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LA FORGE DES TENDANCES

LES EMOTIFS — LES PASSIONNES — LES ENTREPRENANTS LES AUDACIEUX — LE TYPE OPPOSÉ

Après la richesse et la pureté des tendances, il faut considérer leur intensité. Cette intensité peut bien tenir pour une bonne part à leur richesse, toutefois ceci ne suffirait pas à l'expliquer, puisqu'il y a des passions intenses qui ne paraissent pas très riches et des tendances très riches qui n'ont pas une très grande force.

Ne confondons pas non plus la violence avec la persistance ou la prépondérance. Assez souvent une passion violente s'éteint vite, assez souvent aussi elle n'est pas prépondérante. On voit quelquefois une vieille habitude presque inconsciente, mais très bien organisée, un sentiment du devoir qui arrive à n'être presque qu'une idée, l'emporter sur un goût très vif. Le degré d'organisation et le degré de vivacité ne sont nullement en proportion directe l'un de l'autre, ils sont parfois en proportion inverse et une passion s'exalte parce que son organisation incomplète ne lui permet ni de triompher de désirs mieux organisés, ni d'aboutir sans trouble à l'acte qui en est l'expression logique. La vivacité est en certains cas cependant le signe d'un certain degré d'organisation déjà atteint, et le présage d'une plus grande organisation future. Il semble bien impossible de ramener, au moins actuellement, à d'autres caractères la force des désirs, dont la différence est vaguement comparable aux différences de l'affinité chimique. Toutes choses égales d'ailleurs, la tendance la plus vive, la plus violente l'emportera sur les autres.

84 QUALITÉS DES TENDANCES ET DE l'eSPRIT

On s'aperçoit facilement que la force des désirs varie beaucoup d'une personne à l'autre. Berlioz, sainte Thérèse, Benvenulo Cellini, M"'® Svvetchine sont des types de passionnés. Berlioz présente une incroyable intensité de sentiments. Cette intensité s'accompagne souvent de la non-satisfaction des désirs, non seulement parce que la satisfaction la diminue ou la fait disparaître (Berlioz lui-même dans ses amours nous permet de le constater), mais parce qu'une passion très violente ne peut guère èlve pleinement satisfaite. Souvent la satisfaction reste inégale au désir. M. Legouvé, qui a connu Berlioz, a noté que sa faculté dominante était la faculté de souffrira On retrouve dans les mémoires mêmes de Berlioz des déclarations analogues. Amoureux de missSmithson, «je ne composais plus, écrit-il; mon intelligence semblait diminuer autant que masensibilité s'accroître. Je ne faisais absolument rien... que souffrir^. »

Mais aussi quelle fougue dans la sensation I Voici comment il raconte les émotions qu'il éprouvait à l'audition d'une de ses œuvres : « Le chant du chœur qui suit, que j'ai fait exécuter par toutes les voix à l'octave avec un éclat de cuivre au milieu, a produit sur tout le monde une impression terrible ; pour mon compte, j'avais assez bien conservé mon sang-froid jusque-là, et il était important de ne pas me troubler. Je conduisais l'orchestre; mais, quand j'ai vu ce tableau du Jugement dernier, cette annonce chantée par six basses-tailles à l'unisson, ce terrible clangor luharitm, ces cris d'effroi de la multitude représentée par le chœur, tout enfin rendu exactement comme je l'avais conçu, j'ai été saisi comme d'un tremblement convulsif que j'ai eu la force de maîtriser jusqu'à la fin du morceau, mais qui m'a contraint de m'asseoir et de laisser reposer mon orchestre pendant quelques minutes ; je ne pouvais plus me tenir debout et je craignais que le bâton ne s'échappâtde mes mains •^w Ses lettres, ses mémoires abondent en impressions de cette nature. Comparez à cette émotion celle d'un spectateur ordinaire qui va causer à l'Opéra et lorgner les loges.

(1) Legouvé, Soixante ans de souvenirs.

(2) Berlioz, Lettres intimes, 56. Cf. p. 131 et passim.

(3) Mémoires d'Hector Berlioz, t. I, p. 139.

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