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LES GLOUTONS, LES SOBRES

Au type glouton s'oppose le type sobre. Il est des gens qui paraissent manger sans plaisir, par raison, simplement pour continuer à vivre, et qui mangent fort peu. Spinoza fut de ceuxlà ; il était orienté vers les recherches abstraites, et bien des tendances organiques, sociales ou sensuelles étaient fort amoindries en lui. Son biographe, Colerus, raconte « qu'il a vécu un jourentier d'une soupe aulait accommodéeavecdu beurre, ce qui revenait à trois sous, et d'un pot de bière d'un sou et demi ; un autre jour il n'a mangé que du gruau apprêté avec des raisins et du beurre, et ce plat lui avait coûté quatre sous et demi. Dans ces mêmes comptes il n'est fait mention que de deux demipintes de vin tout au plus par mois ; et quoiqu'on l'invitât souvent à manger, il aimait pourtant. mieux vivre de ce qu'il avait chez lui, quelque peu de chose que ce fût, que de se trouver à une bonne table aux dépens d'un autre *. » Il est des peuples chez qui la sobriété paraît être la règle : ce sont en général ceux qui habitent les pays chauds et qui n'ont ni à se protéger contre le froid, à compenser la perte de chaleur que le milieu produit, ni bien souvent, à réparer des pertes occasionnées par une grande activité. Les Hindous ont une réputation bien établie à cet égard, et les Chinois aussi.

Pour d'autres, ce n'est plus manger qui est le but de la vie, c'est boire et surtout boire des boissons alcooliques. Ici les choses se compliquent ; le buveur n'est généralement pas un simple glouton, il peut être un gourmand et souvent une manière de poète impuissant qui supplée par des moyens dangereux à la réalité qu'il n'a pas. C'est l'excitation produite par l'alcool qu'il recherche, bien plutôt que la sensation même et surtout que l'effet purement organique. Mais si le besoin propre de boire n'est pas à l'origine de la passion, il peut naître et se développer ensuite.

La forme la plus marquée du type est donnée par les cas morbides. M. Bail cite un typographe qui se mit seulement vers trente-six ans à manifester des goûts alcooliques : Il commença par boire du vermouth en dehors des repas. Bientôt il prit

(1) La vie de Spinoza, par Colerus.

l'habitude du vin et parvint rapidement à en boire un litre à son déjeuner. II faisait en même temps abus du café. En Angleterre il se mit à boire du gin et du wiskey; garde national à Paris pendant le siège, il chercha comme beaucoup d'autres à suppléera rinsuffisance de la nourriture par l'abus de l'alcool, et le siège terminé il conserva ses habitudes ; c'est à partir de ce moment, ajoute U. Bail, que la dipsomanie a véritablement commencée L'ivrognerie habituelle est fréquente dans certains milieux et sous certains climats. On trouve aussi de grands buveurs de bière. En revanche «... beaucoup de personnes et notamment un assez grand nombre de dames sont arrivées âce point, de boire si peu, qu'elles n'ont jamais soif entre leurs repas et que, lorsqu'elles mangent, mouillant à peine leurs lèvres de liquide, elles semblent réellement boire par complaisance ^ )). Au reste, ceci est assez peu important et il n'y a guère lieu de subdiviser le type sobre en deux catégories se rapportant l'une aux aliments solides et l'autre aux boissons.

La respiration, la circulation, les autres phénomènes organiques ne nous donnent pas de nouveaux types psychologiques. Certaines personnes ont, plus que d'autres, besoin de respirer librement un air pur, recherchent les courants d'air, les montagnes, les bords delà mer, craignent l'atmosphère des lieux de réunion ; d'autres aussi aiment plus ou moins la chaleur ou la fraîcheur, mais toutes ces particularités qui peuvent inQuer sur la vie d'un individu, et parfois même développer ou diminuer en lui certains goûts, n'ont cependant pas en général grande importance au point de vue de la psychologie du caractère.

Le besoin d'exercice musculaire en aurait un peu plus. Quelques-uns le recherchent pour lui-même, sont instinctivement de grands marcheurs, par exemple, mais en général le plaisir de l'exercice est complexe, il s'y mêle des éléments esthétiques, de l'amour-propre, etc. ; nous le retrouverons plus tard. Inversement d'autres personnes ont en horreur tout ce qui les oblige à remuer, à changer de place. Flaubert fut de ce nombre.

(1) Bail, Des maladies mentales.

(2) DicLlonnaire des sciences médicales, art. Soif, t. 1, p. 4o7.

LES SKXUELS, LES FUOIDS 12j

2 2 — Les sexuels. — Les froids

L'amour physique est une tendance organique qui a sa principale raison d'être dans la vie de l'espèce, elle est logiquement moins nécessaire à l'individu même. Je ne parle ici, bien entendu, que du besoin physique, nullement du sentiment complexe qui peut venir l'englober et lui associer des éléments intellectuels, affectifs ou sociaux. Il nous donne aussi — pour négliger le type équilibré — les deux types opposés : le type erotique et le type froid.

Reslifde la Bretonne peut être cité comme représentant le type erotique. Voici ce qu'il nous dit de lui-même: « Tel était, en moi, l'effet immanquable de l'abstinence des femmes : j'entrais en fureur, à moins que je ne vécusse journellement avec une jolie fille, comme, à Auxerre, Toinette, et à Paris, Jeannette Demailly, bien que je n'en jouisse pas. Mais, solitaire, j'entrais en fureur à la vue d'une jolie personne. Moine, chartreux, par exemple, j'aurais été le plus coupable ou le plus malheureux des êtres M ».

Baldassar Tisseurraconte qu'un musicien, très ardent, et qu'il essaya vainement d'apaiser par une saignée, des rafraîchissements et des calmants, finit par se marier sur son conseil, et « épousa la fille forte et robuste d'un villageois. D'abord il parut s'en trouver bien, mais peu de temps après il lassa sa femme par des embrassements trop répétés, et redevint aussi satyre qu'auparavant- ». M. Legrand du Saulle a cité des cas fort remarquables de la domination à peu près absolue de la tendance erotique chez la femme. L'une d'elles recherchait les hommes dès son jeune âge ; jeune fille elle les provoquait dès qu'elle se trouvait seule avec l'un deux, enfant, homme mûr, ou vieillard. Mariée elle aimait son mari avec rage, mais elle aimait avec une rage égale tout homme avec lequel elle parvenait à être seule, et elle y mettait tant de persévérance et tant d'habileté qu'elle déjouait toute surveillance et en venait souvent à

(1) Restif de la Bretonne, Monsieur 'Sicolas, t. Yll, p. 104 (note).

(2) Dictionnaire des sciences médicales, art. Satyriasis, t. L, p. 50-57.

ses fins. (( Etant devenue vieille elle était obligée de rétribuer les hommages qu'elle se faisait rendre, et, comme la petite pension qu'elle recevait était insuffisante pour cet usage, elle travaillait avec une ardeur infatigable pour pouvoir payer un plus grand nombre d'amoureux. » A soixante-neuf ans elle entra à la Salpètrière^

Le type froid se rencontre chez l'homme. Boileau, Spinoza, Newton, passent pour avoir peu usé des plaisirs sexuels. Laurent L..., le sauvage du Var, se passait assez aisément de compagne dans sa solitude. « Jeune encore et vigoureux, lui demandait le docteur Mesnet, êtes-vous donc insensible aux attraits de la femme?» et Laurent répondait: «J'en ai usé cinq à six fois quand j'avais vingt ou vingt-deux ans, mais cela rend les hommes malades et les épuise; quand on veut rester dans l'état de santé et de nature, il faut sen éloigner; quand j'ai des besoins, je résiste. — Vous ne voudriez donc pas vous marier? — Je me marierais tout de même ; mais je n'y songe point, parce que je ne trouverais pas une femme qui comprendrait la nature, et voudrait vivre comme moi. » Le grand nombre de femmes qui restent vierges permet de supposer que le type froid n'est pas rare chez elles ; il est vrai que l'ignorance qui peut avoir la froideur comme origine peut aussi la développer ou l'empêcher de disparaître. Les conditions sociales qui agissent en ce sens sur la femme, agissent sur l'homme en sens inverse et doivent être pour beaucoup dans les dispositions différentes des deux sexes.

(1) Legrand du Saulle, Les Hyslériques (appendice sur les nymphomanes), p. 594-ê)'J5.

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