LES UNIFIÉS
tuer, ou bien elle est sacrifiée, soit que l'individu prenne une occupation qui convienne mieux à ses goûts, soit qu'il conserve, en la négligeant, celle qu'il a déjà.
Quand les goûts sont assez élastiques et mal formés, ils se moulent parfois sur la profession et deviennent plus forts en se fixant, en se spécialisant. La faculté dominante résulte à la fois des dispositions naturelles et des circonstances de la vie qui lui ont donné une forme particulière. Il y a une combinaison d'éléments d'origine diverse. Un fragment d'une réponse de M. Sarcey à M. Zola nous montre la prédominance très nette d'un goût acquis et développé parla profession. « Il n'y a pas de pièce un peu importante que je n'aie vue trois ou quatre fois, même les vôtres, et que je n'aie lue ensuite. J'examine à chaque représentation les manifestations du public, tantôt me confirmant dans mon idée première, tantôt revenant sur ma première impression. Il n'y a pas d'artiste que je n'aie étudié dans ses rôles ; je les suis partout et lorsque le moindre d'entre eux me demande d'aller le revoir, dans n'importe quel bouisbouis, je m'y rends toute affaire cessante. J'ai subordonné ma vie tout entière au théâtre et l'on m'y voit tous les soirs devant que les chandelles soient allumées, ou, pour ne pas efifaroucher vos scrupules de naturaliste, avant que le gaz de la rampe soit levé, et je ne m'en vais que lorsqu'il est éteint. J'aime le théâtre d'un amour si absolu que je sacrifie tout, même mes amitiés particulières, même, ce qui est plus difficile, mes répugnances, au plaisir de pousser la foule à une pièce qui me paraît bonne, de l'écarter d'une autre qui me semble mauvaise. »
J'ai un peu insisté sur les rapports de la profession et de l'unification par prédominance d'une tendance, parce que nous y trouvons un cas singulier où toutes les influences sociales (éducation, circonstances de la vie, imitations diverses, etc.) s'unissent soit pour aider la nature, soit pour la suppléer au besoin; mais toutes ces influences sociales peuvent s'exercer aussi en dehors du métier et certainement l'homme leur doit toujours une partie de son unité, très variable selon les individus.
Lorsque la tendance dominante possède naturellement ou acquiert peu à peu une organisation suffisante, l'unité peut se
faire par la subordination ou la mort des sentiments secondaires. Le cas de Darwin que nous venons de rappeler est un des plus beaux. Le développement des sentiments religieux nous en montre aussi de fort intéressants, et on y voit l'amour et l'adoration de Dieu envahissant une âme tout entière, et nous trouvons ici cette particularité importante que la passion dominante implique précisément le désir de la pleine harmonie des tendances et que, par conséquent, le type unifié tend à se confondre avec le type équilibré.
Je citerai deux exemples de cette unification par l'amour de Dieu. Voici quelques passages d'une lettre écrite à son fiancé par une jeune fille catholique qui mourut jeune, avant son mariage. « Je voudrais te dire comment j'aime à me figurer notre amour. Avant tout, nous en sommes convenus bien des fois, nous aurons à chercher la volonté de Dieu, à nous mettre généreusement à son service, et à accepter d'un cœur joyeux tout ce qu'il voudra nous imposer. Puis, toujours unis de cœur, n'ayant tous deux qu'un même vouloir, nous essaierons de trouver nos autres devoirs envers Dieu, envers nous-mêmes et aussi, n'est-ce pas, ceux. que nous avons à remplir à l'égard de nos parents. Ainsi toutes nos affections seront réglées dans un bel ordre ; aucune n'empiétera sur les autres, mais toutes ensemble elles formeront une douce harmonie qui montera, je l'espère, jusqu'à celui qui nous a créés. C'est pour lui que nous devons vivre; qu'il devienne donc le terme béni de toutes nos pensées et de toutes nos actions. » Et voici un trait qui montre la force de l'idéal réalisé : Il arriva à cette jeune fille, pendant sa dernière maladie, de se plaindre de cruellement souffrir dans la tête et dans tout le corps. Son fiancé l'entendit et lui dit : « Rosa, pense à ce qu'a souffert le Seigneur. — Oh I merci, Gaetano ! que cette pensée me fait de bien ! merci ^ ! »
On trouverait dans la vie des martyrs de nombreux exemples de l'unité de la vie et de l'unité imposée par un sentiment profond. Dans plusieurs cas, cependant, le martyre peut ne prouver qu'une exaltation momentanée ; et le type unifié nous
(1 ) Rosa Ferruci. Sa vie et ses lef/res, publiées par M^e Ferruci, sa mère, traduites de rilaiienpar l'abbé Léon LeMonnier. I^aris, Didier, 1868 (p. 90 et 148).