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se font gauchement. Bien des gens n'ont pu associer l'idée de Dieu avec celle de l'évolution des êtres vivants. D'autres ne peuvent dissocier les notions contradictoires qu'ils ont réunies sous le mot de Dieu ou sous quelques autres termes philosophiques. Mais sans insister sur les théories philosophiques, dans la vie de tous les jours, on est frappé, quand on examine le fonctionnement de l'intelligence humaine, de voir combien elle procède sans délicatesse, sans souplesse, par à-coups, sans précision, bêtement pour ainsi dire, prenant et rejetant les idées par gros morceaux.
Il existe une souplesse d'esprit artificielle qui n'est guère qu'une apparence et consiste surtout dans la possibilité de se tenir réellement en dehors de la question qu'on examine. Elle se trouve chez quelques critiques, chez d'autres personnes aussi qui par habitude, par nature, par pose, entendent, sans être choqués, ou émettent elles-mêmes les idées les plus saugrenues et peuvent faire à ce propos quelques réflexions assez insignifiantes. Mais lorsqu'il faut prendre parti, se prononcer, vous vous apercevez facilement que cela est un simple jeu, que la personnalité n'a profité en rien de ce qu'elle avait paru examiner, et vous reconnaissez clairement des tendances assez raides et des vues bornées qu'avait masquées, pour un moment, un dilettantisme sans grande portée.
Je me suis étendu quelque peu sur la raideur et la souplesse de l'intelligence parce que ces qualités se rattachent assez étroitement, sans les impliquer toujours et sans se confondre avec elles, aux qualités analogues du caractère, et que d'ailleurs elles sont tout à fait semblables à celles-ci.
Comme les idées, en efi'et, les tendances et les désirs ont leur rigidité ou leur souplesse et peuvent plus ou moins se développer par élimination et assimilation. 11 est assez remarquable que, tandis que la souplesse de l'intelligence est généralement prise en bonne part, la souplesse du caractère est généralement considérée comme un défaut ou comme un vice. Ce double jugement est assez justifié, mais non, toutefois, d'une manière absolue. D'un côté la souplesse intellectuelle excessive ou mal dirigée devient un défaut, elle produit ce type intellec-
tuel chez qui les idées, variant, changeant cà chaque nouvelle influence, sans principe directeur, sans loi générale, finissent par faire un chaos. D'un autre côté la souplesse du caractère peut être une excellente et indispensable qualité, si elle s'allie avec un sens droit et des passions élevées, ce qui sans doute est assez rare.
A ce degré, la souplesse se prouvera par le choix des meilleurs moyens propres à fortifier ou à satisfaire les tendances dominantes, par l'adoption et le développement des désirs secondaires qui peuvent leur venir en aide, par le renoncement aux goûts qui pourraient leur nuire, et par la modification continuelle conduisant à une pureté croissante et à une plus grande ampleur de sentiments. Le cœur a ses préjugés comme l'esprit, plus que l'esprit. La souplesse consistera à les éliminer quand il faudra, au risque de se faire accuser d'ingratitude, de manque de dignité ou d' « emballement », alors même que le reproche serait faux, ce qui est assez exceptionnel.
La souplesse de caractère s'allie, en effet, trop souvent avec une habileté vulgaire, avec une bassesse d'àme trop commune, avec les tendances les plus égoïstes, la cupidité, l'amour-propre, et quelquefois, ce qui est une alliance plus intéressante, avec le goût de la domination. Il faut bien remarquer que la persistance des sentiments, l'obstination même ne se confondent pas avec la raideur et par suite ne sont pas incompatibles avec la souplesse. Au contraire, la souplesse implique une certaine suite dans les volontés, à moins qu'elle ne fasse place à l'incohérence même. Une tendance souple, un caractère souple sont ceux qui peuvent se modifier en restant les mêmes au fond. Inversement la souplesse peut être une condition de la persistance. Certains caractères renonceront à leurs désirs plutôt que de les modifier ou de les satisfaire par des voies qu'ils n'ont pas choisies. Le sint ut sunt aut non sint est d'application journalière. Je connais bien des personnes qui sont très remarquablement obstinées sans aucune raideur, et d'autres ches^ qui la raideur est certainement bien plus marquée que l'obstination. J'ai souvent remarqué chez des enfants cette forme d'obstination et de souplesse qui consiste à poursuivre un but^
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toujours à peu près le même, en renonçant successivement à tous les moyens employés. « Tu ne veux pas que je fasse telle chose à présent, mais je la ferai à tel moment? — Non. — Alors je ferai comme ceci ou comme cela ? — Non. — Mais si maman me le permet ? — Mais si je fais ceci sans faire le reste? Mais si j'ai été bien sage toute la journée ? — Mais si je faisais telle chose en renonçant à tel autre plaisir? — Non. — Eh bien, alors, je ferai telle autre chose (assez semblable à la première). »
L'homme souple non seulement saura varier ses moyens d'action, mais il modifiera ses sentiments et ses ambitions. Il abandonnera çàretlà quelqu'une de ses prétentions, quelqu'un de ses désirs, renoncera à quelqu'une de ses croyances pour arriver à sauver le fond de la tendance qui peut se transformer sans cesse, et, si la souplesse est extrême, prendre des apparences très différentes, parfois même changer complètement. Il n'est pas rare que la souplesse du caractère (comme celle de l'intelligence) amène à faire accepter des sentiments opposés ou contradictoires, et ce fait est en partie exprimé par la maxime: « la fin justifie les moyens w. La souffrance, le ridicule, l'odieux en sont souvent les conséquences. Le Lorenzaccio de Musset est à peine sauvé de la bassesse par une certaine noblesse du désir primitif et sa persistance à travers les hontes acceptées. L'amour conduit parfois à des compromis bien singuliers. On peut donner comme exemple de tendances souples l'amour de d'Alembert pour M"® de Lespinasse. « Il n'y a poinl, écrivait Grimm, de malheureux Savoyard à Paris qui fasse autant de commissions fatigantes que le premier géomètre de l'Europe, le chef de la secte Encyclopédique, le dictateur de nos académies, le philosophe qui eut la gloire de refuser d'élever l'héritier du plus vaste empire, en faisait tous les matins pour le service de M^'^ de Lespinasse; et ce n'est pas tout ce qu'elle avait exigé. Réduit à être le confident de la belle passion qu'elle avait prise pour un jeune Espagnol, il était chargé de tous les arrangements qui pouvaient favoriser cette intrigue, et lorsque son heureux rival eut quitté la France, c'était lui qu'on obligeait d'aller attendre au bureau de la grande poste l'arrivée
du courrier pour assurer à la demoiselle le plaisir de recevoir ses lettres un quart d'heure plus lôt^ »
La souplesse de caractère produit la douceur quand elle laisse harmoniser plus ou moins avec nos désirs ceux que manifestent nos semblables, quand nous savons comprendre ceux-ci et avoir égard à ce qu'ils sentent. Si nous subissons trop leur influence la douceur dégénère en faiblesse.
Si la souplesse sert, ce qui arrive souvent, à réunir en vue d'un même but des forces naturellement divergentes ou contradictoires, ce peut être dans quelques cas un signe de largeur d"esprit ; cela produit aussi la fourberie, le mensonge, l'hypocrisie, la dissimulation. Ces traits de caractère consistent essentiellement dans la réunion de phénomènes contradictoires dont l'un vient en aide à l'autre ou s'accorde avec lui pour en produire un troisième : telle est l'union de l'impiété et des apparences de la piété, d'un sentiment de haine ou de dédain et de phrases qui expriment l'amour ou l'admiration. Au reste, on ne peut expliquer ainsi que certaines formes de mensonge, et non pas complètement.
De même que l'une des formes de la souplesse de l'intelligence est l'assimilation des idées des autres, de même une des formes de la souplesse du caractère sera l'assimilation de leurs sentiments, qu'il accommodera plus ou moins à sa propre nature. L'assimilation complète marquerait plus de faiblesse que de souplesse, comme nous l'avons vu, puisqu'il y aurait disparition, non adaptation des tendances existantes, c'està-dire ada})tation assez grossière de la personnalité, — comme chez celui qui prendrait les idées des autres sans les comprendre. Du reste, pour certains individus la passivité est le seul moyen de supériorité relative. Au contraire, laisser pénétrer en soi les sentiments d'autrui, et y prendre de quoi corriger ou développer les siens, c'est de la bonne souplesse. S'en servirpour agir sur les autres, en flattant leurs goûts, cela peut être blâmable, mais c'est encore une souplesse très légitime que d'en tenir compte et, dans une certaine mesure, de s'en
(I) Cité par Gustave Le Uon, llcvue Pkilosophique, 1877, IL p. 502-503.
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servir pour exercer une influence. L'appréciation morale varie ici bien évidemment avec les moyens employés, avec l'influence exercée, avec le but poursuivi, et l'appréciation psychologique peut varier simultanément. On sait quelle part l'imitation prend dans la vie psychologique et sociale ^ L'inventeur le plus original profite toujours des idées et des émotions des autres, et l'on voit facilement quelle diversité de' types naissent du plus ou moins de souplesse et de la réaction plus ou moins forte de personnalités plus ou moins riches, et douées d'aptitudes très diilerentes.
A l'opposé des types souples sont les types raides. La souplesse n'est pas nulle chez eux, mais elle peut être bien faible. Il est des personnes qui sont pour ainsi dire achevées, complètes, chez qui tous les sentiments ont pris une forme arrêtée, définitive. Elles ne se développent plus, et donnent l'impression d'un organisme bien constitué, à fonctionnement net et précis, mais un peu sec et dur ; l'élasticité leur manque. On les sent incapables de s'adapter à des formes psychiques ou sociales nouvelles, de sympathiser, si ce n'est par l'efl^et d'un malentendu que parfois la raideur favorise, avec ceux qui les représentent; tout en les estimant on les trouve aisément un peu dépassées.
L'intransigeance, la raideur ne sont nullement le don exclusif de ceux qui soutiennent des idées ou des sentiments (c avancés ». Il s'est créé sur ce point une confusion explicable mais singulière ; être attaché à une opinion modérée, ce n'est pas du tout être modérément d'une opinion.
La raideur dans les sentiments contribue à bien des qualités bonnes ou mauvaises. La franchise poussée un peu trop loin est rare chez les caractères souples ; si ce n'est pas leur intérêt qui les retient, c'est quelquefois la pitié, la sympathie au sens étymologique, leur facilité à éprouver les émotions des autres. Il est rare qu'un caractère souple atteigne à la grandeur que donne une certaine âpreté dans la franchise.
Le marquis de Fénelon, l'oncle de l'archevêque de Cambrai,
(1) Voir surtout les ouvrages de M. Tarde et principalement : Les lois de l'imilalion (Paris, F. Alcan).
parla ainsi à M. de Harlay lorsque celui-ci fut nommé à l'aichevêché de Paris : Il y a, monseigneur, bien de la différence dit jour oit une telle nomination attire les coinplimens de toute la France à celui de la mort, oit Von ira rendre compte à Dieu de son administration K La franchise et l'austérité ainsi comprises deviennent facilement de la rudesse, et la rudesse est le trait assez général de ceux qui ont les passions assez fortes et qui ne savent pas se plier au goût d'autrui ni se le représenter assez pour y avoir égard, ou bien qui réagissent contre lui. Boileau montra souvent une rudesse assez justifiée. Il disait un jour à l'abbé Dângeau : « Qu'est devenu ce temps de candeur et d'innocence, Monsieur l'abbé, où vous trouviez la multiplicité des bénéfices si dangereuse?» Et l'abbé ayant répondu : i( Ha ! Monsieur, si vous saviez que cela est bon pour vivre ! — Je ne doute point, répondit Boileau, que cela ne soit bon pour vivre, mais pour mourir. Monsieur l'abbé, pour mourir 2. » Proudhon se dépeignait lui-même comme (( un bon gros paysan, simple jusqu'à la banalité, bonhomme jusqu'à la niaiserie, rustique, grossier parfois, plein de négligences, commun, vulgaire, » etc. Il faut le voir dans sa correspondance donner longuement et sans ménagement des opinions désagréables à ceux auxquels il s'adresse. « Je goûte encore moins, écrit-il à un correspondant, votre théorie sur la femine, que je trouve peu fondée en raison, mal étayée sur l'histoire, et contre laquelle je me réserve de me prononcer énergiquement ^ ; » et la lettre continue sur ce ton. Il rabroue encore plus rudement un amoureux, un jeune homme qui, à son gré, ne sacrifiait pas assez facilement sa passion à son devoir, et ayant abandonné son emploi s'occupait d'un livre en réponse à V Amour et à la Femjne de Michelet*. Flaubert^
(1) Histoire de Fénelon, par L». F. de Bausset, ancien évoque d'Alais, I, 8.
(2) Correspondance entre Boileau-Despréaux et Brossette, éd. Laverdet. Lettre de Brossette, p. 36, et lettre de Boileau, p. 48.
(3) Correspondance de Proudhon, VII, 112.
(4) Correspondance de Proudhon, "VIII, p. 144 et suiv.
(5) Ma.Kime du Camp, Souvenirs littéraires, II, 329, 3i4, 352, 372, 386-87. 399, etc.
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Ingres ^ furent encore des caractères entiers montrant une grande raideur de certains sentiments.
Je ne puis étudier successivement tous les types que la raideur peut contribuer à former, je n'insisterai pas non plus sur les combinaisons de ces caractères et de ceux qui ont été étudiés déjà. On voit assez facilement que le type d'arrêt comporte volontiers une certaine raideur. En général la souplesse et la raideur peuvent s'associer l'une ou l'autre aux formes de caractère déjà vues.
(1) Même ouvrage, JI, 222-223.