‹ Les Caractères de la langue latineChapitre 7 sur 21 · GS · texte numérisé non relu

GS

complacere, assimilis, adaeqiœ, accredei^e, etc., avaient le même sens que digmis. densiis, etc., usités dans la langue littéraire (ij.

§ 116. Prépositions ajoutées aux cas. — Emploi des modes. — Style. — C'est égadeui(?ut au besoin de clarté qu'il faut rapporter l'habitude d'ajouter des prépositions aux cas, au lieu d'exprimer le rapport, local ou autre, par le simple cas. Seulement cette habitude ne vient pas de l'affaiblissement du sens des cas, mais plutôt de l'affaiblissement progressif des désinences et de la chute des consonnes finales «?., s, d, t, etc. En effet, grâce à cet affaiblissement et à cette mutilation des désinences, les rapports marqués par la déclinaison et la flexion devinrent indécis à tel point qu'il fut nécessaire, pour fixer ces rapports et en faciliter l'intelligence, d'employer des mots spéciaux. C'est ainsi que la jnéposition 6/e = français «de», finit par remplacer le génitif; on eut recours kad = français « à», pour exprimer le rapport du datif, à m pour mieux désigner le temps, et kpet^elcum pour exprimer le moyen. [Ceci n'a rien d'étonnant : le

(1) CVst ainsi que clans les langues romanes beaucoup de mots monosyllabiques furent remplacés par des mots plus longs : spes = « espérance », vas = ilal. « vascillo », nox =: « notte », vis = « force» {ÙQ fovcia ou forlia); voy. Diez, Grammaire, etc., p. 52.

peuple ne faisait en cela que généraliser une habitude d'Auguste, dont Suétone dit {Octav., 86) : «Il mettait un soin particulier à exprimer ses idées le plus clairement possible. Pour y arriver plus facilement et ne jamais troubler ni retarder ceux qui le lisaient ou l'entendaient, il n'hésitait pas à employer des prépositions devant les noms de ville et à répéter plusieurs fois les conjonctions. Car la suppression de ces mots, en donnant, il est vrai, plus de grâce au style, amène un peu d'obscurité (l).»]

Nous entrons, en touchant ce point, sur le terrain de la syntaxe. Nous nous bornerons à dire brièvement quelques mots des faits analogues concernant Vemploi des modes et la théorie du style.

Le langage du peuple est, comme le peuple luimême dans sa nature et dans ses manières, rude et grossier. Mais ce langage est vivant et animé, il procède d'une vive sensibilité, il est simple et facile à comprendre. Il ne connaît pas l'arrangement savamment articulé de la période ; une pensée en suit une autre dans une disposition simple et sans art. C'est le cœur et l'imagination, non l'intelligence et la raison, qui jouent le principal rôle dans l'agencement des propositions et des phrases. Les propositions sont juxtaposées tout bonnement, au lieu

(t) Sur ]n préposition de et le génitif latin, voy. Clairin, Du geniti/ latin et de la préposition de, Paris, Wieweg, 1880. (N. d. T.

d'être siibordounces d'après la logique, et l'on évite autant que possible l'embarras et renclievètrement(i). Aussi le style donne l'impression de quelque chose de bref et de brisé, de coupé. Gomme les pensées, les propositions courent les unes après les autres, allant souvent par bonds et se succédant sans lien logique. Le lien extérieur est aussi ordinairement assez lâche. Aussi la conjonction «et» joue le principal rôle dans la coordination. Or, elle n'a par elle-même qu'un sens très faible et marque sim])lement qu'une idée est ajoutée à une autre, sans autre idée accessoire, et souvent même elle fait défaut. Presque partout le discours direct remplace le discours ou style indirect [oralio obliqua). Un paysan veut-il raconter ce qu'un autre lui a communiqué, il ne prend pas de détour pour donner dans une proposition subordonnée le sens de ses paroles; immédiatement il le met en scène et le fait parler lui-même, de sorte que uous l'avons, pour ainsi dire, en personne devant nous et que nous semblons entendre ses {jaroies propres (2),

(1) C'est ce qu'on appelle en grammaire la paralaxe (du grec TtapixaEt;, « juxlaposiLioQ »), autrement dit la coordination.

(2) H. OsTHOFF, Schriflsprac/ie und Volksmundart, p. 30 : « Si la langue écrite s'exprime en périodes enchaînées entre elles et souvent même par trop enclievêtrées, le style du dialecte populaire est au contraire simple et sans contrainte. Ses propositions se suivent et sont simplement juxtaposées. » On trouvera des exemples de la

§ 117. Grand nombre de métaphores justes et significatives. — Le peuple n'aime pas les phrases abstraites et reteutissautcs. Non qu'il n'ait pas assez d'esprit pour exprimer des idées abstraites et qui ne tombent pas sons les sens, mais plutôt parce que l'homme du commun ne songe pas à donner à sa vie intérieure une réalité objective et à se représenter par des mots catalogués ses manières de penser et de sentir. Celles-ci ont grandi en lui et avec lui si naturellement qu'il ne songe pas à en faire l'objet de sa pensée ; en un mot il ne s'est jamais avisé d'analyser son moi en tant que pensant. Il ressent intérieurement l'impression des choses, sans s'en rendre compte extérieurement. Il se meut volontiers dans le cercle des observations et de la vie au jour le jour; et il aime à rendre son langage vivant et pittoresque j)ar l'emploi de métaphores nombreuses empruntées aux phénomènes du monde visible et des réalités qui l'environnent. « L'homme de papier {der papierne Mensch), dit Schroder dans son écrit sur le style de papier {vom papiernen SUl), avec quelque exagération toutefois, ne se doute pas que le palefrenier et lagardeuse de

coordioalion au lieu de la subordination réunis dans les indice.^ des éditions des lettres de Cicéron, ainsi que dans celles de Siipfle, Ciceronis epislolae selectae, 8» éd. revue par Buckel, p. 408, et de Ilofmann, Aiisgewa/tlfe Brief Cicefos, 2" éd. revue par Andresen, sous la rubrique : « Subordination ».

vaches emploient plus de tropes et de figures de si vie eu un an qu'il n'en trouvera dans la littérature du moude entier. » Le peuple romain fat en cela comme tous les autres, et l'on ne voit pas comment Biese [Nalwgef'ùhl bel GriecJien imd Rijmern II, 20) a pu prétendre que dans la comédie romaine les comparaisons sont rares. Naturellement nous n'y trouverons pas ces comparaisons longuement développées, comme dans la poésie épique, mais beaucoup d'expressions figurées et de comparaisons brèves tirées de la vie journalière, telles que le peuple les aime. Plus un objet est près de lui, sous ses yeux, plus cet objet lui est devenu familier, plus il l'introduit volontiers et fréquemment sous forme de métaphore dans son discours, et cela instinctivement et sans s'en rendre compte ('). Les objets connus de tous, qui lui sont familiers et chers, comme les parties du corps, les animaux domestiques, les outils et instruments dont il se sert, les arbres, le ciel, les étoiles, et aussi les actes habituels devenus chez lui une seconde nature, se

(1) H. OsTHOFF, /. c, p. 30 : L'emploi des mots abstraits eu trop grand nombre est inconciliable avec le langage journalier du peuple, qui est sans réflexion et sans art... Le langage parlé populaire emploie abondamment les images, mais ses images ont l'avantage de la nouveauté et de la fraîcheur, de frapper les sens; elles ne sont pas encose usées et devenues des phrases vides, comme c'est le cas pour un grand nombre de celles qui sont usitées couramment dans notre lansue écrite. >■

pressent d'eux-mêmes sur sa laugae. Déjà Gicéron était frappé de ce fait que la langue du peuple avait à son service un grand nombre de métaphores. Il dit, en effet, Orai. 24, 81 : « Tralatio, qua frequcntissime sermo omuis utitur non modo urbauorum, sed eliam rusticorum, si quidem est eorum : gemmare viles, sitire agros, laetas esse segeies, liixuriosa frumenta », ei de Oral. III, 38, 155, il s'exprime de même : « Nam gemmare vîtes, luxinHam esse in Jierbis, laetas segetes etiam riistici dicnnt. « (Cf. QuiNTiL., VIII, 6, 6).

C'est ainsi qu'il a créé des expressions tout à fait plastiques, comme testa, vase en terre = « tête », biccca, joue gonflée = « bouche y> Jugulare := inler- /îcere, en parlant de la poursuite judiciaire (parce qu'on traînait quelqu'un en justice en le prenant à la gorge), calcida?^e (de calx, petit caillou dont on se sert pour compter) = computare, « compter », spaUia, cuiller pour remuer et mêler les liquides ou autres substances =: « épée » (Tacite, An)i. 12, 35), ou bien des tournures comme corium concldev^e alicui, « tanner le cuir à quelqu'un », c'est-à-dire, le rouer de coups. Mais les métaphores les plus aimées et le plus en honneur chez le peuple romain étaient celles qu'il empruntait aux choses militaires et à la jurisprudence. C'étaient là en effet deux domaines particulièrement chers au Romain, deux

sciences pour lesquelles il était d'ailleurs fort bien doué; il vivait pour elles et en elles.

§ 118. Sens des mots. — L'imagination du peuple se fait voir aussi dans la façon de désigner et do nommer les objets. Ainsi il y a un certain nombre de plantes et d'animaux pour lesquels le paysan romain possède des noms locaux transmis et conservés par la tradition populaire, ou qu'il a créés lui-même avec le temps, tandis que la langue classique empruntait les termes correspondants au grec. Et comme ils sont simples et faciles à comprendre ! Je citerai seulement l'oignon, que la langue classique appelait ccj^e ou cepa, mais que le peuple, le paysan appelait «;zio {de iiniis], parce qu'il n'a qu'un tubercule; l'amande («m?/^dala), qu'il appelait nucicla =■ nucicula (proprement « petite noix »); le sycomore [sycaminos], qu'il appelait celsa (« l'arbre élevé î); la centaurée [centaurea], qu'il appelait fel terrae (« le liel de la terre ») ; la hirudo, qu'il appelait sanguisiiga, d'où le français « sangsue ». La chamaepitys, il la décore du nom de alnga (celle qui chasse, c'est-àdire, l'herbe abortive, que nous appelons Viveite) ; l'auroue {arotor/wn) devient veratrum, à cause de la vertu qu'on lui attribuait d'aiguiser l'esprit quand on la répand sur la tête ; dans l'héliotrope il voit

la verrucaria (« l'herbe aux verrues »), dans le rhamnus la sentis lo^sina (« épine d'ours »); le stychnos est pour lui Yuva lupina, « le raisin de loup » ; la girafe [cameloparcialis] s'appelle dans le peuple ovisfera, l'éléphant [elephantus) bos Liica, l'hippopotame bos Aegyptius, etc.

[Cette double nomenclature des plantes existe chez tous les peuples et dans toutes les langues. Ainsi en français les plantes les plus connues, celles que l'homme de la campagne rencontre tous les jours sur son chemin ou sous son hoyau ont également des noms populaires significatifs et pittoresques, tandis que la langue scientifique pour ses classifications prend les noms latins ou grecs sans les modifier. Ainsi nous avons le « pied d'alouette » (dauphinelle, delpJiiniiwi), le « perceneige D [Leiicoium vernum), le « souci » [Calendula offtcinalis), « la tète de bélier » (= la martynie, Martynia proboscidea, la « gueule de lion » ou « muflier » [Antirrhinum mains), la « fleur de la Passion » [grenadille passiflora), le « tue-chien » ou colchique d'automne [colchicimi autimmale), le « gant de Notre-Dame » ou ancolie des jardins [aquilegia vulgarls), la « queue de lion » [Phlomis), la « queue de renard », etc.] (i).

(1) Cel;i ue veut pas dire que le peuple n'a absolument fait passer aucun mot grec dans sa langue ; au contraire, les rapports étroits

§119. Particularités de style. — Voyez comme la langue populaire, qui vise avant tout à la clarté, procède tout autrement que sa sœur la lingua icrbana, dans l'emploi des verbes réfléchis, de la prolepse ou anticipation, des temps, des mots abstraits. Voyez combien rarement César se sert des expressions se (lectere, se efpundere, se movere, etc., au lieu de jlecli, effiindi, moveri, et combien fréquentes elles sont au contraire dans la lingua rusilca (V^. La prolepse ou anticipation, si caractéristique pour le discours animé et vif, pressant, rapide et qui ne se rencontre qu'une fois chez César (B. G. I, 39, 6 : Rem frumentariam llmere dicebat ut siipijoriatn possel), mais qui n'est pas rare dans les lettres de Cicéron (par exemple ad fam. VIII, 10, 3 : Kosti Marcellum quam tardus sit) est ici une tournure très ordinaire. L'infinitif présent au lieu du futur, qui a pour effet d'exprimer l'accom-

dt' la pl<"i)e des villes avec les nombreux esclaves grecs amenés à liome et en iLalie ont l'ait entrer un assez grand nombre d'expresions grecques dans le lalin populaire, lesquelles ont passé ensuite en grande partie dans les langues romanes et ont même en partie chassé et remplacé les dénominations purement latines, comm", nanits, petra, zelus ont remplacé les mots originels pumilio, saocum, studium (comparez le français nain, pierre, zèle) ; voyez aussi Rebling. Charuklerislik der rômischen Umijanf^sprac/ie, Kiel, 1873, p. 10.

(1) Voy. surtout J. N. Ott dans Jalirhiicher f'iir P/iilol. und Paeday . 187i, p. 575.

plissement immédiat de l'action et qui s'emploie même après les verbes « permettre » et « espérer », ne se trouve que dans quelques passages de César (B. G. II, 32, 3 ; IV, 21,5; 22, I ; VI, 9, 7) ; il est fréquent au contraire dans la langue populaire, et c'est une preuve de la vivacité de la pensée chez le peuple, qui aime à se représenter ce qui est à venir comme présent (i).

Les idées abstraites aussi, quand elles se présentent à son esprit, prennent une forme palpable pour ainsi dire et se changent en êtres vivants et concrets; il les personnifie. Plante n'a-t-il pas déjà personnifié dans une plus large mesure que les auteurs classiques les idées abstraites, les sentiments et les émotions comme timor, metas, pmipcrtas,puclor, officiiim, libertas, i/iop«aetd'aiitres(2)?

§ 120. c) L'âme et le sentiment s' affirmant fortement dans l'expression : diminutifs, désidératifs ; particules. — Il nous reste à dire un mot du troisième trait distinctif de la langue populaire : à savoir le rôle que jouent le cœur et le sentiment dans la façon de s'exprimer. L'homme cultivé

(1) Sur l'iiifin. présent dpvè?. polUceri cf. Sch.m.si.z, Aainitia Poliio, 2* édition, p. 22, et dans .] ahr bile lier fiir Philol. 1891, p. 221.

(2) Voy. BoDK, Sitbiecfa rei cum actionis verbis coniunr/endi usiis quotnodo i?i prlsca lalinilate sit e.Torsi/.i r>t prolatus ad Qiceronis leinpora, Leipzii;, 1889.

parle en mesurant la portée de ses paroles et en les [•roportionnant à ce qu'il veut dire, et il se garde bien d'en dire plus qu'il ne faut. Talleyrand n'est-il pas allé jusqu'à dire que a. la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée ». Le peuple, lui, a toujours, comme on dit, le cœur sur la main ou mieux sur la langue ; il ne sait ni ne veut dissimuler ; au contraire, il laisse voir clairement ce qu'il pense et ce qu'il sent, non seulement sur sa physionomie et dans ses gestes, mais aussi dans ses paroles. Involontairement et inconsciemment sa sympathie ou son antipathie se trahit et entre en jeu. Ainsi sa grande prédilection pour les diminutifs doit être regardée comme un signe du vif intérêt que son cœur prend aux choses ou aux personnes dont il parle. Ils sont usités surtout pour exprimer la sympathie et l'affection {amiculus =■ '< le cher ami » ou le « pauvre ami » ; lectuhis = « le cher lit, le lit commode et confortable ») ou, quoique plus rarement, l'antipathie [asellus = « l'âne stupide et entêté » ; voculae = « des . rétlexious malignes »). Les diminutifs étaient tellement familiers au peuple, dans sa chair et dans son sang, il les regardait si peu comme des amoindrissements de ridée, qu'il en tira de nouveaux diminutifs en y ajoutant de nouveaux suffixes; Viin?,ï asellîcs a donné aselluliis, auricula^ auricilla,

cistula, cistella et cistellula. Les formes diminutives des adjectifs et des noms verbaux spécialement portent l'estampille populaire ; ainsi imlcheLlus, formosiiliis , tacitulus, misellus, niimisciUus, maiiisculus ; sugillo, cantUlo, sorbiUo, scrWiUo, ynurmurillo, etc., appartiennent presque exclusivement au langage familier ou au langage populaire, et c'est de là que les derniers ont passé dans les langues romanes.

Les désidératifs aussi rentrent dans cette catégorie et nous ne les observons guère que dans le langage du peuple.

Le discours prend un tour aisé, agréable et vif par les propositions intercalées composées d'un seul mot ou de deux (un verbe à la première personne ou à l'impératif, avec ou sans complément), comme 7iarra tibi, « croyez-moi »; mihi ausculta, écoutez donc, dites donc »; amabo te, « vous me ferez bien plaisir » = quaeso, « je vous en prie. » Le datif de sentiment, que les grammairiens appellent dativus ethicus, joue un rôle identique; Plante et Térence l'emploient très volontiers dans le dialogue ; de même les formules de protestation qu'on rencontre à chaque pas et les exclamations. Les comédies romaines sont émaillées d'expressions marquant l'affirmation, qui donnent du poids à ce qu'on dit et appellent la croyance [7nedius

/idliis, hercle, edepol, ecastor. nae], de particules d'encouragement et d'alTectioa {eu, eiige, eugepae, eia), d'étonnement (allât, allalae, babae, bombax\ de joie {io, evax, evoe, evan, etc.). Partout où ces mots interviennent s'accuse le sentiment ou l'émotion qu'éprouve au moment même la personne qui parle. Les interjections sont comme des éclairs de sentiment qui jaillissent tout à coup du cœur et luisent dans le ciel de la pensée.

§ 121. Crainte de prononcer certains mots. — Mais l'intérêt que prend le peuple aux personnes et aux choses dont il parle, sa sympathie ou son antipathie, se font voir aussi dans un ordre de procédés tout opposés, à savoir, dans la réserve et la croÀnle qui l'empêche de prononcer certains mots. Le code de la bienséance défend aux personnes bien élevées d'emplo^^er certains termes grossiers bannis de la bonne société. Le peuple ne connaît point ce précepte et il n'en a cure. Mais en revanche, croyant et même superstitieux comme il l'est, il se sent pénétré d'une sainte terreur, quand il doit prononcer le nom des êtres qui sont les maîtres de sa destinée. Le sentiment qui pour les Hébreux avait son expression dans le commandement : « Tu ne prendras pas en vain le nom de ton Dieu », le Romain le portait aussi au fond de son âme, in-

consciemment. Comme les IIi'b.Tux, par respect religieux, employaient au lieu du mot Jehovah le mot Eloim; comme les Grecs, pour se ménager la faveur des déesses de la vengeance, les Erynnies, les appelaient « les bienveillantes » Eùasviosçi ou « les vénérables » (SeavocO; comme les Français dissimulent sous des mutilations ou altérations voulues le nom de Dieu dans certains jurons et disent « pardi », « parbleu », « palsambleu », « morbleu », « corbleu » (= par Dieu, par le sang de Dien, corps de Dieu); comme les Allemands pour la même raison et de la même manière disent, par exemple : « Putz » (= Gotts), « Potztansend », « Potzblitz » [=^ a tonnerre de Dieu »), « Deiker » on « Deichsel » (= Teuffel); de même les Romains voilaient certaines expressions en les mutilant, parce que le sentiment de respect qui avait sa source an fond de leur àme les empêchait de prononcer franchement et en toutes lettres ce qui pour eux était saint et sacré. Les formules qui servent à corroborer l'affirmation hercle, pol, edepol, sont un témoignage éloquent à l'appui de ce que nous disons; il en est d'autres aussi, par exemple, les terribles déesses qui tenaient en leurs mains les destinées des mortels et n'épargnaient personne, on les appelait, pour écarter leur mauvais vouloir, « celles qui épargnent » = Parcae. On se gardait

bien en parliculier de uommei' des choses qui avaient quelque rapport avec la mort et pouvaient en éveiller l'idée, parce qu'on se figurait qu'en la nommant on hâtait son approche. Ainsi au lieu de fanestiis et falalis on disait volontiers par euphémisme infaiishis ou inforHunatus . La locution française (.( va te faire pendre », « va-t-en au diable » a son pendant dans la locution grecque spp élç xôpaxaç et dans la locution latine i ad Graecum Pi (à cause de la ressemblance de la lettre H avec une potence).

§ 122. Jeux de mots et traits d'esprit. — Un

autre côté de la vie de l'àme populaire, c'est le joyeux laisser-aller et la franche gaîté du paysan à l'époque de la récolte, moisson et vendange, et aussi pendant les autres solennités et fêtes. Celte gaîté, jointe au plaisir de la raillerie et de la moquerie, amena de bonne heure l'introduction des jeux populaires, les vers fescennins, la Satura, les Mimes et les Atellanes. Particulièrement prononcé était le goût pour les b'aiis plaisants et les jeux de mois. La comédie romaine en est assaisonnée, et c'est à cela qu'il faut attribuer le succès obtenu et l'influence exercée ])ar les pièces du poète dramatique plein de verve et de talent que fut Plaute. D'ailleurs on voit percer partout cette tendance ; car la plèbe des grandes villes y trouve son plaisir

comme le paysan. L'humeur railleuse des soldats allait même jusqu'à s'attaquer à la personne sacrée et inviolable de l'empereur. Ils estropièrent malicieusement le nom de Tiberius Glaudius Nero, qui devint Biberius Caldius Mero, mots qui font penser à Mbere, calidwn et merum (Suèt., Tïb.y 42). L'empereur Macriuus, qui pour la moindre peccadille faisait battre ses serviteurs, en prit le nom de Macellinus, « garçon boucher » (cf. Julius Gapito- LiNUS, Vita Gordiani iun. cap. 19). Il a bien l'air aussi d'une plaisanterie de soldat le changement comique de disciplina en displicina (comme si le mot venait de displicere] cité par les grammairiens (PRisGiEN,II,il4, 3 Hertz, Donafi^l, 20 K; Consent. p. 16 Cr.). L'altération de popina eu pr^opina trahit de même une influence populaire (cf. Isid., XV, 2, 42; Rossi, Inscr. I, 1055). Transgulare ])Ouv strangulare 'cf. Schuchardt, Vohalismus des Vulgcirlat., III, 12) est une vivante demonstratio ad oculos. Un homme impie poussa même l'irrévérence jusqu'à appeler saint Gyprien Copy^ianus, par allusion au mot xoTrpoç. Naturellement il excita la juste indignation de Lactance, qui dit [List. div. V, 1, 27) : « Audivi ego quemdam hominem sacrilegum qui eum (Gyprianum)immutata una littera Copriû5;«<m vocaret, quasi elegans ingenium et melioribus rébus aptum ad aniles fabulas contulisset. »

§ 123. Coup d'œil rétrospectif. — Si pour finir nous jetons un coup d'œil rétrospectif sur l'ensemble des faits que nous venons d'examiner, nous constaterons qu'ils confirment le rapport étroit qui existe entre le caractère populaire et la langue populaire. Des quatre facultés par lesquelles se manifeste la vie de l'esprit, l'imagination et la sensibilité sont chez le peuple plus fortement accentuées et ont sur le langage une influence plus marquée que l'intelligence et la volonté. C'est par la faiblesse relative de ces deux dernières facultés que s'explique cette tendance à rendre l'instrument plus commode et à diminuer l'etTort à faire, soit l'etïort corporel (prononciation rendue plus facile), soit l'effort intellectuel (assimilation des formes de la flexion uniformisées par l'analogie, simplification par analogie de la syntaxe, extension dans la signification des mots). Par contre, la faculté d'imagination qui entre plus en jeu contribue essentiellement à la clarté et à l'intelligence du discours, et d'autre part le sentiment, qui est prédominant et qui trouve sa plus belle expression dans la chanson populaire, exerce ce bienfaisant attrait qui nous rend la langue du peuple si aimable et si précieuse.

Donc la langue vulgaire se distingue de la prose classique par le rôle moindre qu'y jouent l'intelligence et la volonté. Par le rôle prédominant au

contraire de rimagination cl de la sensibilité, elle se rapproche dn langage poétique. L'une et l'antre, en eflet, recherchent principalement pour représenter les choses la forme vive et sensible, le terme plastique et pittoresque qui donnent la clarté et expriment la chaleur de l'émotion. Dans la langue populaire comme dans la poésie nous constatons le lien très lâche qui unit les mots dans les propositions et les propositions entre elles, la prédilection pour les expressions métaphoriques, l'allitération et les fréquentatifs. Certaines constructions sont communes aussi à l'une et à l'autre, par exemple ne avec Timpéralif = noU avec Tinfinitif, non dans la défense (au lieu de ne), l'infinitif au lieu d'une proposition subordonnée, etc.

Même en ce qui concerne le vocabulaire, nous constatons des analogies remarquables ; ainsi des expressions populaires comme facundiis, facundia et focus (feu) ne se trouvent ni chez César ni chez Cicéron, mais bien dans les odes d'Horace et dans les élégies de Properce. Il va sans dire que les voies et moyens que le peuple et les poètes emploient pour atteindre le but que nous avons dit ne sont pas tout à fait les mêmes; le peuple, plus rude et plus grossier, ai nie ce qui est grossièrement découpé ; le poète, plus lin, recherche l'expression plus délicate et plus polie; celui-là est réaliste, celui-ci

idéalise les choses. Dans le langage populaire, l'évolution de la langue et ses changements se font inconsciemment; dans la langue poétique, ils se ibnt avec dessein, là d'une façon uniforme, ici dans une mesure variable, selon le génie et le talent du poète.

Page 1