‹ Les caractèresChapitre 20 sur 86 · CONTIGUÏTÉ ET RESSEMBLANCE · texte numérisé non relu

CONTIGUÏTÉ ET RESSEMBLANCE

sur ce livre ont persisté longtemps, préservées par mes soins sous des enveloppes de papier. C'est qu'elles avaient le don de me rappeler mille choses, grâce à ces associations à outrance, oomme il s'en est fait de tout temps dans ma tête, entre les images même les plus disparates, pourvu qu'elles aient été rapprochées une seule fois, à un moment favorable, par un simple hasard de simultanéité. »

« La nuit, regardés à la lumière, ces petits zigzags luisants sur cette couverture de Duruy, me rappelaient tout de suite le rigodon de Rameau, le vieux son grêle du piano dominé par le bruit du grand orage ; et ils ramenaient aussi une apparition qui m'était venue ce soir-là (aidée par une gravure de Téniers accrochée à la muraille), une apparition de petits personnages du siècle passé dormant à l'ombre, dans des bois comme ceux de la Limoise ; ils renouvelaient toute une évocation, qui s'était faite en moi, de gaîtés pastorales du vieux temps, à la campagne, sous des chênes ^ »

On comprend que des associations fortuites puissent ainsi acquérir une certaine importance dans la conduite de la vie. Alphonse Karr raconte quelque part qu'il ne pouvait plus séparer l'idée d'une femme de l'odeur bonne ou mauvaise sentie au moment où il la voyait. Une personne de ma connaissance fut dégoûtée du fenouil, dont on parfumait chez elle certains mets, parce que, un jour, une balle de fenouil lui tomba sur la tête. On se laisse parfois disposer bien ou mal à l'égard d'un individu parce que la coupe ou l'état de ses habits aura plu ou déplu, sans que, d'ailleurs, aucun motif raisonnable (possible à la rigueur) y soit pour rien. D'une manière générale on peut se laisser guider dans ses goûts et diriger dans ses actes par des impressions plus ou moins mal coordonnées entre elles, mais suscitées par des associations par contiguïté ou ressemblance. Certaines personnes sont particulièrement sensibles à ces impressions ; les femmes le sont, semble-t-il, plus souvent que les hommes; certains nerveux, d'une sensibilité un peu maladive, peuvent y être également soumis.

(1) Pierre Loti, Joutmal d'un enfant*

Cette forme de caractère ne se précise guère sans tomber dans les types incohérents que nous allons examiner maintenant. D'ailleurs, à un degré plus ou moins élevé elle se retrouve chez tout le monde, comme toutes les tendances caractéristiques que nous avons pu indiquer et qui ne varient que par leur importance, leur force ou leur pureté. Elle peut ainsi, par l'inégalité de son développement chez les divers individus, servir au moins de caractéristique secondaire, et même, quand la sensibilité particulière qui la constitue est assez développée, la personnalité, tout en conservant une assez grande unité, prend, sous l'influence des hasards, des rencontres imprévues, une allure capricieuse et irrégulière, un aspect changeant, qui peuvent en certains cas former de véritables types.

Page 1