CHAPITRE PREMIER
L'ATIPLEUR DE LA PERSONNALITÉ ET DES TENDANCES LEUR RICHESSE EN ÉLÉMENTS
LARGEUR DE CARACTERE — ÉTROITESSE — LES MESQUINS
Nous considérerons tout d'abord la richesse de la personnalité et des tendances, le nombre des éléments qui les constituent, la variété et la quantité des tendances secondaires qu'elles comprennent, sans nous occuper encore de la nature propre de ces éléments plus que nous l'avons fait jusqu'à présent.
La différence qui existe à cet égard d'un individu à l'autre nous servira à caractériser de nouveaux types qui pourront se combiner, en les précisant, avec ceux que nous venons de passer en revue. Cette différence existe aussi bien dans l'intelligence que pour le caractère. Au point de vue de l'intelligence, nous aurions ainsi des esprits larges, touffus, encyclopédiques, à idées nombreuses, bien munis de faits, capables de recevoir des éléments très variés et très différents, de les unir et de les embrasser. A l'opposé nous aurions des esprits étroits, secs, maigres, incapables de saisir des ensembles, obstinément butés contre une conception insuffisante des choses, logiques quelquefois et même souples, mais sans pouvoir sortir d'un petit cercle déblayé parla routine; leur haleine est courte et ils s'essoufflent et s'arrêtent dès que la combinaison à embrasser s'élargit un peu.
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Les diverses formes du caractère nous présentent des types parfaitement analogues. De même que la largeur de l'inteUigence suppose un grand nombre d'idées, d'images, de perceptions, de souvenirs, d'habitudes mentales, de même l'ampleur du caractère supposera un grand nombre de tendances, d'émotions, de sentiments, de croyances aussi et d'idées, car les phénomènes intellectuels ont leur importance pour le caractère.
Il nous faut tout d'abord distinguer plusieurs cas. Tantôt, c'est l'ensemble de la personnalité qui est riche en éléments ; tantôt, l'ensemble n'est pas très riche, mais un ou plusieurs des éléments qui le composent peuvent avoir une grande complexité.
Le premier cas sera celui des types supérieurs, équilibrés, unifiés ou présentant même un autre type d'association. Ce sera celui des personnes qui ont une grande abondance de sentiments, de désirs divers, de goûts variés, d'idées, qui sauront à la fois être des savants, s'intéresser aux affaires de l'État, avoir des goûts artistiques, de vifs sentiments de famille, etc., ou du moins un nombre assez considérable de tendances diverses. Ces personnalités sont assez rares, quelques hommes supérieurs les ont présentées : Chateaubriand, Lamartine, Léonard de Vinci, sont des natures très riches. Chez d'autres cependant, La Fontaine, Corneille, Musset, ce caractère se remarque beaucoup moins.
La richesse de l'intelligence, l'ampleur de l'imagination s'accompagnent assez souvent d'une grande facilité de mise en activité, de la verve, d'une sorte de débordement des idées et des impressions. Alexandre Dumas, Balzac, en sont des exemples.
A la largeur du caractère s'opposent la mesquinerie, l'étroitesse, qui indiquent la personnalité composée d'un nombre relativement faible d'éléments actifs. Ce type est assez commun ; l'on ne voit que trop de gens incapables de s'intéresser à beaucoup de choses et de s'attacher à des objets quelque peu complexes. Trois ou quatre désirs essentiels, satisfaits régulièrement, constituent leur personnalité ; il n'y faut guère rien chercher au delà.
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Il convient, pour bien préciser, de remarq.':er que, dans le langage ordinaire, les mots que j'emploie ici n'ont pas une acception suffisamment rigoureuse. Largeur de caractère, tout en signifiant aussi ce que j'indique par ce mot, sera parfois un synonyme de générosité ou de souplesse dans le jeu des affections. De même, mesquinerie ou étroitesse indiquera l'avarice ou la raideur. Il nous faut restreindre ici le sens du mot. Sans doute, le grand nombre des tendances est conciliable avec la souplesse de leur jeu, peut-être même la facilite-t-il, mais il n'eji est pas une condition nécessaire, ni suffisante. On peut avoir l'esprit large et l'avoir assez raide. On peut aussi mettre quelque largeur et quelque ampleur dans l'avarice ou dans l'égoïsme, si, par exemple, les tendances qui ont pour but la glorification ou la satisfaction du moi sont nombreuses et riches : Gœthe pourrait passer pour un représentant de ce type. Inversement, on peut avoir le caractère souple et très pauvre à la fois. Tel, qui est un imbécile très simple et qui borne ses vœux à la jouissance paisible d'une petite place, fera de grandes platitudes et s'abaissera autant qu'on voudra pour la conserver. Une réelle indigence de désirs est aussi compatible avec la générosité, seulement cette générosité sera forcément restreinte, car on ne peut être généreux que pour les œuvres et les gens qui vous intéressent. D'un autre côté l'égoïste du type large sera forcément obligeant, au moins en apparence, et dans l'intérêt même de ses plaisirs, pour un certain nombre de gens, et l'on comprend les associations naturelles et peu justifiées qui ont pu se produire dans l'esprit des observateurs et compliquer la signification des mots. On a trop relié la forme abstraite de la personnalité à telle tendance concrète, cependant l'ampleur du caractère, sans impliquer forcément la prédominance de tel ou tel goût et sans être impliquée par elle, s'accorde mieux, en effet, avec certaines tendances qu'avec d'autres. Il est possible que bien souvent le patriotisme soit mesquin et le sentiment religieux étroit, mais l'amour du jeu de loto ne pourra jamais être un sentiment très ample et beaucoup élargir le caractère. Il y a une certaine convenance, qu'il ne faut pas exagérer, entre la nature même de l'esprit et la complexité de l'objet de
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ses afTections. 11 se peut que l'esprit reste inégal à cet objet, il se peut aussi qu'il le dépasse, mais il y a souvent accord plus ou moins parfait, et, par exemple, les grands sentiments généraux ou abstraits indiqueront en général un caractère plus large ou tout au moins l'ampleur relative de ces sentiments mêmes.
Selon la forme d'association avec laquelle sera combiné ce caractère d'ampleur ou d'étroitesse de l'esprit, nous aurons encore une nouvelle variété de types. Les unifiés, les équilibrés peuvent avoir des tendances nombreuses ou n'en posséder qu'un nombre restreint ; dans le premier cas, nous avons les génies harmonieux et larges, dans le second, les médiocrités effacées et correctes, les imbéciles réguliers, les automates qui traversent la vie sans avoir l'air de s'en apercevoir. Entre les deux, des types moyens et des séries qui joignent les uns aux autres. De même les « maîtres de soi » et les types de contraste donneront soit les génies violents, mais dominateurs ou troublés, soit les mesquins, les gens qui ne songent qu'à contrarier leur prochain sur des vétilles, les insuffisants aigris ; de même le type impulsif donnera, d'un côté, des violents à sentiments multiples comme Benvenuto Cellini, de l'autre des ratés indigents ; et le type incohérent offrira des hystériques mobiles et parfois brillants, et de lamentables idiots, sans parler des intermédiaires qui ne manquent jamais.
Après la richesse de la personnalité, il faut considérer aussi l'ampleur des tendances examinées individuellement. Il est facile de s'apercevoir qu'elles ne sont pas toujours les mêmes. Chez les uns une affection est chose sèche, grêle, uniquement composée de sa partie essentielle, sans quoi elle n'existerait pas, réduite pour ainsi dire à sa plus simple expression, vide parfois et quasi morte. Chez d'autres, au contraire, le sentiment principal s'accompagne d'une foule de sentiments eî d'émotions accessoires, d'un système d'idées et d'impressions très variées. « J'ai réduit l'amour à une fonction, disait quelqu'un, et cette fonction à son minimum. )> Comparez cet amour et ce minimum à la passion complexe qui non seulement dans la femme voit autre chose que la femelle, mais qui désire aussi la satisfaction de goûts esthétiques, sentimentaux, psychiques,
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de sympathies spéciales, même de tendances scientifiques, sociales ou philosophiques (pensez, par exemple, à l'amour que dépeint Stuart Mill dans ses Mémoires, et n'oubliez pas surtout que l'ampleur et la violence sont fort loin d'être une même chose), et vous aurez une idée très nette de la diiïérence que peuvent présenter, pour la complexité, le nombre des éléments qui les composent, des tendances qui sont les mêmes au fond et dont le noyau est identique. Pour peu qu'on examine des goûts semblables chez des personnes diverses, on est frappé des différences qu'on rencontre. Voyez ce que devient le goût pour la musique de l'homme charmé des mélodies que répand, dans sa promenade, un joueur d'orgue, ou qu'il siffle plus simplement lui-même, chez l'auditeur éclairé d'une symphonie de Beethoven ou d'un drame de Wagner. La joie du premier pourra être tout aussi vive, elle sera sûrement plus simple. De même l'affection d'une mère pour son enfant comprendra à la fois le désir de le voir se développer intellectuellement et moralement, de le suivre dans la vie, de le soigner, de préserver sa santé ; pour une autre, l'enfant sera à peu près une poupée de grande personne. Non seulement la qualité, dont je ne m'oc<uipe pas ici, mais la quantité des éléments de la tendance sont tout à fait différentes. Ici encore nous pourrions, à côté des différences individuelles, signaler des différences de peuple à peuple. L'ampleur du goût des affaires, des entreprises industrielles ou commerciales parait tout autrement développée chez les Américains des États-Unis que chez nous. Chez nous le métier ne sert souvent que de gagne pain, ceux mêmes qui s'y intéressent n'ont pas, dans la plupart des cas, une tendance très forte à embrasser beaucoup d'affaires à la fois ou successivement, à varier leurs occupations; en Amérique, au contraire, « tel millionnaire malade de la poitrine, qui passe l'hiver dans la Floride, se renseigne, pour s'occuper, sur les ressources du pays. Le soir, il se balance dans son fauteuil sous la vérandah avec ses compagnons de table d'hôte. Tout en causant il leur vient une idée : il y a telle mine abandonnée que l'on pourrait acheter, telle ligne de chemin de fer que l'on pourrait créer. Ils s'associent : six mois après on ouvre la nouvelle voie où les hauts fourneaux
commencent à flamboyer. Voilà leur façon de se distraire ; — à côté de cette tension continuelle de l'intelligence et de la volonté, que notre façon de vivre semble douce et facile ! » Bien entendu, je néglige volontairement aussi les autres traits, fort reconnaissablés d'ailleurs, et je ne m'attache qu'au nombre de désirs spéciaux, de volitions secondaires, d'émotions ainsi groupées autour d'une tendance générale.
Cette richesse des tendances peut, comme la richesse générale de l'organisme, se combiner à des types divers et donner ainsi différentes combinaisons. Cependant elle ne s'adapte pas aussi bien à tous les types que nous avons vus, ou elle ne se produira pas chez tous de la même manière. Chez les équilibrés il n'y aura guère, d'un système à l'autre, que les différences exigées par la diversité d'importance des différents désirs dans -la vie mentale. Chaque tendance sera en harmonie avec son ■objet. Chez les unifiés la tendance dominante, quelle qu'elle soit, sera naturellement plus complexe que les autres ; de même chez les « maîtres de soi », s'il y a une tendance dominante. Chez les types de contraste il y aura, en général, plus d'une tendance bien développée, sans quoi le contraste ne se produirait guère ; chez les impulsifs on trouvera assez souvent une certaine inégalité dans la richesse des tendances diverses.
La richesse des tendances considérées isolément, contribue certainement à l'ampleur générale de l'esprit. Cependant, ces deux qualités que nous avons considérées l'une après l'autre ne sont pas toujours proportionnelles. On peut avoir beaucoup de tendances peu riches en éléments, inversement on peut n'avoir que quelques sentiments et garder une ou deux passions très développées. 11 est aisé de comprendre qu'il puisse même y avoir quelquefois une proportion inverse.
Il y aurait à dire sur les relations de l'ampleur du caractère €t de l'ampleur de l'intelligence, et en général sur les rapports de l'intelligence et du caractère. Je n'aborderai pas ici cette question que je réserve, et je rappelle simplement que la richesse de l'intelligence peut contribuer aussi à la richesse du caractère, elle peut en être l'expression, mais l'une n'est pas toujours en raison directe de l'autre. Il y a même parfois un
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contraste pénible entre l'étroitesse du caractère et la largeur de l'esprit. Bacon en est un exemple discutable. Quand les idées chez un individu sont des représentants des tendances puissantes, il y a harmonie entre le cœur et l'esprit ; si l'idée ne tient pour ainsi dire à rien, il n'y a pas à conclure dans le même sens. C'est une étude particulière à faire pour chaque individu et dans chaque individu pour chaque groupe d'idées. Il serait intéressant et précieux de trouver à l'ampleur ou à la mesquinerie des sentiments une base anatomique ou physiologique. Ni l'emploi encore imparfait de l'analyse psychologique, ni notre connaissance insuffisante des centres nerveux ■et de leur fonctionnement ne permettent d'espérer une théorie complète. On pourrait, peut-être, rapprocher d'une manière générale la richesse, la complexité des circonvolutions cérébrales, le volume et le poids du cerveau du nombre des tendances et des éléments. Cette comparaison est assez grossière et serait facilement trompeuse. On pourrait comparer avec une approximation quelquefois plus satisfaisante, le développement de certaines parties du cerveau et la richesse de certaines (acuités. La comparaison des cerveaux de Bertillon et de Gambetta, à divers égards, et spécialement par rapport à la troisième circonvolution frontale gauche, très développée chez l'un qui fut un bon orateur, très peu développée chez l'autre qui manquait totalement de facilité d'élocution, a pu fournit quelques détails intéressants.