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DE L'ESPRIT

I i . — Les impulsifs

Si nous jetons un coup d'œil sur l'ensemble de la série des types que nous avons passés en revue, nous voyons nettement qu'ils sont rangés selon l'importance décroissante de l'association systématique. Chez les premiers, les unifiés et les équilibrés, la coordination des éléments psychiques est parfaite, ou le serait si le type pur se rencontrait, puis chez ceux où l'action d'arrêt se manifeste visiblement nous voyons se dessiner dans l'esprit la lutte des tendances. Réprimées chez les maîtres d'euxmêmes, les tendances antagonistes ont plus de force chez les types de contraste, et l'esprit est dominé alternativement par les unes ou les autres ; chez les derniers enfin, des formes inférieures de l'activité mentale donnent sa marque propre au caractère. Mais nous avons supposé jusqu'ici le maintien de l'unité générale de l'esprit à travers les luttes et les oscillations et les faiblesses croissantes. Cette unité nous ne la verrons pas encore disparaître, mais elle va continuer à s'affaiblir chez les impulsifs, elle fait place de plus en plus à l'activité plus ou moins indépendante des éléments divers, désirs, passions et croyances qui composent l'esprit et peuvent jusqu'à un certain point, au lieu de s'unir dans l'harmonie générale de l'esprit, agir chacun pour soi et satisfaire leurs affinités spéciales ^ A la raison, à l'équilibre, à la force de la volonté, à l'harmonie qui peut

(1) Je renvoie p.our ceci à la première partie de mon Activité mentale.

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résulter même du contraste, nous allons voir succéder le caprice continuel, le type de dissociation des éléments psychiques, le type hystérique, le caractère impulsif qui donne une allure très particulière à certaines personnalités mal achevées.

Ici encore il y a des degrés nombreux. Au plus haut nous trouvons des gens en qui vivent et se développent des désirs et des idées contradictoires, sans lien qui les rattache. Et souvent ces idées, ces tendances ne luttent pas précisément entre elles, l'une remplace subitement l'autre, un peu au hasard des influences extérieures, sans qu'on sache pourquoi. Surtout le contrôle manque ou s'afl'aiblit ; cette force d'inhibition que nous avons vue caractériser un type, fait complètement défaut, ainsi que les scrupules et les remords des types de contraste. Les scrupules, les remords, le contrôle, tout cela suppose des relations établies entre les tendances qui se froissent, se heurtent, réagissent l'une contre l'autre, gênent leur développement réciproque. Ici, au contraire, celle que la première circonstance venue suscite et met en activité triomphe et se déploie librement sans opposition apparente des autres.

Le type impulsif, dans la première forme que nous rencontrons ici, comprend beaucoup d'individus à passions vives, fortes, mal disciplinées, qui se remplacent dans la domination de l'esprit. Si les passions sont peu intenses, le type n'est pas essentiellement difl'érent, il prend seulement une autre apparence.

A ce type appartiennent les impulsifs supérieurs, ceux chez qui la personnalité est forte encore, mais reste à la merci d'une passion subitement déchaînée par le moindre incident et qui sera plus forte qu'elle. Remarquons encore une fois que nous n'établissons pas en ce moment une échelle de la valeur absolue des types, et que notre série ne la donnerait que pour des individus qui ne différeraient que par la forme de l'association, non par la richesse de l'esprit, par la vigueur des tendances, par la complexité des passions ou des idées. Aussi, de même qu'il y a des unifiés médiocres, il y a des impulsifs très remarquables. Des hommes de génie comme Berlioz présentent certains traits du type impulsif; des hommes de talent comme Benvenuto Cellini peuvent très bien s'y rattacher.

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On ne peut mieux trouver que les mémoires de Cellini pour peindre l'impulsif supérieur en qui les impressions vives et puissantes surgissent brusquement et, manquant de contrepoids, sont immédiatement suivies de l'acte. En voici un extrait un peu long, mais bien significatif: Cellini fut prévenu que Pagolo Micceri était l'amant de Catherine, sa maîtresse et son modèle à la fois. « Le coquin qui m'apporta cette nouvelle, dit-il, me l'assaisonna si bien, que je sentis aussitôt la fièvre m'empoigner, je dis la fièvre sans aucune métaphore. La rage indomptable qui s'empara de moi m'aurait peut-être étouffé si je n'eusse imaginé de m'en délivrer en obéissant à son impulsion et en lui ouvrant l'issue que m'offrait l'occasion. J'invitai mon ouvrier ferrarais, nommé Chicoccia, avenir avec moi, et j'ordonnai au valet de me suivre avec son cheval.

« Quand je fus arrivé à la maison du misérable Pagolo, je trouvai la porte entr'ouverte. Je vis qu'il avait au côté son épée et son poignard. Il était assis sur un coffre et avait un bras autour du cou de la Catherine. J'entendis qu'il parlait de moi avec la mère. Tout à coup je poussai la porte, tirai mon épée et lui en mis la pointe sur la gorge sans lui donner le temps de penser que lui aussi avait une épée. — « Vil poltron, lui « dis-je, reccommande-toi à Dieu, car tu es mort. » Alors il cria trois fois sans oser remuer: — « Ah! maman, maman, au « secours ! » J'étais décidé à le tuer ; mais à cette exclamation si bouffonne, la moitié de ma colère s'évapora. Cependant j'avais recommandé à mon ouvrier Chicoccia de ne laisser sortir ni la Catherine ni la mère, parce que, si je tuais Pagolo, je voulais traiter de même ces deux prostituées. Enfin, ayant vu qu'il n'essayait pas de se défendre le moins du monde, je ne savais plus que faire, et cette algarade semblait devoir n'aboutir à rien, lorsque tout à coup je conçus l'idée de les forcera se marier et de compléter plus tard ma vengeance. » On voit comment les idées et les passions naissent, se gonflent, débordent et submergent tout, puis se retirent brusquement, laissant la place à d'autres. Une fois Catherine mariée à Pagolo, elle continue à servir à Cellini de modèle et de maîtresse, mais il la traite assez mal. « Quand elle vit que je n'avais plus pour Paulhan. — Les Caractère'* 4

elle les mêmes égards qu'avant son mariage, elle en fut très irritée et commença à murmurer. Elle se mit ensuite, selon l'usage de France, à me menacer de son mari qui était entré au service du prieur de Capoue, frère de Pierre Strozzi. Dès que je l'enlendis parler de lui, une indicible rage m'assaillit. Néanmoins je la contins de mon mieux, en songeant que je ne pouvais trouver pour mon art un modèle qui me convînt mieux qu'elle. Et je me disais : — «Tu peux jouir ici d'une double ven- « geance... » Pendant que j'établissais ce compte, cette ribaude redoubla d'injures, se mit à parler de son mari et fit si bien que je finis par ne plus écouter la voix de la raison. — Enflammé de colère, je la saisis par les cheveux et je la traînai par la chambre en la rouant de coups de pied et de coups de poing, jusqu'à ce que la fatigue m'obligeât de m'arrèter... Je craignais d'abord d'avoir eu grand tort de la maltraiter ainsi... Le lendemain... la Catherine frappa à la porte avec tant de fureur, que je courus moi-même voir si c'était un fou ou quelqu'un de la maison. Dès que j'eus ouvert, cette imbécile se précipita à mon cou, m'étreignit dans ses bras, m'embrassa et me demanda si j'étais encore fâché contre elle. Je lui répondis que non. — « Eh bien, alors, reprit-elle, donnez-moi un bon déjeuner. » J'y consentis et je mangeai avec elle en signe de réconciliation. Je me mi^ ensuite à dessiner, mais une séance amoureuse interrompit le travail ; puis, précisément à la même heure que la veille, elle me taquina au point que je fus encore forcé de la rosser d'importance. — Les mêmes scènes se renouvelèrent durant plusieurs jours, elles se ressemblaient comme les épreuves qui sortent d'un même moule, et ne variaient que du plus au moins ^ »

Les impulsifs passent facilement du rire aux larmes, de la colère à l'ironie, à la gaîté, de l'amitié à l'indifl'érence ou à la haine. Comme chacun de leurs sentiments, même les plus vifs, chacun de leurs actes, même les plus importants, n'exprime bien souvent qu'une parlie de leur personnalité, il resle généralement dans l'autre de quoi donner naissance, pour peu que les

(1) Œuvres complètes de Benvenuto Cellini. Traduction française do L. Leclanché, t. 11, p. 28 à 32.

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