CHAPITRE PREMIER
LES TYPES CONSTITUÉS PAR LA PRÉDOMINANCE DES TENDANCES AYANT POUR OBJET DES INDIVIDUS
Les types que nous avons vus avaient surtout une valeur psychologique, ceux que nous allons étudier ont une valeur sociale. Il n'est pas facile de distinguer avec précision l'élément social et l'élément psychique. Tout, dans l'homme, est social à quelque degré, mais au lieu que dans certains types la société ne fait, semble-t-il, comme chez les artistes, que permettre à la faculté dominante de se développer et lui donner tout au plus une forme qui varie d'âge en âge, chez d'autres — comme chez l'ambitieux — elle fournit le fond même de la tendance et les facultés psychiques semblent s'unir et se synthétiser pour s'adapter à ce fond. D'une manière générale, nos aptitudes sont psychiques, mais les tendances qui en dérivent sont sociales. Selon que c'est l'aptitude générale ou la forme particulière qui importe le plus, nous rangeons les tendances et les types dans la première ou la seconde catégorie, sans vouloir nier la pénétration réciproque de ces groupes.
§ 1. — Égoïstes et altruistes
Les premières tendances sociales que nous considérerons sont celles qui ont pour objet des individus, nous verrons ensuite celles qui sont impersonnelles et se rapportent soit à
des rôles sociaux, pour ainsi dire, comme à la puissance sous ses diverses formes : richesse, gloire, pouvoir politique ; soit à des formes abstraites de la société comme la république ou la coopération universelle. Mais les tendances personnelles peuvent elles-mêmes former deux groupes très différents : l'égoïsme et l'altruisme.
A première vue l'égoïsme n'a rien de social, il est en quelque sorte une synthèse des tendances qui ont pour objet les fonctions vitales et mentales. Etre égoïste, c'est évidemment prendre pour objet de la vie la satisfaction générale de ses tendances quelles qu'elles soient, et l'égoïste intelligent recherchera l'équilibre de ces tendances. Ainsi compris, l'égoïste est à la personnalité entière ce que le gourmand est au sens du goût, il aime à vivre, il tient à la vie dans son ensemble comme d'autres y tiennent dans un de ses détails. Et c'est, en effet, une première forme du type égoïste dont on trouve de fort nombreux représentants. Je me rappelle l'idéal de vie qui m'était exposé un jour par un jeune villageois. Il consistait à se lever tard, bien déjeuner, s'amusera différents jeux, bien dîner, se coucher et bien dormir. C'est là le type égoïste inférieur; l'équilibre y est recherché, mais l'exercice des facultés intellectuelles, représenté par quelques parties de cartes, y est un peu sacrifié ; on en trouverait de supérieurs dont la signification n'est pas essentiellement différente.
Mais l'égoïsme est aussi autre chose, et nous donne une bonne transition entre les fonctions vitales et psychiques et les fonctions sociales. L'individu n'est pas seulement un être vivant, il est un élément social. L'égoïsme ne consiste donc pas seulement à tenir à la vie, mais aussi à tout ramener à soi dans les divers rapports sociaux, à vouloir faire du moi le principal élément de la vie affective, de la vie de famille, de la vie sociale. L'égoïsme est un point de vue général.
Aussi beaucoup des affections que nous allons voir peuventelles prendre une valeur dilTérente selon qu'elles ont un caractère égoïste ou un caractère altruiste, et elles ont l'un ou l'autre selon la subordination qui s'établit entre le sujet et l'objet de la tendance.