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CHAPITRE III

LES TYPES QUI RÉSULTENT DE LA PRÉDOMINANCE DE L'ASSOCIATION PAR CONTRASTE

Nous rangerons sous ce titre les caractères chez qui la lutte des SN^stèmes n'aboutit pas à l'harmonie, ceux qui sont tout le temps de leur vie occupés à défaire ce qu'ils ont fait ou ce qu'ont fait les autres, à vouloir essayer autre chose que ce qu'ils font, ceux en qui dominent alternativement des tendances contraires. Les scrupuleux, les hésitants, les personnes rongées de remords ou toujours prêtes à des examens de conscience exagérés et à conclusions variables, les contrariants aussi elles individus mal équilibrés qui passent constamment d'un désir au désir opposé rentrent dans ce type. La combinaison de l'association systématique et de l'inhibition prend ici la forme du contraste selon un mécanisme que j'ai étudié ailleurs sous saforme abstraite et générale. Il estdes gens chez qui une idée ne peut naître, chez qui un désir ne peut surgir, sans qu'une idée opposée, sans qu'un désir contraire ne viennent s'opposer à leur développement. Ce n'est même plus de la réflexion et de l'examen, c'est une lutte continuelle avec prépondérance alternative de deux tendances ou de deux groupes de tendances.

Au reste, il nous faut reproduire ici quelques-unes des réserves que nous avons déjà faites à propos de l'arrêt. L'associatCoii par contraste est un phénomène normal et se manifeste chtz tous les hommes, mais elle ne prend pas chez tous la même apparence et la même signification . Chez les équilibrés, chez les unifiés, elle maintient l'harmonie générale en exerçant dans les

proportions requises et alternativement les différents systèmes physio-psychiques, en permettant la comparaison de deux idées opposées, de deux désirs contraires qui s'évoquent l'un l'autre. Il en est également ainsi chez les « maîtres d'eux-mêmes ». Mais chez ceux dont nous allons parler à présent, l'association par contraste devient la forme la plus visible de la vie mentale. Chez quelques-uns l'esprit partagé entre deux croyances contradictoires, entre deux sentiments opposés, sans cesse ballotté d'une résolution à l'autre, tombe dans l'impuissance. La réflexion, le remords ne servent plus à bien agir d'abord ou à mieux agirensuite, ils existent en quelque sorte pour eux-mêmes sans aider à la formation d'un système supérieur et ils énervent alors sans profit l'intelligence et la volonté. Un tel état n'a guère d'utilité que pour l'analyse psychologique, et quelquefois aussi parce qu'il peut empêcher des bêtises ou des crimes. Pour quelques-uns l'impuissance vaut mieux que l'action. Au reste, tous les individus chez qui le contraste prédomine n'arrivent pas à cet état d'incohérence. Il en est chez qui le constraste amène encore l'harmonie, mais plus péniblement qu'à l'état normal. Chez d'autres il peut ne pas y nuire, il forme seulement une sorte de superfétation psychique qui indique en général une impressionnabilité assez vive.

La tendance au contraste se marque parfois par une sorte d'inversion des sentiments. L'amour se change en aversion, le désir en répugnance, le dégoût en envie déraisonnable. Voici un cas pathologique où le phénomène est très marqué, quoique peu généralisé ; je l'emprunte à M. Despine : — M. X..., négociant, âgé de 33 ans, d'un tempérament bilieux et sanguin, se présente à notre cabinet : a Docteur, j'ai une singulière maladie. Il me prend parfois des idées extraordinaires dont je ne puis me rendre compte. J'ai un enfant de huit ans que j'aime beaucoup ; eh bien! par moments je le déteste. J'éprouve également de l'aversion pour ma femme. Si l'on me contrarie, si l'on me parle même, je me mets en colère, je m'emporte contre toutlemonde, contre mon beau-père et ma belle-mère qui sont deux excellents vieillards. Ces idées, après m'avoir duré quelques jours, s'évanouissent tout à fait. Alors j'éprouve le plus vif chageia Paulhax. — Les Caractères. 3

34 TYPES PROVENANT DES FORMES d'aSSOCIATION

de ce qui s'est passé, et je demande pardon des injures et des grossièretés ique j'ai proférés... Enfin il m'est arrivé plusieurs fois de devenir amoureux de femmes vieilles, laides, dégoûtantes ;... dans les intervalles où j'avais ma raison, je reconnaissais l'absurdité de ces amours, et voulant m'en guérir à tout prix pour ne plus les voir reparaître, je crus n'avoir rien de mieux à faire que fréquenter des filles de joie remarquables pour leur beauté, et je n'épargnai pas l'argent pour cela. £h bien! j'étais froid comme glace auprès d'elles; elles ne m'inspiraient que du dégoût ^ » Peut-être pourrait-on rapprocher de ces phénomènes ceux de quelques monomanies, lorsque le désir du meurtre, par exemple, se porte sur les êtres les plus chéris de celui qui l'éprouve, mais ceci ne suffiraitpasà constituer un type psychique. La folie à double forme avec ses alternatives d'excitation et d'aftaissement 2, y réussirait mieux si l'interprétation psychologique en était moins discutable.

La forme de contraste prédomine souvent chez les individus dont les passions sont très vives et très mobiles. La mobilité des passions rend la réaction plus facile, leur vivacité la rend plus forte et plus apparente. Alfred de Musset, si nous en jugeons par le type d'Octave dans les Confessions d'un enfant du siècle et aussi par ce que des personnes qui l'ont bien connu nous ont dit de lui, présenta ce caractère à un degré élevé : « Au sortir de ces scènes afi'reuses où mon esprit s'épuisait en tortures et déchirait mon propre cœur, tour à tour accusant et raillant, mais toujours avide de soufl'rir et de revenir au passé; au sortir de là, un amour étrange, une exaltation poussée jusqu'à l'excès me faisaient traiter ma maîtresse comme une divinité. Un quart d'heure après l'avoir insultée j'étais à ses genoux ; dès que je n'accusais plus, je demandais pardon ; dès que je ne raillais plus, je pleurais; alors un délire inouï, une fièvre de bonheur s'emparait de moi; je me sentais navré de joie, je perdais presque la raison par la violence de mes transports, je ne savais que dire, que faire, qu'imaginer pour réparer

(1) Despine, De la folie au point de vue philosophique et plus spécialement psychologique, p. 335.

(2) Voir en particulier Ritti, Traité clinique de la folie à double forme.

le mal que j'avais fait *. » Et ceci concorde absolument avec le témoignage de George Sand. « Les réactions de Laurent (Musset), dit-elle, étaient soudaines et violentes en raison de la vivacité de ses joies. Nous disons ses réactions, Thérèse disait ses rétractations, et c'était le mot véritable. Il obéissait à cet inexorable besoin que certains adolescents éprouvent de tuer ou de détruire ce qui leur plaît jusqu'à la passion... Tel était Laurent en qui certes deux hommes bien distincts se combattaient. L'on eût dit que deux âmes, s'étant disputé le soin d'animer son corps, se livraient une lutte acharnée pour se chasserrunel'autre. Au milieu de ces souffles contraires, l'infortuné perdait son libre arbitre et tombait épuisé chaque jour sur la victoire de l'ange ou du démon qui se l'arrachaient. Règle invariable, inouïe, mais absolue dans cette étrange organisation : le sommeil changeant toutes ses résolutions, il s'endormait le cœur plein de tendresse, il s'éveillait l'esprit avide de combat et de meurtre, et réciproquement, s'il était parti la veille en maudissant, il accourait le lendemain pour bénir 2. »

Il est rare de trouver le type aussi net, mais à l'état d'ébauche on le rencontre plus fréquemment. Il n'est pas très exceptionnel de voir des êtres doux et moraux se complaire en des idées perverses, ou bien avoir plaisir à faire des actions, à éprouver des sentiments qui contrarient leurs tendances les plus fortes. « Comment se fait-il, dit quelque part Musset, qu'il y ait ainsi en nous je ne sais quoi qui aime le malheur ? » Cejenesais quoi n'existe peut-être pas chez toutlemonde, mais il est assez développé chez plusieurs et c'est bien un type de contraste qui se produit alors. Il est des gens qui sont stimulés par un événement fâcheux qui leur arrive, ils en sont ennuyés à la fois, et stimulés précisément parce qu'ils sont ennuyés. Il manquerait quelque chose à plus d'un si quelque contrariété ne lui survenait, mais elles ne manquent guère, en général, et, d'ailleurs, on sait au besoin les faire naître. Un enfant, élève d'un lycée, craignait assez les punitions, qu'il ne recevait, au

(1) Confession d'un enfant du siècle. OEuvres complètes, édit. Charpentier, p. 480.

(2) George Sand, Elle et lui.

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reste, que très rarement, et cependant la menace et l'attente d'une retenue ou d'un pensum n'était pas sans luifaire éprouver une impression vive et assez agréable. Détestant l'odeur du fromage, il prenait un certain plaisir à aller placer son nez sur un morceau de roquefort. Cette tendance au contraste n'a pas tout à fait disparu avec l'âge.

Ce plaisir particulier qui se produit chez les personnes qui se rattachent plus ou moins étroitement au type de contraste, s'explique par la réaction forte de tendances bien organisées. On comprend que cette réaction ne soit pas toujours dirigée contre les sentiments mêmes de l'individu, mais aussi, dans bien des cas, contre les sentiments des autres. Nous avons alors le caractère contrariant. Les contrariants éprouvent un besoin plus ou moins permanent de réagir contre les idées ou les désirs qui leur sont présentés par d'autres. Ils tiennent volontiers toute idée pour fausse et tout sentiment pour mauvais quand ils ne les ont pas tirés de leur propre fonds. Mais cela n'implique pas qu'ils soient toujours favorables à ceux qui viennent d'eux-mêmes. On peut être contrariant à la fois pour soi et pour les autres. Il suffît quelquefois qu'on propose un acte aux contrariants pour qu'immédiatement ils s'y refusent alors qu'ils étaient déjà disposés à l'accomplir. J'ai vu^ dans ce genre, une personne reposer vivement dans une assiette, sur l'invitation qui lui fut faite de prendre un bonbon, celui qu'elle y avait déjà pris. Bien des gens sont naturellement portés à faire valoir dans une question le pour et le contre, selon qu'ils ont affaire à quelqu'un qui soutient le contre et le pour. Et d'ailleurs le type de contraste ici encore ne résulte que de l'exagération d'un phénomène normal. Il est d'un esprit bien équilibré de se faire présenter alternativement les raisons opposées qui peuvent être alléguées, mais parfois cela dégénère en une sorte de tic où le contraste, l'opposition est recherchée pourellemême et non en vue d'une synthèse supérieure, et nous avons un type évidemment inférieur. Remarquons aussi qu'une forme même assez accentuée du type contrariant n'implique ni l'infériorité intellectuelle, ni l'infériorité morale. Elle peut s'accorder très bien avec unjugementsûr et d'excellents sentiments. Dans

ce cas il seproduit des combinaisons assez souvent amusanles. Le contrariant, tout en cherchant instinctivement à rendre justice ou à être utile à son interlocuteur, s'emportera contre lui, parfois lui prêterades idées bizarres ou de blâmables sentiments pour le plaisir de les combattre. Au reste, le bourru bienfaisant est un type assez connu et qui montre bien les bonnes qualités, même les plus fortes, ne pouvant se développer librement qu'au moyen d'un certain nombre de contrastes.

Une forme de perversité assez particulière nous donne un autre type de contraste, c'est celle où le mal agit, comme le malheur tout à l'heure, pour réveiller, par l'opposition, des tendances encore assez fortes, tout en en satisfaisant d'autres. Certaines personnes se plaisent à voir souffrir même ou surtout des personnes aimées. La Rochefoucauld avait déjà noté qu'il y a dans le malheur de nos meilleurs amis quelque chose qui ne nous déplaît pas. Ceci se rattache étroitement à certains traits du type de contraste que nous avons déjà indiqués et spécialement au plaisir de la douleur. L'amour du mal, sous cette forme, n'est pas très souvent assez développé pour constituer à lui seul la dominante psychique d'un individu, mais il est assez fréquemment une des formes que prend la tendance au contraste chez les personnes en qui cette tendance est développée. Musset paraît l'avoir présentée plus d'une fois. Dans la Confession d'un enfant du siècle, son héros note le plaisir qu'il a à faire devant sa maîtresse des réflexions blessantes. « J'avais d'abord gardé pour moi-même les remarques que je faisais; je trouvai bientôt du plaisir à les faire tout haut devant Brigitte : « Cette robe est jolie, lui disais-je ; telle fille de mes amies en a, « je crois, une pareille. » Tolstoï nous donne une impression de même ordre : « Elle me plaisait tant, en ce moment, dit-il, en parlant de la sœur d'un de ses amis, que j'éprouvai le désir immédiat de faire ou de dire quelque chose qui lui fût désagréable * ». Et Gœthe lui-même, malgré son bel équilibre mental,* a éprouvé des sentiments semblables. «Je fus, dit-il, saisi de ce mauvais esprit qui nous porte à chercher un sujet d'amuse-

(1) Tolstoï, Mémoires, trad., p. 336.

ment dans les tourments de celle que nous aimons, et à abuser du dévouement d'une jeune fille par des caprices tyranniques^ »

L'association par contraste est due à la réaction des passions arrêtées trop longtemps, à l'épuisement des tendances qui ont trop longtemps dominé (notons que ce « trop longtemps » peut être un temps très court, c'est une affaire d'équilibre psychique et de force relative des tendances), mais il peut arriver que les tendances comprimées ne soient pas assez fortes ou assez formées encore pour réagir avec vigueur, alors que celles qui, par leur activité, en arrêtaient le développement sont déjà épuisées et prêtes à céder. Il en résulte un état particulier de malaise, d'ennui, de gêne morale. Quand une tendance a pendant assez longtemps occupé l'esprit, un besoin de réaction se fait sentir. Si l'exercice de la tendance a été violent, ou si la tendance n'a pas encore suffisamment discipliné les éléments psychiques, ce besoin ne tarde pas. Le « aliquid amari » que produisent les plaisirs est un signe de cette réaction qui ne manque guère, quelle que soit la nature du plaisir éprouvé. «Dans mon enfance, écrit M™® Swetchine, un de mes plus vifs plaisirs était de composer des décorations de fête que j'illuminais en les disposant avec grande joie sur la cheminée de marbre blanc de ma salle d'étude. L'ardeur que je mettais à dessiner^ à découper les transparents, aies peindre, à inventer les emblèmes, les devises, était incroyable. Mon cœur battait de joie tant que duraient les préparatifs ; mais à peine mon luminaire commençait à décroître, qu'une mélancolie indicible, dévorante, s'emparait de moi. Dieu, le monde, tout le christianisme se faisait jour dans l'âme d'un enfant, et depuis, jamais le sic transit gloria mundi ne porta en moi plus de tristesse. ))^ Souvent nous en arrivons à regarder comme vains les plaisirs qui nous ont charmés, si nous ne pouvons réagir alors et trouver un nouveau but qui remplace l'ancien, si notre esprit n'a pas assez mûri les désirs qui vou-

f1) Mémoires de Gœlhe, traduits et précédés d'une introduction par Henri Richelot, p. 118.

(2) M'^^ Sweichi7ie, sa vie et ses œuvres, publiées par le comte de Falloux, ^,17.

ciraient naître, si notre état social s'oppose à leur développement, nous ne pouvons attendre que l'ennui dans le premier cas, la révolte ou la souffrance dans le second, et dans presque tous les cas une aigreur gênée et inquiète, une tristesse parfois sans objet précis. La souffrance du vieux Faust rassasié de savoir et aspirant aux joies inconnues, la crise que traversa Sluart Mill en sa jeunesse, l'ennui des moines à qui la vocation a manqué, \q. Mélancolia d'Albert Durer, nous en donnent une idée ^ Ici le contraste n'a pas pu se produire, il tend à s'effectuer et il avorte plus ou moins. Si cet état se prolonge, nous avons un type assez particulier de raté, en qui le contraste domine, mais tout en restant à l'état d'ébauche.

D'autres fois le besoin de contraste amène, au contraire, la révolte et finit par produire, malgré tous les obstacles, et par développer de nouvelles tendances. Quand un désir estpuissant, il finit par surmonter, dans les casheureux, les obstacles que la nature ou la société lui ont créés, et cette lutte même est un plaisir pour certains esprits. Nous retrouvons également ici, car tout se tient, le type de lutte que nous avons vu tout à l'heure : l'action d'arrêt et le contraste ont une fréquente relation de cause à effet. M. Legouvé attribue à ce désir de lutte et à ce besoin de contraste le goût de Népomucène Lemercier pour les exercices du corps. « Lord Byron, comme on sait, était pied-bot. Cette difformité a joué un grand rôle dans sa vie. Gomme tous les hommes de combat, il a éprouvé le besoin de lutter contre cette injustice de la nature et de la convaincre d'impuissance. Il voulut mieux nager, mieux boxer, mieux monter à cheval que les hommes pourvus de membres complets et parfaits. Quand il traversait le détroit d'Abydos à la nage, ce n'était pas seulement une prouesse de nageur, c'était un défi de pied-bot. Ainsi s'explique en partie la violence avec laquelle M. Lemercier se précipita dans tous les exercices physiques, dans les romanesques aventures de courage et d'amour : ses témérités et ses passions étaient des protestations. La nature

(1) Comparez avec rennui de la puberté, le dégoût des amusements de l'enfance et l'organisation encore incomplète de nouvelles tendances mal connues.

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l'avait plus mal traité encore que Lord Byron, car il était infirme de tout un côté, d'un pied et d'une main : eh bien, l'escrime, l'équitation, les vaillantisesde toutes sortes n'avaient ni fatigue ni périls qu'il ne se fit un jeu de braver -. )>

Un autre type de contraste est celui des scrupuleux excessifs ou des repentants, toujours tourmentés parles remords au sujet de fautes souvent insignifiantes et parfois imaginaires. Ceux-là sont toujours sous l'empire de deux tendances opposées ou d'une tendance et d'une idée qui lui est contraire. Ils voudraient faire une chose et en même temps ils craignent de nuire à quelqu'un, de se porter préjudice, de se damner. S'ils se décident à agir, ils retombent d'autant mieux sous le joug des idées qu'ils ont momentanément écartées et qui réagissent, àmoins, — ce qui se voit quelquefois quand le type de contraste est moins marqué, — que l'action ne les débarrasse de leurs scrupules primitifs en orientant l'esprit, pour un temps plus ou moins long, dans une direction nouvelle. Dans cet état, il arrive souvent que les nouveaux phénomènes qui se produisent dans l'esprit sont interprétés comme contrastant avec une tendance dominante. C'est, en somme, une forme de l'esprit de contradiction. Un homme pieux, par exemple, craindra toujours d'offenser Dieu et s'imaginera qu'il l'offense, précisément parce qu'il tient fort à ne pas l'offenser; un esprit ami de la précision aura toujours peur d'être resté dans le vague. Les cas morbides nous donneront encore une idée du type pur. Ce que l'on appelle la folie du doute paraît rentrer en partie, et à certains égards, dans le cadre indiqué ici. Esquirol a raconté l'histoire d'une jeune fille qui craignait toujours d'emporter invalontairement quelque chose qui ne lui appartenait pas^. M. Max Simon cite plusieurs exemples intéressants. Un scrupuleux remuait continuellement la tète pourchasser les pensées impures qui pouvaient traverser son esprit; parfois, effrayé des images qui s'offraient à lui, il se livrait à de véritables bonds. Quelques-uns, hors de propos,

(1) Legouvé, Soixante ans de souvenirs, I, 88-89.

(2) Esquirol, Des maladies mentales, t. I. Voyez encore, t. II, p. 161, l'histoire d'un jeune homme qui craignait toujours, bien à tort, de se montier inférieur à sa tâche.

LES INQUIETS, LES NERVEUX, LES CONTRARIANTS 4i

marmottent deux ou trois mots au grand étonnement des personnes présentes ; ce sont des prières qu'ils disent pour chasser quelque mauvaise pensée qui les trouble. D'autres craignent de n'avoir pas apporté à leurs invocations toute l'attention convenable et les recommencent continuellement; d'autres encore s'imaginent avoir prêté à une phrase banale un sens blasphématoire ou obscène et relisent deux ou trois fois de suite une autre phrase pour effacer la souillure qu'ils pensent avoir été laissée dans leur esprit par la première. Et M. Max Simon constate que : « Il arrive assez souvent que les scrupuleux, terrifiés par la crainte de mal faire, en arrivent à une véritable impossibilité d'agir. J'ai été consulté, ajoute-t-il, par un jeune prêtre qui mettait à dire sa messe des heures entières, parce qu'il s'imaginait n'avoir pas lu ses oraisons comme il le fallait et les recommençait dix, vingt fois de suite. On raconte, du reste, la même chose de Luther, alors qu'avant la réforme il fit un voyage à Rome; le clerc qui l'assistait répétait continuellement passa, passa, et sept messes furent dites pendant la sienne*. » Il ne s'agit évidemment pas ici de discuter sur la cause organique de ces phénomènes curieux, cause qui reste d'ailleurs assez obscure. Je ne les retiens que pour la forme d'association mentale qu'ils nous présentent. Cette forme se retrouve dans l'état normal tel qu'on peut l'observer chez l'homme. Les caractères troublés ne manquent pas. Je pourrais citer un enfant qui pendant plusieurs années garda une impression pénible pour avoir refusé un mets qui ne lui plaisait pas et que sa mère voulait lui donner, croyant lui être agréable. Darwin, tourmenté par le souvenir d'avoir dit dans une discussion une phrase qui prêtait à une interprétation inexacte et se levant la nuit pour rectifier les idées de son interlocuteur, nous montre encore combien le besoin d'harmonie peut produire un vif sentiment des oppositions et donner une force toute particulière aux contrastes qui chez d'autres passeraient inaperçus.

Enfin je signalerai un autre type où l'association par con-

(1) Max Simon, Les Maladies de Vespril, p. 174-175.

■il TYPES PROVENANT DES FORMES D ASSOCI\TIo.,'

traste me semble tenir une place importante et que j'appellerai le type chevaleresque. Il est caractérisé par une tendance à sacrifier toujours à quelque principe ses avantages ou ses plaisirs, et de façon à ce que le contraste soit assez marqué entre la conduite prudente et la conduite suivie. Voici un trait de Schœlcher rapporté par M. Legouvé, qui nous donne une idée de ce type. Il avait fait pour la Société pour l'abolition de l'esclavage an travail considérable « qui excita un mouvement unanime de surprise et d'admiration. Lamartine, se levant, alla droit à lui, et lui tendant la main. — «Monsieur, lui dit-il, nous ne vous remercions pas. Dieu seul peut récompenser de tels dévouements. — Dieu? Monsieur, répondit froidement Schœlcher, je n'y crois pas. » A la sympathie succéda aussitôt un sentiment de malaise et de désapprobation. Lamartine ne retira pas sa main, mais il ne l'avança pas davantage. Schœlcher comprit cette froideur et certes en souffrit, car il est très sensible à l'approbation des hommes qu'il estime. Pourquoi donc sa réponse?... 11 faisait cet aveu, non seulement quoiqu'il pût lui nuire, mais parce qu'il pouvait lui nuire. Certaines âmes, hautes et hautaines, ont de ces raffinements de vaillantise, qui ne vont pas sans un assez grand fond d'orgueil, mais pour lesquels on éprouve quelque indulgence, en y sentant la crainte d'usurper l'estime par le silence^ » On peut citer aussi Stuart Mill qui, dans une assemblée composée en majorité d'ouvriers, reconnut sans hésitation, sur la demande qui lui en fut faite, avoir écrit que les classes ouvrières de l'Angleterre étaient généralement adonnées au mensonge-, ce qui, d'ailleurs, fut immédiatement applaudi par son auditoire.

Dans les formes outrées de ce type, l'individu en vient à prendre volontiers la position d'adversaire vis-à-vis de son interlocuteur, s'il a quelque intérêt à faire le contraire, pour ne pas paraître vouloir acquérir injustement sa bienveillance. Ce type peut donc se rapprocher du type contrariant ; il peut se rapprocher du type ascétique parle renoncement qu'il suppose

(1) Legouvé, Soixante ans de souvenin;, III, 14i-I45.

(2) Stuart Mill, Mes Mémoires, p. 270 (Paris, F. Alcan).

souvent. Quelques personnes peuvent s'habituer à faire le sacrifice de leurs sentiments et à placer le devoir dans le renoncement, même excessif. On trouve un caractère de ce genre dans le Journal d'une Femme, d'Octave Feuillet. Ainsi nous voyons que tous nos différents types se rejoignent, unis qu'ils sont par des formes générales communes que j'ai tâché de mettre en hiinière.

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