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LES EQUILIBRES

compatible avec la nature même de cet organisme. Sa valeur dépendra, pour une bonne part, de la valeur des tendances qui s'unissent en lui. Ajoutons aussi que ce caractère dont la pureté varie beaucoup, car personne n'est absolument équilibré et tout le monde l'est un peu, a souvent beaucoup de charme (orsqu'il se rapproche du maximum possible, alors même que i'esprit qui le réalise n'offre aucune qualité bien exceptionnelle. A mesure, au contraire, que l'harmonie totale décroît, la supénorité diminue. Une des principales causes qui contribuent à rendre assez désagréables les médiocrités équilibrées, ce sont précisément de petites ruptures d'équilibre, des tics, des ridi- <;ules, des gaucheries, des défauts d'adaptation qui tout en laissant subsister l'harmonie générale du caractère, la rendent beaucoup plus imparfaite.

Nous connaissons tous des personnes qui, sans nous plaire par aucune haute qualité de cœur ou de l'intelligence, nous charment cependant par la grâce de leur vie, par la fraîcheur, par l'harmonie de leurs idées, peut-être parfois un peu courtes •et assez peu nombreuses, et de leurs sentiments lorsqu'ils sont bons mais sans grandeur particulière, surtout lorsque l'harmonie physique et la grâce du corps viennent se joindre à l'harmonie morale et à la grâce de l'esprit. Ce sont des êtres de -cette nature que paraissent représenter les jeunes femmes du Corrège, par exemple la sainte Catherine, du Louvre, et même les vierges de Raphaël. Nous ne trouvons en elles aucune révélation d'une nature supérieure par quelque autre point que l'extrême harmonie de l'ensemble, et si je puis dire, par la perfection dans la médiocrité, en enlevant à ce dernier mot la plupart de ses acceptions défavorables, ou, si l'on préfère, dans la moyenne^ C'est cette harmonie qui donne son attrait à la statuaire grecque, encore que parfois, si je l'ose avouer et quoi qu'on en dise, elle me paraisse se rapprocher plutôt de la

(1) Comparez, pour le contraste, avec la puissance de personnalité révélée par le portrait de la Joconde, par le saint Jean de Léonard, ou •encore par la plupart des tableaux de Rembrandt. Le beau portrait de femme du Louvre (au Salon carré) nous donne encore cependant une personnalité harmonique sans expression bien particulière, mais avec une intensité de vie qui, si elle n'était pas due surtout au génie du peintre, sortirait le modèle de la moyenne psychologique.

médiocrité que de la pertection et ressemble trop aux mauvaises imitations dont on l'a honorée. Il est des tètes de jeune fille OU de déesse qui ravissent par l'impression qui s'en dégage, d'unité, de sérénité, d'équilibre idéal et de pureté complète. Le roman et le théâtre ont souvent montré et surtout tâché de montrer des types équilibrés. Le « personnage sympathique «^ si fréquent, par exemple, dans le théâtre d'Augier, est généralement un équilibré auquel il manque presque toujours l'apparence de la vie. Shakespeare a créé quelques types admirables qui peuvent rentrer aussi dans les équilibrés. On en trouverait aussi chez Tolstoï.

Dans la vie réelle la perfection relative marquée par l'équilibre est assez rare, il faut se rabattre sur des à peu près. On nous a beaucoup parlé des Grecs du siècle de Périclès. C'est devenu un lieu commun — un peu exact comme tous les lieux communs — que de nous vanter ce peuple en qui la vigueur physique et la santé morale, l'élégance des formes et le raffinement de l'esprit, le. sens artistique, l'aptitude aux fonctions publiques et le courage militaire se seraient si merveilleusement unis en une sorte d'idéal humain. Hélas ! l'histoire nous^ les montre bien turbulents, bien étourdis, bien grossiers parfois, bien changeants aussi, ces êtres harmonieux. Mais ils suffisent au moins à nous faire entrevoir le type équilibré. On a cru le retrouver aussi dans les Aryas, nos hypothétiques aïeux, que nous voyons trop mal et de trop loin, malgré l'ingéniosité des philologues, pour les pouvoir bien apprécier.

Quelques hommes supérieurs ont présenté le type équilibré plus ou moins pur. Ils ont souvent servi à combattre la théorie des rapports du génie et de la folie. Goethe, assez indifférent, « olympien », malgré la vivacité de quelques impressions, avee unbeaugénielittéraire et un goût remarquable pour les sciences, est un des exemples les plus connus. Buffon peut aussi passer pour un équilibré. Montesquieu, que deux heures de lecture distrayaient de tous ses chagrins, présente une harmonie que fausse peut-être la prédominance des tendances intellectuelles. Voltaire avec sa vivacité, ses cris et ses emportements, mais aussi avec la variété de ses aptitudes et la richesse de ses im-

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