. Ceux-ci étaient devenus tro}) faibles et trop insignifiants et le peuple aime une nourriture plus forte et plus abondante que celle des classes cultivées. Ce furent surtout les composés avec cum et ad qui eurent une grande vogue : condignus, condensus, condormire,

(1) Comparez les snlécismes populaires pq français : « plus ni:^illeiir >', « très excellent », etc. (N.d. T.)

(2) Voy. J. N. Ott : « Ueber Doppelf/radation des laleinischcn Adjelilivs », dans Ja/irbi/cher f. Phll. a. l'ap.d., 1875, p. 7^^7-800; WoLFiT-iN, dans Arc/iiu fiir l'/iilolof/ie. I, p. 97 s.

(3) Cf. WuLKi'i.i.v, l'/,ilulof,i<.-, XXXIV, p. 158-l(v,

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