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LES VIFS, LES IMPRESSIONNABLES, LES FROIDS

port de son peuple, sort de son carrosse, s'élance dans la foule et s'écrie: « Vive mon peuple I vivent mes sujets ! vivent mes (( amis ! vivent mes enfants ! » et embrasse tous ceux qui se présentent à lui. )) Et Diderot s'exclame : « Oh ! mon amie, que cela est rare et beau ! L'idée de ce spectacle me fait tressaillir de joie, mon cœur en palpite, et je sens les larmes en tourner dans mes yeux. Ce récit nous a tous également attendris. Je relis cet endroit de ma lettre, et il m'attendrit encore. Convenez que ce chapeau jeté en l'air marque une àme bien enivrée. Quel est d'entre ces sujets le fortuné qui est resté possesseur de ce chapeau? Si c'était moi, on m'en donnerait sa forme toute pleine d'or que je ne l'échangerais pas. Quel plaisir j'aurais à le montrer à mes enfants, mes enfants aux leurs et ainsi de suite jusqu'à ce que la famille s'éteignit ! Combien l'heureux moment qui m'en aurait rendu possesseur se serait répété ! Combien je raconterais de fois la chose avant que de mourir ! Croyez-vous que quelqu'un osât jamais le mettre sur sa tète ? Cet effet ne serait-il pas mille fois plus précieux que l'épée de César Borgia, où l'on voit encore des gouttes de sang ? L'histoire de cette journée fera venir des larmes de joie dans deux cents ans, dans mille ans d'ici ; qu'elle fut belle pour le monarque ! qu'elle fut belle pour ses sujets ! Voilà le bonheur que j'envie aux maîtres de la terre : causer l'ivresse d'un peuple immense, la voir, lapartager ; c'est pour en mourir de plaisir. Au milieu de cette allégresse publique, il fallait avoir perdu son père ou avoir été trahi de sa maîtresse pour être triste K » J'ignore l'effet que produira l'histoire « dans deux cents ans », mais quelques années après que Diderot l'eut écrite, ce n'était plus un chapeau de roi qui tombait et aujourd'hui la sensibilité de Diderot nous paraît un peu puérile.

L'impressionnabilité égoïste et la sensibilité altruiste sont assez communément confondues. Leur distinction, en théorie, est assez facile, dans certains cas, bien qu'il y ait toutes les nuances possibles entre les deux et qu'elles arrivent à se confondre.

'1) Diderot. Lettres à Mademoiselle Voland. OEuvres choisies, éd. Jouaust, vol. IV, p. 129.

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L'impressionnabilité joiiile à ramour-propre constitue la susceplibilité d'où dérivent assez souvent l'irascibililé ou bien l'impertinence, l'insolence, le dédain, selon les dispositions de Tin lividu. On est susceptible quand on est prompt à se fâcher d'une plaisanterie même légère, quand l'amour-propre, le désir (le considération ou de louange, éveillés à toute occasion, nous l'ont traiter rudement un ami qui rit de nous sans malice. Le moindre mot suffît à irriter un amour-propre un peu chatouilleux et à le faire réagir. La susceptibilité s'allie assez bien à la timidité et à la rancune. Cela s'explique sans peine si l'on remarque que la timidité provient souvent de la crainte de voir froisser par les autres des sentiments forts et durables, dont cette crainte prouve la sensibilité, et, généralement, la susceptibilité, et que la force et la persistance des sentiments froissés causent la rancune. Je sais plusieurs exemples de celte association de sentiments.

La finesse, la délicatesse supposent aussi une sensibilité plus qu'ordinaire, sinon de toute la personnalité, au moins de certaines tendances que la moindre excitation met en activité. Elle suppose aussi et surtout une mise en activité précise et particulière pour chaque excitation, et, à ce titre, elle trouve plutôt sa place dans un des chapitres précédents. La sensibilité sans la précision produit une certaine impressionnabilité grossière et bête, celle des gens qui s'attendrissent ou qui se fâchent à tort et à travers, sans raison et sans nuances.

De même, selon les différentes combinaisons de qualités élémentaires, nous pouvons avoir des formes diverses du type lent, tout en réservant les cas où l'on peut reconnaître que la lenteur n'est qu'apparente. Les lents seront plutôt ceux chez qui la mise en activité et la continuation de cette activité se font sans hâte, mais quelquefois avec régularité. Ils sont facilement méthodiques, quelquefois scrupuleux, quelquefois contents d'eux-mêmes, avec des tendances assez pures (au sens donné plus haut à ce mot) et un équilibre mental assez stable. Ils ne se refusent pas aux impressions du dehors, mais ils les perçoivent et les comprennent peu à peu et ne réagissent pas sans retard. Les mous seront ceux qui ont surtout de la peine à

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entrer en acLivité. L'impression n'est pas facilement pergue, il y a une certaine paresse de l'esprit à accepter l'excitation, il se plaît, au contraire, à n'en pas tenir compte, puis, au bout d'un certain temps l'excitation agit et l'impression se produit, généralement assez affaiblie. Entrée péniblement, elle se transmet péniblement aussi ; un coin de l'esprit, pour ainsi dire, est seul excité, le reste demeure calme. La réaction sera assez irrégulière. Quelquefois, elle s'accélérera ; une fois la difficulté du premier moment surmontée, l'esprit agira normalement sans s'arrêter, même, dans certains cas, avec quelque vivacité. D'autres fois, au contraire, l'action commencée s'interrompra, le feu s'éteindra à peine allumé. Le flegmatique sera celui chez qui toutes les impressions produisent à peu près des effets analogues, qui ne répondra pas plus vivement à une excitation extraordinaire, dans des circonstances importantes, qu'à la première excitation venue de la vie de tous les jours, qui, si on lui annonce que le feu a pris à la maison, ne sautera pas de son lit plus vite qu'il ne fait tous les matins. Le flegmatique diffère du « maître de soi » en ce que celui-ci doit réprimer des impulsions, l'autre n'a pas d'impulsions, les choses se passent régulièrement chez lui. L'indifférent esi celui chez qui la lenteur des actes ou des impressions est due à la faiblesse des tendances. Une forme assez curieuse et assez particulière de la lenteur d'action et de l'indifférence, apparente parfois, se trouve chez certaines personnes qui craignent l'activité, sans être ni molles, ni lentes, ni même, au fond, indifférentes. L'excitation produirait assez vite son effet, mais elle est inhibée, arrêtée par une sorte de résistance des tendances. Les personnes de ce type, pour n'avoir pas à s'affliger, se persuaderont toujours qu'un événement fâcheux qui va se produire est absolument improbable, elles s'imaginent que tout va s'arranger, elles se refusent à croire aux mauvaises nouvelles. Souvent cela s'accorde avec une impressionnabilité assez vive contre laquelle la personne réagit, mais il arrive aussi que cette impressionnabilité flnit par disparaître, par ne plus se manifester sur certains points. J'ai vu une personne de ce type ne pas vouloir tenir compte de la mort d'un proche parent, pourtant bien attendue, et

continuer sa vie ordinaire, en excitant quelque surprise ; la même personne à qui on craignait d'annoncer une mort, redoutant une émotion trop vive, reçut la nouvelle tranquillement et ne parut pas très frappée. D'autres fois pourtant elle était assez vivement affectée pour bien moins, et se montrait très impressionnable. A vrai dire les sentiments affectueux n'étaient pas très intenses. Mais cette irrégularité de la sensibilité prend facilement un aspect un peu morbide, on y retrouve le caractère un peu incohérent des impulsions et aussi des arrêts.

Je ne crois pas devoir insister sur les. combinaisons possibles de la sensibilité avec les autres formes déjà étudiées. Nous avons eu Toccasion d'en voir quelques-unes, les autres ne paraissent pas présenter de difficultés générales.

Nous avons achevé maintenant ce qui concerne la forme même du caractère. Tout ce que nous avons vu peut se résumer en quelques mots: ce sont les différents degrés de la coordination psychologique, c'est-à-dire de la finalité interne de l'homme. Dans le premier livre nous avons étudié les formes décroissantes de l'association systématique, dans le second nous avons examiné les caractères qu'elle présente. Si nous regardons de près ces différents caractères nous voyons qu'ils consistent essentiellement, selon leur degré de développement, en un accroissement relatif ou en une diminution de l'association systématique. L'ampleur, par exemple, se rapporte au nombre des éléments; plus ces éléments seront nombreux, plus le système sera grand et l'association systématique importante, toutes choses égales d'ailleurs. La pureté n'est autre chose que la perfection même de la finalité, tous les éléments discordants, non harmoniques, étant éliminés. La force, la persistance, indiquent également, soit la résistance plus grande^ ■soit la plus grande durée du système; la souplesse, son aptitude à se développer, c'est-à-dire à devenir plus systématique encore, et la sensibilité est unpeu pour le temps ce que l'ampleur est au point de vue de la simultanéité au moins latente ; elle suppose un moindre temps nécessaire à l'association systématique. -Ainsi tous les types que nous avons établis indiquent des formes différentes et plus ou moins imparfaites d'association systématique et de finalité, c'es-l leur véritable signification.^ • P.ULii.w. — Les Caractères. 8

114 QUALITÉS DES TENDANCES ET DE l'eSPI\IT

Il nous reste à voir les tendances qui sont le f.nl même du caractère et qui prennent les formes que nous venons d'étudier. Mais avant de les examiner de près je veux faire remarquer que les formes mêmes du caractère peuvent devenir de véritables tendances ou, si l'on préfère, leur donner naissance. Je veux dire que la forme de la tendance, la pureté, Pampleur, ou le mode général d'association, la lutte, le contraste, peut devenir un principe d'action, le centre d'un système psychique, tout comme les impressions du goût ou le désir des hautes dignités. L'esprit jouit lorsqu'il est excité selon son mode général de conformation, comme lorsque les tendances qui le composent s'exercent facilement et sans obstacle, il soulTre s"il est privé d'un exercice approprié à cette forme comme lorsqu'un de ses goûts concrets est contrarié. Ainsi un équilibré (à moins d'une grande souplesse d'organisation) pourra souffrir s'il est obligé pour un moment de donner une grande importance à une tendance en particulier, de rompre son équilibre. Aussi se formera-t-il autour de l'idée générale du type que chacun se fera plus ou moins confusément et qui inspirera les projets, les rêves, l'idéal de vie qu'on se propose, un groupe de tendances qui tendront à maintenir le type et qui consitueront un système concret fortifiant la forme abstraite et rentrant dans le groupe des tendances que nous allons étudier à présent et où nous pourrons en retrouver quelques-unes.

Tout ceci est assez simple. Il est des cas pourtant où cette opération bien naturelle prend un aspect assez étrange. Il se forme chez différents individus un certain désir d'être contrarié, d'être malheureux, etc. Ceci se rapporte à l'objectivation, pour ainsi dire, du type de contraste ou d'arrêt. Et la formation de cette tendance représentative du type se manifeste par l'interprétation des phénomènes de la vie de tous les jours; un homme qui a besoin de contrariété en trouvera là où il y en aurait le moins pour un autre. Même cela va plus loin, voici une note de quelqu'un en qui se retrouve à quelque degré, mêlé à d'autres, le type du contraste : « Quand je suis resté sans contrariété pendant quelque temps, j'ai parfois comme un besoin de me fâcher et de lutter, idéalement tout au moins, contre une autre

volonté. La moindre raison me suffit alors. Si je n'en trouve pas de bonne je tûche de me contenir et alors il m'arrive pendant la nuit de rêver que je prends une formidable colère. Cela s'est produit déjà plusieurs fois. » Nous avons eu déjà à citer des faits analogues. Je tenais à les rappeler ici comme établissant une transition entre les deux parties de ce travail et montrant comment la forme abstraite du type peut devenir le point de départ d'un système de tendances concrètes.

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