LES INTELLECTUELS
comprendrait surtout les amateurs de lois très générales et très abstraites, les logiciens, les métaphysiciens, les mathématiciens, tous ceux qui s'attachent surtout à enchaîner, ou à tirer l'une de l'autre des propositions et des formules.
On pourrait encore classer les esprits par rapport à la prédominance de l'esprit d'analyse et de l'esprit de synthèse, ou à !a prédominance de l'imagination ou du raisonnement, ou des l'acultés critiques ou créatrices, de l'intelligence théorique, artistique, ou de l'intelligence pratique qui se satisfait par des combinaisons industrielles ou commerciales; enfin il faudrait rattacher, par exemple, aux tendances vers les combinaisons concrètes ou abstraites, le goût de certaines formes singulières d'exercice intellectuel, l'amour du jeu de whist, du jeu d'échecs, du jeu de dames, etc.
Sous quelque forme qu'on le prenne, le type intellectuel peut donner très nettement sa marque à l'ensemble d'un caractère. Spinoza, Darwin nous ont déjà servi d'exemples d'unification de la personnalité. Il est essentiel de faire remarquer ici que cette uniQcation a pour centre une tendance intellectuelle, amour des sciences naturelles chez l'un, passion de la métaphysique chez l'autre. On pourrait citer encore comme type d'intellectuels Auguste Comte, qui fut aussi un sentimental, Montesquieu, BufTon, Leibniz qui, dit Fontenelle, ne dormait souvent qu'assis sur une chaise, « étudiait de suite » et pouvait rester « des mois entiers sans quitter le siège )>, Sainte-Beuve, Balzac, Bordas Demoulin, qui ayant donné le peu qu'il avait, dénué de tout, mourant de faim, dépensait dans un cabinet de lecture les quelques sous qui lui restaient, et après avoir passé sa vie à faire de la métaphysique dans une mansarde de Paris, mourut vierge, n'ayant jamais eu le temps d'aimer^. Descartes, qui parait avoir eu des penchants vers des plaisirs assez variés, après une année d'oisiveté à Paris, se retire du monde et renonce à ses compagnons ordinaires pour se remettre au travail. Il passe ainsi deux ans dans une petite maison du faubourg Saint-Germain, enfoncé dans l'étude des mathématiques.'^ Chez Ernest
(1) Letourneau, Physiologie des passions. — Passions intellectuelles.
(2) La vie de M. Descaries, par Ad. Bailly, in-4o. Paris, MDCXGI, p. 37-39.
Feyileaii, dans sa jeunesse, rimaginalion paraît avoir singalièrement prédominé. Il inventait des histoires invraisemblables qu'il débitait avec assurance.* Pour le dire en passant, cette prédominance de l'imagination est une des causes du mensonge. « L'algèbre seule, dit M. Lafargue, le gendre de Karl Marx, à propos de celui-ci, pouvait consoler les moments les plus tristes de sa vie agitée. Pendant la maladie de sa femme, en proie au souci de la perdre, il écrivait un traité sur le calcul infinitésimal afin de se transporter loin des réalités douloureuses, dans les régions sereines de l'abstraction transcendante.^ » Gœthe se servait de ses amours comme de matériaux pour ses œuvres littéraires, et c'est assez ordinaire, mais on se demande si la passion littéraire n'était pas une des principales raisons d'être de ses autres amours^. Schliemann, dit-on, reçoit en cadeau à l'âge de huit ans une Histoire universelle pour les enfants^ il y voit une gravure représentant Troie en flammes; vivement impressionné il rêve d'être celui qui rendra les ruines de Troie à la lumière : « 11 s'en ouvrait à sa petite voisine, Minna, et ce grand dessein archéologique venait se mêler à leurs projets amoureux ^^ » Plus tard, obligé par les nécessités de la vie d'entrer dans le commerce, il fit une fortune considérable et put se vouer tout entier aux recherches qui le passionnaient. Parfois, les vocations, dont quelques-unes, comme celle de Schliemann, sont très spéciales, ont à lutter aussi contre des obstacles considérables qu'elles renversent: absence de culture première, éloignement des grands centres, occupations variées. J'en ai connu des exemples.
Il est assez intéressant de remarquer la prédominance d'une tendance ou de tendances de même nature, non plus chez un individu, mais dans une famille. Gela se voit quelquefois pour
On admet maintenant que ce fait est faux et que Descartes, à cette époque, étudiait en province. (Voy. Fouillée : Descaries.) Cela ne change rien, du reste, à l'appréciation du type.
(1) Voy. Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, 1, p. 34-35.
(2) Cité par J. Bourdeau, Le socialisme allemand et le nihilisme russe, p, 227. Paris, F. Alcan.
(3) Voyez, par exemple. Mémoires de Gœthe, trad. Richelot, p. 110.
(4) Salomon Reinach, Chroniques d'Orieiit, p. 733.
LES AFFKOTIFS 130
les aptitudes artistiques et aussi pour les aptitudes intellectuelles. Dans la famille de Darwin, par exemple, on retrouve chez divers individus des types intellectuels différents quoique analogues par certains côtés, mais je dois me borner ici à indiquer ce point de vue^
Le peu de développement des goûts intellectuels ne donne pas une caractéristique très importante; il frappe en général beaucoup moins, excepté chez les élèves des lycées, que Tindifterence affective ou que la bêtise. En fait, on trouve beaucoup de gens pour qui une occupation intellectuelle un peu forte est une véritable fatigue et un ennui, et qui s'en privent à peu près complètement. Ce trait de caractère, d'ailleurs, bien qu'il s'allie rarement à un esprit supérieur, n'est pas toujours un signe d'infériorité. Des personnes assez bien douées ont un véritable dégoût des occupations de l'esprit, et les enfants les plus intelligents ne sont pas toujours les plus appliqués. Inversement on voit des travailleurs acharnés, sans nulle faculté bien développée, consacrer leur vie aux travaux de l'esprit. Je ne parle pas de ceux qui sont simplement ambitieux, et qui, s'ils ne font pas avancer la science, peuvent avancer eux-mêmes jusqu'aux hautes situations sociales, ni de ceux qui travaillent pour la gloire ou par vanité, mais il en est qui aiment l'étude pour elle-même et peuvent se rendre utiles.
§ 3. — Les affectifs
De même qu'il y a des gens qui vivent surtout par l'intelligence, d'autres vivent surtout par le cœur, comme l'on dit, bien que le cœur n'ait dans le sentiment qu'un rôle secondaire. Les passionnés, les sentimentaux sont de ce nombre. Berlioz appartient partiellement à ce type. Les affectifs ont horreur d'une conduite rationnelle, ils opposent volontiers les impulsions du sentiment à la « froide raison ». Nous avons rappelé
(1) Voyez Eraest Krause. Erasmus Darvnn, translated from the german by W. S. Dallas, with a preliniinary by Charles Darwin. C'est Charles Darwin lui-même qui a indiqué les diverses aptitudes des membres de sa famille. Voir aussi Th. Kibot, De Vhérédilé, Paris, F. Alcan, et de Candolle, Histoire des sciences et des savants pendant deux siècles.
140 TYPES FORMiiS PAR LES TENDANCES
à propos de l'impressionnabilité le type affectif de la fia du xviii^ siècle. Au commencement du xix® siècle encore non seulement le sentiment, mais la sentimentalité, était en honneur. Les héros des écrivains romantiques montrent une fougue passionnelle qui plus tard a semblé ridicule. On a ri d'Anlony, d'Hernani même et de Didier; aujourd'hui,, après une réaction excessive, le sentiment reprend faveur et nous commençons à voir de nouvelles exagérations. Mais pour le type passionné l'exagération est comme une condition d'existence et devient une sorte de principe. Au reste, le fond des choses change moins que la surface, et de même que, si la mode le veut, l'on recouvre d'un raisonnement les impulsions de l'instinct, ainsi l'on peut donner une allure sentimentale à une conduite très raisonnable et même très positive.
Je n'insiste pas ici sur le type affectif; nous en retrouverons plusieurs formes en étudiant nos diverses affections et les types qu'elles déterminent, puisque c'est sur l'objet des tendances que notre classification est basée, mais il était nécessaire de le mentionner.
§ 4. — La virtuosité psychique
L'esprit humain a ses virtuoses comme les sons et les couleurs, on peut aimer le fonctionnement mental comme on aime la musique ou la peinture. Ce type n'est pas très fréquent, mais une classification scientifique met sur le même rang des espèces plus ou moins riches. Le goût des phénomènes psychiques peut être la tendance maîtresse d'un individu et diriger sa vie.
Le dilettante se distinguera de l'intellectuel et de l'affectif à peu près comme le gourmand se distingue du glouton; chez le dilettante ce n'est pas la vie intellectuelle ou affective qui prédomine, c'est la considération, la dégustation de cette vie.
Il y a plusieurs groupes. Nous trouvons d'abord l'amateur d'idées, le dilettante qui se plaît par curiosité à entrer dans les idées des autres ou à développer les siennes, en artiste, sans