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TENDANCES SE RAPPORTANT A LA VIE MENTALE

|1. — Tendances sensorielles et motrices

Les tendances sensorielles ont pour principe directeur l'activité (les sens elle plaisir, plus ou moins accompagné de phénomènes intellectuels, causé par cette activité. Il faudrait distinguer encore. Il y aune sorte de plaisir dans les sensations brutes delà vue ou de l'ouïe; certaines couleurs, certains sons nous plaisent par eux-mêmes, naturellement, animalement, de même certaines odeurs et certaines saveurs. Ace titre le plaisir des sensations, comme plaisir physiologique accompagnant la mise en jeu normale de certains appareils, aurait pu trouver place dans le chapitre précédent. Mais la société a compliqué les choses, les plaisirs vitaux sont devenus des plaisirs artistiques, et il serait difficile et assez peu utile de démêler dans le plaisir des sens ce qui appartient à la vie organique et ce qui regarde plutôt la vie mentale. De même c'est quelquefois l'exercice de l'intelligence ou l'impression esthétique abstraite qui nous charme dans telle œuvre autant que l'exercice du sens de la vue ou de l'ouïe. Cela dépend du spectateur et de l'œuvre aussi; ce n'est pas tout à fait le même genre de plaisir que nous prenons devant les grandes toiles de Véronèse, l'arrivée de Marie de Médicis en France de Rubens, ou devant V Apparition de Gustave Moreau. Nous réunirons donc ici des tendances qui peuvent différer à quelques égards, mais qu'il n'y a que des avantages à réunir une fois ces réserves faites. Ce qu'il faut retenir c'est que certaines personnes sont plus sensibles à l'excitation esthétique ou intellectuelle quand elle se présente

SOUS la forme d'iiQ tableau et passe par les yeux, d'autres quand elle s'incarne dans une symphonie et arrive à l'esprit par lesoreilles. Ce sontces excitations-là qu'elles rechercheront. Les créateurs se serviront aussi de formes concrètes différentes pour exprimer, pour dépenser leurs propres émotions.

Nous avons ainsi des types en qui prédomine tel ou tel ordre de sensations; il ne faut pas les confondre avec les types intellectuelsdesvisuels, des auditifs, des moteurs et des abstraits. Le type intellectuel peut être la base du type de caractère, il ne se confond pas toujours aveclui. Il ne semble pas, par exemple, que les passionnés de musique se servent toujours d'images auditives dans leurs opérations intellectuelles.

L — Prédominance des sensations msuelles .

Gavarni, nous disent ses biographes, E. et J. de Goncourt, eut très jeune « l'instinct de voir et de garder intérieurement fixé, arrêté et ligné le croquis des choses ))^ Sa mémoire des figures humaines était extraordinaire. Fromentin racontait « qu'il ne savait rien, pas un mot de peinture, que jamais il n'avait travaillé d'après nature, qu'il n'avait jamais pris de croquis, pour se forcer à regarder simplement ; que les choses ne lui reviennent que des années après, que ce soit de la peinture ou de la littérature. Il affirmait que ses livres du Sahara et du Sahel avaient été écrits dans la réapparition de choses qu'il croyait ne pas avoir vues^. )> Gautier disait: « Toute ma valeur, — ils n'ont jamais parlé de cela, — c'est que je suis un homme pour qui le monde visible existe^. »

Ce qui nous importe c'est la place que cette obsession des couleurs ou des formes peut prendre dans la vie. Nous pouvons la comprendre par l'œuvre des peintres, des -sculpteurs ou des littérateurs qui, comme Gautier et les frères de Goncourt, montrent dans leurs écrits la préoccupation du pittoresque et se sont même essayés à la peinture et à la gravure. Les récits de

(1) E. et J. de Goncourt, Gavarni : l'homme et l'œuvre, p. 8, (2j Journal des Goncourt, II, 275.

(3j Ici., I, 182.

rKINTUES ET SCULPTEURS 129

la vie des grands peintres montrent souvent chez eux une vocation impérieuse et précoce; il faut bien faire la part de la légende, mais le fait n'en reste pas moins assez probable. Cimabue se fit remarquer dès son jeune âge par la pénétration et la beauté de son esprit, et ses parents voulurent le faire instruire dans les lettres ; mais au lieu de s'appliquer à ces études, il passait ses journées à dessiner sur ses livres et sur des feuillets des hommes, des chevaux et d'autres figures de fantaisie ^ On dit aussi que a le peu de goût que Rembrandt montrait pour les lettres en même temps que la vivacité du penchant qui l'entraînait vers la peinture, décidèrent ses parents à le retirer de l'école latine^)). Le grand sculpteur Donatello fut un type d'unifié avec prédominance de la passion artistique. Nul Florentin ne s'occupa moins de politique : « Jamais, depuis l'antiquité, on n'avait vu un homme plus indifférent aux détails de la vie matérielle, à l'argent tout d'abord, puis à la bonne chère, au confort, au luxe des habits, etc. Ainsi isolé du monde extérieur, — pour se donner tout entier à son art, il s'était voué au célibat, — mais néanmoins ami obligeant et dévoué, compagnon ' gai et facétieux,... Donatello put concentrer sa rare activité intellectuelle sur la peinture, à laquelle il resta inflexiblement fidèle ^. » Delacroix nous est représenté comme un caractère de même ordre : « Les amourettes dont il parle, non sans charme, dans quelques-unes de ses premières lettres, n'ont été que des distractions passagères. L'amour dans le sens vrai du mot est trop absorbant pour qu'il ait pu s'établir dans une âme d'avance occupée tout entière par la passion de l'art *. » 11 apportait au travail une passion telle qu'il ne pouvait songer à autre chose que ce qu'il faisait. Une visite d'un quart d'heure le déroutait et pouvait lui faire perdre une journée^

Il est inutile de multiplier les exemples ^ Passons à la forme

{{) Vite de piu eccellenti pittori, scullovi e arcliiletti, scritte da Giorgio Vasari, vol. II, p. 14.

(2) Rembrandt, sa vie, son œuvre et son temps, par E. Michel, chap. I.

(3) Mûntz, Histoire de l'art pendant la' Renaissance, t. I, p. 5o-o6.

(4) E. Véron, Delacroix, p. 89-90.

{5)7rf., Ihid., p. 95.

(6) On trouvera une intéressante étude du type que je viens d'indiquer dans la Psychologie du peintre, de M. Arréat. l'aris, F. Alcan.

Paulhax. — Les Caractères. 9

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opposée de l'esprit. Le manque de goût pour les couleurs et les formes, le manque d'aptitude à les remarquer ou à les reproduire est assez fréquent et s'explique assez bien par la facilité avec laquelle on peut s'en passerdans la vie, à moins que notre organisation psychique ne nous en fasse un besoin spécial. Mais il ne produit pas un type psychologique important, et je ne le mentionne guère que pour marquer mieux, par le contraste, le type opposé. Théophile Gautier disait : « Beaucoup de gens ne voient pas. Par exemple, sur vingt-cinq personnes qui entrent ici, il n'y en a pas trois qui distinguent la couleur du papier ! Tenez, voilà X... qui entre, il ne verra pas si cette table est ronde ou carrée. » Sainte-Beuve, à qui l'on montrait des lithographies de Gavarni, s'embrouillait, ne voyait pas, ne comprenait pas : « C'est l'exacte vérité, je le jure; il va, dans une planche de deux personnages, il va jusqu'à prendre l'ombre portée de l'un d'eux pour un troisième personnage, et met un moment lentêtement le plus comiquement colère à voir trois individus en scène ^ )> C'est que l'on distingue en général par la vue simplement les détails dont on a besoin pour se conduire, et cela d'une manière assez machinale, en laissant l'impression visuelle ou le souvenir abstrait et indistinct de cette impression s'associer spontanément aux mouvements convenables, sans la retenir, sans la laisser devenir le centre d'un système psychique, le noyau d'une tendance spéciale.

Ces types pourraient être subdivisés. Certains sont particulièrement amoureux des couleurs, les autres des formes, et parmi les premiers les uns aimeront mieux certaines classes de couleurs, les teintes douces, par exemple, d'autres les couleurs riches et saturées, ou même préféreront telle ou telle couleur ; parmi les seconds, ilen est également qui s'attacher ont à telle forme déterminée de ligne, courbe, sinueuse ou droite.

IL — Prédominance des sensations auditives.

Les sensations de l'ouïe comme celles de la vue ont donné lieu à un art qui a de fervents amateurs, et elles ont suscité de

(1) Journal des Concourt, II, 129.

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