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CHAPITRE II

LA PURETÉ DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES LES PURS. — LES TRANQUILLES. — LES TROUBLÉS

Il est bien entendu que nous prendrons ici le mot pureté au sens psychologique, non au sens moral. Nous entendons par ce mot l'absence, dans un désir, dans une passion, de tout élément discordant. On voit, au reste, facilement que les deux sens ont plus d'un rapport ; la pureté morale comportant seulement une harmonie différente, plus vaste et supposant de& relations, non pas uniquement dans les éléments des tendances, mais surtout entre l'individu et les conditions les plu& générales de son existence, lois du monde ou volonté divine.

La pureté des tendances c'est en somme leur harmonie ; le type équilibré est un type pur, le type unifié aussi, le type « maître de soi » un peu moins, et ainsi de suite. Nous ne reviendrons pas sur ce côté de la question où nous ne pourrions que nous répéter ; mais il faut considérer un peu, non l'ensemble de la personnalité, mais les éléments qui la composent.

Ce qui était vrai pour l'ensemble de la personnalité est souvent vrai pour chacun de ses éléments pris à part. La pureté, la perfection est parfaitement compatible avec la médiocrité, c'est même un des défauts de l'humanité que souvent les passions fortes, les sentiments très vifs, sont mêlés et troublés et que, inversement, les sentiments épurés, dégagés de tout élément hétérogène, sont parfois assez maigres, et, comme ils ont atteint leur perfection, ne sont pas développables. Au reste, l'évolution d'un sentiment s'opère souvent par une systémati-

sation croissante, mais il a'est point rare que cette évolution n'arrive pas à son terme.

La pureté des sentiments s'accompagne toujours d'une certaine grâce, d'une certaine élégance, dues à l'absence de tout trouble et de tout conflit. La délicatesse suppose une certaine dose de pureté, elle comprend aussi d'autres éléments. On a quelquefois l'impression de cette qualité en lisant, par exemple, les mémoires de la princesse Hélène de Ligne, dont voici un joli trait: « Le soir, sœur Bichon était venue voir ma bonne, et, pendant que M'^° Gioul, ma femme de chambre, me déshabillait, sœur Bichon me dit qu'elle se recommandait à mes prières (car bien que je les fisse en commun à la classe, cependant, avant de me mettre au lit, on me les faisait encore dire). Je dis à sœur Bichon : « Que voulez-vous que je demande au bon <( Dieu pour vous ? » Elle me dit : « Priez le bon Dieu qu'il rende <( mon àme aussi pure que la vôtre est dans ce moment. » Je dis donc tout haut à la fin de ma prière : « Mon Dieu, accordez <( à sœur Bichon que son âme soit aussi blanche que la mienne <( devrait l'être si j'avais profité des bonnes leçons qu'on m'a x données. » Ma bonne fut enchantée comme j'avais arrangé cette prière et m'embrassa ainsi que sœur Bichon, M"^ Gioul et mie Claudine^ » Gela est charmant, surtout si l'on songe que Hélène Massalska écrivait à dix ans ce passage de son journal. La seule chose qui pourrait atténuer la pureté du sentiment exprimé, serait une faible nuance de satisfaction qui serait légèrement discordante.

Voici comment un mystique, Ruysbroeck, parle de la pureté. Ses paroles concordent tout à fait avec le sens que nous donnons au mot : l'absence de tout élément hétérogène. « La pureté de l'esprit consiste en ce que l'homme n'adhère à nulle créature par quelque affectueux désir, mais s'attache à Dieu seul, car on se servira de toutes les créatures et on jouira de Dieu seul. La pureté de l'esprit fait que l'homme s'attache à Dieu au-dessus de l'intelligence et au-dessus des sens, et audessus de tous les dons que Dieu peut déverser en l'âme ; car

(1) L. Perey, Histoire d'une grande dame au XVIIb siècle, p. 31.

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tout ce que la créature reçoit eu son intelligence ou en ses sens, la pureté veut le dépasser et se reposer en Dieu ^ » C'est le type de l'unifié. Qu'on compare ce sentiment avec l'amour de Dieu tel qu'on peut l'observer sur la plupart des gens qui pensent être pieux, on verra la différence entre un sentiment pur et un sentiment qui ne l'est pas.

La pureté d'un sentiment entraîne parfois une certaine froideur. Ce qui donne un aspect vivant à une passion c'est, pour une part, son désordre même, la perfection est calme, et, surtout si nous n'avons pas égard à l'harmonie de l'ensemble que trop de froideur pourrait déparer, nous pourrons très bien voir coïncider une grande pureté et une tranquillité excessive ; c'est ce qu'on peut remarquer dans les réflexions de La Rochefoucauld sur la pitié et dans le genre d'amitié qu'il dépeint. « Je suis peu sensible à la pitié, dit-il, et je voudrais ne l'y être point du tout. Cependant il n'est rien que je ne fisse pour le soulagement d'une personne affligée, et je crois effectivement que l'on doit tout faire, jusques à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal. caries misérables sont si sots, que cela leur fait le plus grand bien du monde. Mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en témoigner et se garder soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne à rien au dedans d'une àme bien faite, qui ne sert qu'à affaiblir le cœur, et qu'on doit laisser au peuple, qui n'exécutant jamais rien par raison, a besoin des passions pour le porter à faire les choses. J'aime mes amis, et je les aime d'une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs. J'ai de la condescendance pour eux ; je souffce patiemment leurs mauvaises humeurs et j'en excuse facilement toutes choses; seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n'ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence ^. » Encore la pureté, ici, n'est-elle pas absolue.

L'harmonie, la délicatesse même d'un sentiment n'implique

(1) L'ornement des noces spirituelles de Ruysbroeck V admirable, traduit du. flamand par M Maeterlink, p. 64.

(2; Portrait de La Rochefoucauld par lui-même. Œuvres de La Roche foucauld. Edition des Grands écrivains, t. I, p. 9-JO.

nullement le type équilibré; il arrive très bien que nous voyons un sentiment très pur dans un cœur troublé, tenu pour ainsi dire à l'abri, on ne sait trop comment, des orages déchaînés autour de lui. On rencontre, même dans des associations de voleurs, des manifestations de sentiments d'une délicatesse remarquable. En 1860, à l'île de Saint-Stephano, des forçats livrés à eux-mêmes furent obligés, pour vivre, d'établir entre eux une discipline très sévère. Il arriva qu'un nommé Centrella, accusé d'avoir prêté la main à un vol, « prouva victorieusement son alibi et fut absous après une longue prévention, mais on l'exclut de la commission législative dont il faisait partie, cesingulier tribunal ne voulant pas qu'un de ses membres pût être même soupçonnée » Il est vrai qu'il ne s'agit ici que d'une pureté approximative et temporaire, inspirée par une nécessité urgente ; elle n'est pas moins intéressante, quand ce ne serait que pour montrer comment les sentiments peuvent s'épurer sous une pression extérieure.

Parfois cette pureté des tendances peut se rencontrer dans un type assez mal équilibré en somme, mais chez qui l'équilibre, qui n'existe pas dans l'ensemble, se retrouve à un haut degré dans les détails. Fléchier, dans ses Mémoires sur les grands jours d'Auvergne^ nous en cite un exemple assez piquant. Peutêtre faut-il le soupçonner un peu de quelque arrangement, cependant ce type reste assez vraisemblable et il est telle personne actuellement vivante que je pourrais lui comparer. Il s'agit d' « un homme qui, dit Fléchier, fut condamné à Ghàlons il y a quelques années. Il avait eu quelque démêlé avec son oncle, et l'étant allé trouver, il lui tira froidement un coup de pistolet. Les passions les plus farouches étaient en lui des passions douces qui n'en étaient pas moins malfaisantes ; c'étaient des fureurs tranquilles, et il faisait sans bruit et de sang-froid ce que les autres font avec feu et avec emportement. Il fut arrêté sans résistance, et il ne voulut point perdre sa gravité par sa fuite ou par sa défense, quoiqu'il le pût. Il fut jugé et condamné à être pendu ; il entendit son arrêt et le racontait à

(1) Lombroso, L'Homme criminel, trad. française. Paris, F. Alcan.

SO QUALITÉS DES TENDANCES ET DE l'eSPRIT

tous les autres prisonniers sans s'émouvoir, comme on raconte une histoire indifTérente^ » Cette gravité, ce sang-Iroid, ces actes accomplis simplement et tranquillement, cette absence de trouble sont très caractéristiques de la pureté des sentiments.

Par l'observation d'un sentiment quelconque nous pouvons voir aisément la différence de pureté qu'une même tendance peut manifester. L'amour, par exemple, sera pur (psychologiquement) s'il ne se compose que d'éléments parfaitement coor« donnés : amour sensuel, admiration de la beauté plastique, sympathie intellectuelle ou morale, etc. ; il sera troublé dès qu'il viendra s'y joindre- des éléments hétérogènes, mal harmonisés avec l'ensemble des désirs qu'il comprend, l'image d'un rival heureux, l'idée de la souffrance possible, etc. On peut donner comme type de sentiment troublé la description que voici : « Ma passion pour ma maîtresse avait été comme sauvage, et toute ma vie en ressentait je ne sais quoi de monacal €tde farouche. Je n'en veux citer qu'un exemple. Elle m'avait donné son portrait en miniature dans un médaillon ; je le portais sur le cœur, chose que font bien des hommes ; mais ayant trouvé un jour, chez un marchand de curiosités, une discipline de fer, au bout de laquelle était une plaque hérissée de pointes, j'avais fait attacher le médaillon sur la plaque et le portais ainsi. Ces clous qui m'entraient dans la poitrine à chaque mouvement me causaient une volupté si étrange que j'appuyais quelquefois ma main pour les sentir plus profondément. Je sais bien que c'est de la folie ; l'amour en fait bien d'autres-, w

Ce trouble, ce mélange de sentiments provient encore de l'activité propre des éléments psychiques qui les constituent, des réactions qui s'opèrent dans l'esprit, de la combinaison des tendances différentes ou opposées mises simultanément en activité par le même fait ou possédant un élément commun dont l'activité, provoquée par une circonstance quelconque,

{]) Fléohier, Mémoires sur les grands jours d'' Auvergne en 1665. Ed. Chéruel, p. 73.

^•2', Musset, Confessions d'un enfant du siècle. OEuvres complètes, éd.- Charpentier, p. 430.

S met toutes deux en action. On comprend que cette qualité associe facilement à une certaine susceptibilité, à une grande msibilité des éléments psychiques (autre qualité dont nous irlerons plus tard). La jalousie est une réaction de nos désirs îrsonnels contre des images, des pensées dont l'objet est in- )mpatible, ou nous semble l'être, avec la réalisation de ces îsirs. Le jaloux est celui chez qui l'idée de l'infidélité de la îrsonne aimée, qui pourrait en laisser d'autres indifférents, iscite une réaction très vive, ou celui chez qui cette idée naît

se développe le plus facilement. La jalousie s'allie aussi, isez naturellement, à l'amour-propre, à l'égoïsme, à l'amour i la domination, à la dignité, à certaines idées morales, à cerines délicatesses morales et physiques. Les sentiments troués supposent assez souvent l'existence de ces qualités facileent froissées.

Mais en même temps que ces phénomènes accessoires et îtérogènes troublent le sentiment \ ils contribuent à le ndre plus fort. En effet, par les réactions qu'ils provoquent, 3 lui donnent plus de vivacité, ils engagent une plus grande irtie de la personnalité dans le sens de la passion en activité, est un fait bien souvent remarqué que la jalousie peut excir l'amour. D'un autre côté, il est à remarquer que la force du ntiment n'est pas diminuée, en bien des cas, par l'opposition le peuvent lui faire les éléments psychiques hétérogènes qui viennent troubler; ce qui arrive plus souvent c'est que cette )posilion l'empêche d'aboutir à l'acte, et par là même l'emîche de perdre son énergie. Nous voyons assez souvent, en fet, les troublés animés de passions très vives sans pouvoir

décider à agir, tandis que des sentiments purs, même très ibles, aboutissent paisiblement et infailliblement à l'acte. )us en avons un bon exemple dans les petites habitudes peu ^portantes que nous conservons, sans presque nous en apercetir, jusqu'au jour où un désir un peu vif nous les fait oublier mplètement.

Le type troublé peut comprendre des individus de bien des

[1) Je renvoie sur ce point le lecteur à mon livre, Les Phénomènes affecs.

Paulhax. — Les Caractères. 6

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valeurs. Jean-Jacques Rousseau en fut un des plus beaux échantillons. Le type pur et le type troublé se rapportent généralement à des types d'association assez différents. Le type pur s'accorde très bien avec le type équilibré et unifié. On peut trouver certains sentiments assez purs chez les impulsifs ou les incohérents. Le type troublé s'observe surtout chez les individus en qui domine l'association par contraste. Les impulsifs ont assez souvent des sentiments troublés ; chez les incohérents, au contraire, il semble que bien souvent les différents rouages n'engrènent pas assez étroitement pour que les rapports des phénomènes qu'implique le trouble puissent s'établir. La combinaison des différents types n'offre d'ailleurs aucune difficulté particulière.

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