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LES EQUILIBRES

pressions, donnerait un assez bon exemple à la fois d'équilibre dans l'ensemble et d'excès dans bien des détails si, d'ailleurs, les sentiments égoïstes ne paraissent avoir prédominé en lui et si la dignité et le sérieux qui résultent de l'harmonie réelle ne lui avaient toujours fait défaut. La Renaissance nous donnerait aussi de beaux types d'équilibre mental. Raphaël, par exemple, à côté de violents comme Benvenuto Cellini. Léonard de Vinci et auparavant Léo Battista Alberti peuvent être rattachés au même type ^

On s'est peut-être exagéré le manque d'équilibre des hommes supérieurs, si grand qu'il puisse être en bien des cas, et, inversement, l'équilibre des médiocres et des imbéciles. Ceux-ci sont souvent assez mal harmonisés et il ne faudrait pas l'oublier quand on traite des rapports de la folie et du talent. Il est à croire, en revanche, que chez les animaux l'harmonie est plus que chez l'homme, toutes proportions gardées, voisine de la perfection. Les chiens, s'il en est de passionnés et d'excessifs, offrent de nombreux exemples d'équilibre mental. Cela paraît du reste assez naturel à cause précisément du moins grand nombre d'éléments psychiques que l'animal réunit.

L'harmonie générale des tendances se traduit, selon les circonstances, par plusieurs traits de caractère ; la douceur, par exemple, peut résulter de l'équilibre des facultés et des sentiments, en tant qu'il s'oppose à l'irritabilité, à l'emportement qui témoignent de la prépondérance, momentanée parfois, mais très nette d'un sentiment ou d'une impression. La rectitude dans les idées et dans la conduite décèle encore la même qualité ; la précision, la netteté dans les idées et dans les sentiments s'opposent au trouble et à la confusion que produisent des heurts d'idées ou de fragments d'idées mal associés dans le même esprit, au conflit d'afl'ections, de goûts qui ne peuvent s'accorder.

Le sérieux, la gravité, sont parfois le résultat de l'équilibre général de l'esprit en qui la prévision de l'avenir et les craintes qui en sont bien souvent inséparables viennent modérer l'ex-

(1) Voyez, par exemple, sur ce dernier, la notice de Claudius Popelin^ en tête des Traités de la statue et de la peinture, pages 43, 44, o8, etc.

d6 TYPES PROVENANT DES FORMES d'ASSOCIATION

pansion ou la joie irréfléchie. D'autre part, si les sujets de. crainte font défaut, ou si l'harmonie même de l'esprit exige que pour un temps au moins on les écarte, l'équilibre moral — surtout lorsque l'équilibre physique vient s'y joindre — s'accompagne plutôt d'un enjouement modéré.

D'autres qualités résultent de la forme particulière que prend chez une personne l'harmonie générale de la personnalité selon les tendances qui composent cette personnalité, et qui sont à peu près également compatibles avec son unification : la fermeté, la souplesse, la véracité, etc. Nous en retrouverons quelques-unes à propos des conditions particulières qui contribuent à les produire. Remarquons toutefois que le caractère équilibré implique l'existence et le développement de certaines tendances spéciales, celles qui adaptent l'individu à son milieu social, par exemple, faute de quoi l'harmonie générale serait presque forcément rompue par la lutte des tendances internes et des impressions venues du dehors, qu'il est impossible d'éviter complètement, et qui substitueraient, au moins partiellement, au type équilibré, un type de lutte ou de contraste.

I 2. — Les unifiés

La deuxième série des types systématisés comprend les unifiés. J'appelle ainsi ceux en qui l'harmonie résulte non pas de l'équilibre de tendances à peu près égales en force, mais bien de la subordination de l'ensemble des tendances à l'une ou à quelques-unes d'entre elles. Celles-ci font l'unité de la personne et ne laissent guère aux autres tendances que l'activité nécessaire à l'entretien de la vie et à la conservation de la santé, lorsque même elles n'entraînent pas la ruine de l'esprit et la mort de l'organisme par la rupture de l'harmonie indispensable.

Comme il ne s'agit ici que des formes générales, nous ne nous occuperons que des cas où la subordination des tendances est stable et fait pour ainsi dire partie de la personnalité, non de ceux où elle est transitoire et variable, où diverses tendances les unes après les autres, sous l'influence d'événements passa-

LES UNIFIÉS il

gers ou de réactions internes, dirigent momentanément l'activité de l'esprit. Les cas dont il s'agit ici sont ceux où il existe réellement une « tendance maîtresse » ou un groupe de tendances maîtresses. Dans les cas extrêmes, les autres tendances ne serviraient qu'à permettre l'entretien de la vie et, par suite, la continuation de l'exercice de la tendance dominante. Souvent, même chez les mieux unifiés, il subsiste à côté d'elle des goûts, des sentiments, des désirs, plus ou moins développés, qui ont une sorte d'existence indépendante, mais qui sont parfois détruits, éliminés ou absorbés par l'évolution, l'unification croissante de la personnalité.

Le type « unifié » n'est pas très rare, à l'état imparfait. On le rencontre assez souvent chez les hommes qui ont présenté une vocation marquée pour un art ou une science. Souvent la faculté maîtresse se montre déjà très développée dans la jeunesse, quelquefois elle se forme plus tard, dans bien des cas elle se développe peu à peu. Pascal, qui ne fut pas un unifié, peut nous donner une idée du type par l'ardeur extrême qu'il apporta dans sa jeunesse à ses études, lorsque, privé de ses livres, il retrouva seul une partie de lagéométiie. L'enfance de Du Guesclin montre la force et la prédominance de ses sentiments belliqueux. Les musiciens paraissent montrer tout particulièrement le développement extraordinaire et précoce d'une faculté dominante : Mozart, Rossini, M. Saint-Saëns, bien d'autres encore, furent des enfants prodiges. .

Une belle vie, a-t-on dit, c'est une grande pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mûr. Ce mot exprime bien la subordination des phénomènes et la persistance de l'idée directrice, mais l'idée n'apparaît pas toujours avec beaucoup de force dans la première jeunesse. La vocation religieuse de sainte Thérèse, la vocation de Darwin pour les sciences naturelles se sont développées peu à peu. On sait que Darwin faillit être médecin ou clergyman, et que son goût pour les sciences, si peu violent tout d'abord, finit par envahir sa personnalité, par être sa personnalité, au point que tous ses autres goûts disparurent devant lui. Il renonça à lâchasse pour laquelle il avait été passionné; la littérature, qu'il aimait fort autrefois^ l'ennuyait mor- Pauliiax. — Les Caractères, 2

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tellement plus tard, à moins qu'il ne se fit lire pour se distraire un roman qui « finissait bien », et la musique le fatiguait parce qu'elle le faisait penser trop fortement au sujet de ses préoccupations habituelles*.

Le métier, c'est-à-dire un ensemble d'habitudes régulières imposées par les conditions de la vie sociale, a des rapports assez particuliers avec les tendances dominantes. Quand le métier et les goûts sont en désaccord, le métier est généralement mis au second rang, considéré comme une nécessité indifférente ou pénible, ou comme une distraction. Il reste ainsi subordonné à l'exercice du goût principal dont il est une des conditions. Stuart Mill entre dans la Compagnie des Indes, estimant qu'il vaut mieux, pour un publiciste, gagner sa vie autrement que par ses écrits. Spinoza, comme on sait, se conforma aux préceptes des docteurs juifs, et polissait des verres pour les lunettes d'approche. Le métier est, en somme, une tendance artificielle créée et maintenue par les exigences de la vie sociale et la volonté de l'individu. Quand elle rencontre une résistance faible ou nulle elle se développe et finit par devenir la faculté dominante et donner à la personnalité le caractère unifié qui lui manquait. Agir en soldat, penser en magistrat, parler en prêtre, ce sont là des locutions parfaitement nettes et qui indiquent bien la subordination des éléments psychiques à une tendance dominante, quelquefois factice. La subordination des caractères s'étend jusqu'aux faits physiques, et nous reconnaissons un officier sous un costume civil. Il ne manque pas de gens qui ayant pris une profession non par vocation, mais par hasard, s'y attachent, se moulent sur elle et ne s'en peuvent détacher sans difficulté ni sans regrets. C'est ainsi que la vie sociale finit souvent par hiérarchiser les tendances et les goûts et par créer une vocation à ceux qui n'en S)nt pas, s'ils possèdent au moins une plasticité suffisante Quand la résistance est trop forte, au contraire, la tendance artificielle se subordonne, quelquefois elle ne peut se consti-

(1) Voir Vie et Correspondance de Ch. Darwin, publié par son fils Fr. Darwin, et dont M. H. de Varigny a donné une traduction française. J'ai étudié plus en détail la vie de Darwin au point de vue de la formation de la personnalité, dans Y Activité mentale.

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