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LES IMPULSIFS

circonstances s'y prêtent, à des sentiments différents, à des actes de sens opposé . L'état de conscience, à un moment donné, n'est pas la résultante logique de toute la vie mentale, mais la manifestation d'une simple portion de cette vie; et cette expression, comme la tendance en activité, change souvent et d'une manière assez brusque. Avec toutes leurs qualités qui sont parfois grandes, les personnes de ce type ne peuvent pas toujours inspirer, même quand les apparences sont favorables, une entière confiance. Ce n'est pas qu'elles soient dissimulées. La dissimulation implique, au contraire, la subordination voulue d'une partie des sentiments à un désir qu'on veut satisfaire avant eux, et l'association volontaire de certaines impressions avec des manifestations extérieures qui ne sont pas en harmonie avec elles. Ici les autres désirs ne sont pas subordonnés, ils sont absents, ils ont disparu, et l'individu, bien souvent, ne pense même pas à les cacher ou à les retenir. S'il y pense, et s'il essaye de se contenir, comme Cellini raconte qu'il a voulu le faire, sa tentative est bientôt abandonnée. Le contrôle est insuffisant, soit par la faiblesse des désirs antagonistes, soit, comme ici, par la violence, l'impétuosité de la tendance déchaînée. Mais ces désirs refoulés reparaîtront un instant plus tard avec une ardeurirrésislible. La moindre circonstance suffira pour rompre l'équilibre établi et lui substituer un équilibre tout à fait différent. Il peut en résulter des surprises pénibles. « Sichaire, lisons-nous dans Grégoire de Tours, après avoir tué les parents de Ghramnisinde, s'était lié avec lui d'une grande amitié et ils se chérissaient tous deux avec une telle tendresse qu'ils prenaient souvent leurs repas ensemble et couchaient dans un même lit. Un soir, Ghramnisinde avait préparé à souper et avait invité Sichaire à son festin. Gelui-ci étant venu, ils se mirent ensemble à table. Gomme Sichaire, pris de vin, tenait à Ghramnisinde beaucoup de fâcheux propos, il en vint à dire à ce qu'on rapporte : « Tu dois bien me rendre grâces, ô mon très cher frère, de ce que «j'ai tué tes parents, car la compensation que tu as reçue pour « cela fait que l'or et l'argent abondent dans ta maison; tu « serais maintenant nu et misérable, si cela ne t'avait pas uu « peu remonté. » Ces paroles de Sichaire excitèrent une grande

52 TYPES PROVENANT DES FORMES d' ASSOCIATION

amertume dans l'âme de Ghramnisinde, et il dit en lui-même: « Si je ne venge pas la mort de mes parents, je mérite de « perdre le nom d'homme et d'être appelé une faible femme. » Aussitôt, ayant éteint les lumières, il fendit avec sa dague la tête de Sichaire, qui en ce dernier moment de sa vie jeta un faible cri et tomba mort ^ » 11 faut bien convenir que Sichaire en cette circonstance s'était montré imprudent. . Les faits de ce genre abondent dans les récits qui dépeignent les mœurs de certains peuples à certaines époques, ou en racontent l'histoire. Il s'en trouve dans les chansons de geste du moyen âge, dans les contes arabes^, dans les récits concernant quelques peuples sauvages, en bien d'autres endroits. Faut-il y voir un trait de la nature primitive de l'homme? Je n'en suis pas convaincu, et cette assertion, que plusieurs ont admise comme vraie, demande à être précisée. Nous trouvons de la prudence et un enchaînement très serré des idées et des tendances chez les animaux. Rien ne prouve que l'homme primitif, dont la psychologie manque de bases, ait été plus mal doué qu'eux. Sait-on même où prendre l'homme vraiment « primitif »? Ce qui paraît vrai, c'est que l'état impulsif est le signe d'une organisation mal équilibrée et qui peut être en voie de s'équilibrer mieux. Il se trouve chez les peuples et les individus qui n'ont pas encore atteint un degré d'organisation suffisant ou qui , ayant atteint ce degré, l'ont dépassé et sont, soit en dégénérescence, soit en voie d'acquérir une coordination supérieure à la première. Aussi ce trait peut très bien n'être pas définitif et s'effacer, puis disparaître.

Les impulsifs sont opposés aux équilibrés et aux maîtres de soi. Le moi ne peut être maître que s'il existe, comme, réciproquement, partout où il existe réellement, il domine. Chez eux le moi, en tant que coordination synthétique des tendances, reste très imparfait. Les tendances existent pour elles-mêmes

(1) Grégoire de Tours, Histoire des Francs. Collection de mémoires relatifs à l'histoire de France, de Guizot, t. II, p. 24-25.

(2) Voyez les Mille et une nuits, ou par exemple, Vllislolre du roiNaaman^ Jans le Jownal asiatique, de sept -oct. 1887. On lira avec profit l'étude de Taine sur Renaud de Monlauban dans les Nouveaux essais de arctique et d'histoire.

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